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Mardi, le 15 avril 2003
Je voulais parler ingérence et je ne trouvais pas d'entame. Merci donc à France-Culture et à Miguel Bennassayag qui vient de nous appeler de Buenos Ayres et qui, au fond, fait le travail. Je pourrais donc me contenter de vous renvoyer à son reportage, qui montre bien que l'enjeu de l'ingérence américaine en Irak tourne autour de la construction de l'Empire du Fond Monétaire International. Les Argentins se désintéressent totalement, semble-t-il, de leurs prochaines élections, sachant pertinemment que quelque soit le gouvernement élu dans deux semaines, le véritable décideur restera le FMI. L'envoyé de FC n'avait pas le temps, évidemment de nous dire ce que cela voulait dire, ce que signifiait dans l'histoire présente, l'émergence de la toute-puissance de cette Institution Internationale dont les Etats-Unis, là comme ailleurs, possède la part du lion (47 % sauf erreur).
Ce n'est pas un hasard, mais la coïncidence est remarquable, il y a deux jours j'ai revécu par télévision interposée, le fameux virage à 180 ° de la politique économique de Mitterrand en 1982. Parmi les nombreuses interviews qui rapportent pratiquement heure par heure cet épisode dit " historique ", j'ai relevé au passage une citation cruciale attribuée à Delors, disant, nous étions en 1982, que, je cite, "faute de prendre la bonne décision nous aurions le FMI sur le dos ". C'est dire que la France est depuis longtemps une sorte d'Irak qui aurait survécu économiquement en se pliant aux prescriptions du FMI, prescriptions qui portent le nom bien connue de " politique de rigueur ". Le lendemain de cet avertissement de l'alors Ministre des Finances, le Président de la République décidait de bloquer les salaires et les prix pour quatre mois, puis plus tard de réaliser ce qu'aucune droite n'avait osé faire depuis la guerre, savoir désindexer le smig de l'inflation. C'était en résumé, le Trafalgar qui conservait à la France sa place dans le Serpent Monétaire Européen tout en soufflant d'un coup, comme une bombe à neutron, tout espoir de voir naître une autre politique en Europe que celle décidée par les Américains.
Mitterrand avait bel et bien baissé le pantalon, mais gardait un chien de sa chienne, une volonté de hisser au plan européen l'essence des 110 propositions, un labeur dont les historiens ne sauront mesurer la valeur et l'efficacité que dans quelques décennies. Je me souviens qu'à titre personnel je m'accrochais alors à la défense du Président sur ce seul plan de la construction européenne qui me paraissait la seule solution pour finir un jour par être en mesure de faire front à l'impudence américaine. Impudence, car le FMI n'a pas bougé un cheveu lorsque Nixon a déchiré d'un geste arrogant le Traité de Bretton Woods, démolissant d'un coup toute la logique d'une gestion internationale équitable possible des monnaies du monde. A partir de 1971, le dollar régnera sans partage et sans que l'institution " démocratique " du FMI ne lève le petit doigt
L'affaire du Watergate aura été une véritable catastrophe pour les libéraux qui piaffaient derrière Nixon et entraînera un retard de plus de dix ans dans les plans des Républicains. Carter tentera de redresser la politique de la Banque Fédérale en faveur des ménages et laissera placidement monter l'inflation à des sommets rarement connus et qui firent la prospérité du populo pendant quelques années. Puis vinrent deux hommes qui firent le ménage brutalement : Reagan et Paul Volcker. La moitié des membres de la nouvelle classe moyenne américaine se retrouvait sur le carreau, endetté jusqu'au cou et condamné au chômage par une diète monétaire qui fit passer les taux d'intérêt de 12 à 3 % en quelques jours. C'était le début de ce qui deviendra en Europe la discipline monétaire et aboutira au Traité de Maastricht. L'Europe se pliait aux injonctions du FMI en bloc et décidait de serrer la ceinture quelles qu'en soient les conséquences.
Mais la taupe Mitterrand avait bien travaillé, car la naissance de l'Euro, à laquelle ont assisté catastrophés mais impuissants toutes les puissances financières alignées derrière le dollar, a remis toute cette belle construction en question. Pendant deux ans les anglo-américains se sont acharnés à détruire l'Euro sans y parvenir, c'était la fin de la suprématie politique du dollar, mais aussi la constitution d'un ensemble de pays, tous membres du FMI, et qui désormais ont les moyens de contrebalancer le pouvoir de Washington autour de la table du conseil d'administration. Je n'ai pas les chiffres, mais il suffit d'additionner les parts des Quinze, et bientôt des Vingt, pour pouvoir célébrer d'ores et déjà la fin de l'hégémonie américaine au FMI et à la Banque Centrale.
Miguel Bennassayag se trompe donc légèrement dans son raisonnement. S'il est vrai que Washington est bien décidé à universaliser sa politique économique ultra-libérale, il n'est plus aussi vrai qu'hier, que ce sera le FMI qui pilotera cette politique. Au contraire, j'ai plutôt l'impression que c'est précisément l'échec monumental que représente pour l'Amérique la naissance et la puissance actuelle de l'Euro qui a lancé les Républicains dans cette politique de gribouille qui veut signifier seulement ceci, et c'est assez terrible : nous avons perdu la bataille monétaire mais nous restons militairement la nation la plus puissante. Et nous allons vous le montrer. Hé bien qu'ils le fassent. Il le feront à leurs dépens. J'ajoute à l'intention des Argentins qu'il ne faut pas qu'ils désespèrent, car il n'est pas interdit de penser que la politique du FMI pourra, elle aussi, changer, guerre ou pas guerre.
Mercredi 16 avril 2003
Suzanne Sontag, merci pour la brillante analyse que vous nous avez livrée ce matin sur France-Culture. Sur le fond, je n'ai rien à ajouter à votre diagnostic sur la crétinisation hégémoniaque du clan Bush et d'une grande partie, hélas, du peuple américain que j'ai eu l'occasion d'approcher dans ses meilleures années et au meilleur endroit, le San Francisco de 1975. Le " hire and fire " était déjà le thème familier des cafés du commerce de Market Street et les intellectuels avaient déjà commencé à se contenter de vivoter, plus haut dans la baie, dans un Berkley devenu mélancolique.
Mais il y a dans votre esprit dédiée à la terre, ce qui en soi est ce qu'il y a de plus beau, une petite lacune, sans doute due à votre allergie ontologique pour la civilisation industrielle, allergie que je partage pleinement avec vous. J'ai parlé de ce détail hier, dans ma chronique, un détail qui dénationalise un peu votre discours et celui de tous ceux que l'Amérique effraie aujourd'hui. Il s'agit du FMI et d'une politique américaine qui a, comme on dit vulgairement chez nous, le cul entre deux chaises. D'une part Washington détient encore le pouvoir dans la direction générale de la politique financière, bancaire et monétaire internationale, grâce à sa majorité de fait dans le conseil d'administration du Fonds. Or avec l'Europe cette situation va changer, et il s'agit là de la principale menace qui plane sur la puissance américaine qui décide depuis Paul Volcker de l'éthique budgétaire de la plus grande partie de la planète.
La radicalisation de la politique étrangère du Pentagone a donc une origine encore plus inquiétante que celle que vous évoquez au plan culturel : derrière la situation économique actuelle de l'Amérique se dissimule une sorte de Weimar, où la dette intérieure et extérieure est en train d'asphyxier le pays, alors que l'Euro, la monnaie ennemie, a d'ores et déjà gagné la bataille du marché mondial. La guerre a toujours été, vous le savez mieux que moi sans doute, l'ultime réponse aux impasses intérieures des pays. Déjà au temps de la guerre du Péloponnèse la démocratie athénienne s'est vue contrainte d'augmenter son agressivité au fur et à mesure que les républiques alliées, certains historiens préfèrent dire vassales, cessaient de verser leurs " cotisations " à la Cité par ailleurs menacée par les " terroristes " de Sparte alliés aux ennemis ancestraux mésopotamiens. Ainsi, la montée de cette agressivité effectivement encouragée, comme ce fut le cas d'Athènes, par une réelle suprématie militaire, est en réalité une course contre la montre. Les éditorialistes ne soulignent pas assez souvent l'importance du facteur temps dans le processus du capitalisme. Dans le capitalisme ultra-libéral des Républicains (qui ne sont plus que le Parti Unique de l'Amérique comme vous le dites si bien), ce facteur temps est démultiplié par les urgences que créé la naissance du marché mondial. Je ne sais pas si vous serez d'accord avec moi, mais la vraie révolution du vingtième siècle est la renaissance d'un vrai marché mondial, grâce à la naissance d'une monnaie qui fait concurrence au dollar. La monnaie a toujours été la figure du pouvoir politique et pas seulement un marchandise comme le pensait Marx. La première grande bataille menée par Wall-Street a été perdue contre l'Euro : il ne reste plus qu'à faire parler la poudre. Merci encore pour votre message dont le seul accent nous met bien du baume au cœur.
Vendredi 18 avril 2003
Ce matin la guerre était au menu de l'émission philosophique hebdomadaire de France-Culture. Constatant sur le champ que Madame Blandine lançait la discussion sur les plaines académiques de la spéculation labellisée Locke, Rousseau, Kant etc…j'ai tout de suite coupé la communication. Dans mon esprit s'était condensée d'un coup une série d'anciennes impressions qui revenaient par ci - par là dans mes méditations de ce qui se passaient là-bas dans les sables de la Mésopotamie.
En réalité, j'ai sagement attendu depuis le premier jour du conflit le moment où le général qui commande cette agression, le dénommé Tommy Franks, se rende sur le terrain où il envoie depuis son palace du Qatar, bombes, missiles et bidasses anéantir, tuer et mutiler les Irakiens et leurs biens. Si vous avez eu la même curiosité que moi, vous avez dû vous rendre soudainement compte que ce vieux briscard du Vietnam et de toutes les autres aventures guerrières des States, s'est rendu à Bagdad pour la première fois hier, 17 avril, alors que l'armada américaine avait déjà commencé son repli vers la Méditerranée et que les boys qui restaient encore sur le terrain avaient déjà entamé leur mue en nounou humanitaires. Bravo mon Général ! Il ne fait aucun doute que le dénommé Bush Georges W. vous attend déjà avec une jolie panoplie de décorations qui vont venir s'ajouter à la plaquette multicolore qui orne votre poitrail de héros.
Minable accusation. Attaque sous la ceinture. Pauvre argument d'intello frustré par l'apparent changement de sens du vent éditorial qui s'efforce de cultiver le sentiment de la justesse de la décision américaine de tout casser pour " reconstruire ". Et pour faire exhaustif, vilaine habitude des intellectuels français de rappeler à tout bout de champ qu'il n'y a que les généraux pour mourir dans leur lit entre quatre-vingt dix et cent ans. Ce qui est statistiquement vrai, mais allons, on ne dit pas des choses pareilles en ces temps de tragédies autrement plus sérieuses. Certainement. Vous avez raison. D'ailleurs la philosophie qui affirme que la guerre n'est une guerre que lorsqu'elle oppose des états, confirme la futilité de ma remarque. A l'avenir, lointain, on parlera de l'héroïsme du Peuple Américain et les vrais acteurs n'intéresseront que quelques vieux barbeaux de l'historiographie. Quant aux dirigeants de ces boucheries cataloguées sauvetages de l'humanité, ils donneront du travail aux sculpteurs et aux fondeurs. Le buste de Monsieur Franks prendra place dans une rangée de bustes d'autres culottes de peau dont tout le monde se fout et tout sera dit.
Oui, oui. N'empêche. La guerre c'est un truc que chaque homme considère d'abord du point de vue le plus pragmatique qui soit, c'est à dire en se demandant QUI la fait réellement. Car il s'y voit forcément, engagé ou pas, mobilisé ou pas, il sait que dans une guerre il y en a qui montent à l'assaut en première ligne, et il y en a qui arrivent quand le travail est fait. Quelques rares historiens iconoclastes se sont penchés sur ce problème, notamment pour la Grande Guerre (celle que je préfère…) pour constater invariablement que les hommes envoyés en première ligne n'étaient en général que des demi-hommes, des noirs, des jaunes, bref, des dont la mort ne comptera que lorsque, cent ans plus tard, il se trouvera quelques fous pour élever des monuments aux morts dans quelques petits patelins du Sénégal ou du Vietnam. Et encore, qui va faire le boulot de rechercher les noms de ces morts inconnus dont les familles attendent encore aujourd'hui un signe de reconnaissance de la métropole qu'on est allé défendre sans savoir pourquoi. Voyez en particulier les livres les plus récents sur cette question. Tout de suite derrière, en deuxième et troisième vagues, de retrouveront les jeunes paysans bretons ou corréziens, la vraie chair à canon, celle qu'on fusille pour faire des exemples quand le truc ne marche plus comme il faut et que les officiers chargés de pousser les vagues pistolet au poing font eux-mêmes grève. Mais ceux-là auront leur nom gravé pour l'éternité sur l'horrible pyramide grise de la place de la Mairie et leur famille peut-être une pension. Napoléon verse aujourd'hui encore 5 Francs par an aux descendants des soldats tombés à Austerlitz, ce qui coûte fort cher au Ministère des Anciens Combattants en paperasserie sinon en argent réel.
Ta ta ta. On n'y est pas encore avec toutes ces digressions. Mon angle c'est tout autre chose : combien de Grands Hommes, depuis la nuit des temps, se sont vraiment comportés en héros ? Combien d'entre eux sont montés en première ligne avant de mourir ou avant de prendre place dans les trônes et les palais présidentiels ? L'Antiquité nous en donne pas mal d'exemples, encore qu'il ne faille pas exagérer. Les choses fonctionnaient encore autrement, car on devenait général sur le champ de bataille en faisant la démonstration de son courage et de son intelligence. Il s'est trouvé quelques officiers français nommé aux hauts grades pour faits de bravoure, mais quelle galère ensuite pour les replacer dans la hiérarchie. Pareil en Amérique où les gradés par héroïsme devenaient forcément des emmerdeurs dans les états-major composés de planqués. Mais la question qui m'intéresse le plus se situe dans l'histoire récente : de tous les grands acteurs de la Deuxième Guerre mondiale, combien ont senti l'odeur de la poudre, combien ont contracté pour la vie ces syndromes définitifs de l'ouïe cent fois agressée par les millions de décibels d'un tir d'artillerie ?
Je n'en sais pas assez long pour être affirmatif. Néanmoins il y a des choses qui se savent et que les historiens mettent d'ailleurs rarement en avant tant la question est délicate. On sait par exemple que le Général De Gaulle est, comme le fut Bonaparte, un héros dans le plus pur sens du terme. Dans la Première comme dans la Deuxième Guerre Mondiale, De Gaulle a payé de sa personne jusqu'au bout, debout dans les blindés face aux Panzers allemands, repoussant les assauts qui sur le reste du front passaient pour des promenades de santé. Vicieux comme je suis, je regarde des images du passé, des photographies prises à Casablanca, Yalta et surtout Potsdam où l'on voit la grande stature de notre Général dépasser de trois têtes des hommes vêtus de bric et de broc. Et je fais le tri entre ceux qui ont mis leur propre existence sur la balance du destin, et les autres. La grandeur de De Gaulle n'est hélas pour les autres personnages présents pas que physique, sur ces images qui représentent les Roosevelt, Churchill, Eisenhower et autre Marshall, il est bien seul. Le destin ultérieur de notre pays doit certainement énormément à la position humainement dominante de cet homme politiquement solitaire et qui ne représentait quasiment rien. Il pouvait regarder dans les yeux ses Alliés arrogants et légitimer sa place à chaque endroit où il les rencontrait. Oui, je sais que ce que je vais dire n'a guère de pertinence historique, mais j'affirme que la personnalité de De Gaulle a plus fait pour la résurrection de notre pays que tout le reste. Question : de quoi avait l'air Giraud, ce général d'opérette que les Américains avaient choisi pour représenter la France ? Et puis il n'y avait pas que De Gaulle, il y avait à ses côtés des hommes comme lui, des vrais baroudeurs de l'honneur, des Leclerc et des Salan, des officiers supérieurs qui avaient conquis leurs grades dans les déserts de Libye et du Tchad, sous le feu. Pour faire bonne mesure, rappelons encore que le Général a affronté l'OAS avec le même courage physique que celui qu'il manifestait sur les champs de bataille.
Voilà la guerre, la vraie. Marathon, Salamine, Syracuse, Stalingrad et Guam, et pourquoi pas la Normandie. Mais combien de généraux sur les plages d'Omaha ? Combien de généraux sur le pont de Remagen ? Alors assez de bavardages sur la nature de la guerre. Je n'ai jamais été aussi gaulliste qu'aujourd'hui, mais cet individu justement illustre démontre au moins une chose, c'est que le discours philosophique ne peut rien dire sur la nature de la guerre. De Gaulle prenait un soin extrême à passer pour le représentant d'un état, certes, mais que serait-il advenu de cet état si l'homme en question n'avait pas été le soldat qu'il fut ? C'est son courage personnel qui a donné force de vérité, qui a donné réalité à l'état français, et non pas le principe de la guerre tel qu'énoncé dans les divers Traités sur l'Entendement et autres Critiques.
Malaise. Qu'ai-je dit sur la guerre ? Rien ? Rien de philosophique, ça c'est sûr. Je n'ai pas voulu, très expressément dire que la guerre était tantôt ceci, tantôt cela, qu'elle pouvait être juste ou pas, qu'elle opposait des hommes ou des états (qu'est ce que c'est qu'un état, sinon une assemblée de brigands qui se donnent des airs aux dimensions ontologiques, ce qu'ont hurlé pas mal de gens sans être entendus), qu'elle appartenait ou non aux comportement naturel de l'être humain, bref je n'ai pas perdu mon temps. Mais sachez que je pense néanmoins quelque chose de philosophique à propos de cette saloperie : la guerre ne surgit qu'à partir de la contrainte faite à l'homme de vivre ensemble, car le temps où cette contrainte a été un choix démocratique est bien loin, sous les ruines du Musée de Bagdad dont on n'a pas fini de parler précisément parce qu'il contient le moment du choix et qu'il ne raconte pas d'histoires d'états ou de sociétés. Le vivre-ensemble dont quelques Grecs ont découvert la recette qui s'appelle démocratie (mais attention pas n'importe quelle structure étatique qui s'empare de l'étiquette démocratique, comme l'Amérique par exemple). Les guerres ne sont que la démonstration qu'on ne peut pas vivre ensemble par la grâce de Dieu et du Président, mais aussi, et là nous y voici pour ce qui nous concerne : la volonté tenace d'anéantir la Démocratie par tous les moyens, y compris le méta-langage pseudo démocratique mis au service des hommes les plus paresseux du monde, ceux qui tirent un avantage personnel de la difficulté de gérer la démocratie, les militaires. Mais attendez, l'Histoire ne se laisse pas berner par quelques godelureaux fils à papa. Le nomadisme essentiel de l'Être est en voie de reprendre ses droits sur l'Homme. La guerre qui s'achève là-bas près de Babylone est hautement symbolique, elle a opposé les derniers tenants acharnés d'un sédentarisme de nantis aux sédentaires archaïques devenus tyrannies à l'occidentale (le Baas est un parti tout à fait occidental-totalitaire). Qu'ils s'entretuent. Pourvu que l'Europe, les Européens finissent par comprendre qu'ils sont sur la bonne voie en ouvrant leurs frontières, en étendant à l'infini l'espace dans lequel l'homme pourra circuler sans se heurter aux états et donc, aux guerres. L'Europe ne doit pas chercher sa définition territoriale, mais sa définition ontologique, son concept. L'Europe doit devenir une éthique mondiale, celle de l'ouverture et de la liberté.
Samedi 19 avril 2003
Nous y voilà, l'Irak est passé en troisième page. N'intéresse plus personne. Consommé. Il n'y avait pas marqué The End, mais c'est tout comme. The game is over. Les médias en reparleront quand on leur dira de le faire, sauf évidemment de l'autre côté de la Manche et de l'Atlantique où ça fait encore recette. Pour l'instant les producteurs font les comptes et constatent que le trou d'ozone s'est nettement agrandi, alors mollo. Avec toutes ces primes, ces voyages et cette technologie hors de prix, il ne faudrait pas que Bush s'amuse à lancer une nouvelle opération avant l'an prochain, le budget 2003 il est mort. Voilà ce qu'est la réalité de l'information. On peut se faire une image : celle des gens qui regardent un match de tennis. Tête tournée à droite, tête tournée à gauche, etc.. L'information c'est la balle qui va dans le sens voulu par les médias, et les têtes suivent la balle. Attention aux torticolis !
Dimanche 20 et lundi 21 avril 2003
L'Europe n'est pas une entité territoriale mais un concept. En termes réels, cette phrase devrait s'écrire ainsi : l'Europe ne doit pas rester une entité territoriale mais devenir un concept. Mais que veut dire concept ? Lorsque l'Amérique débarque au Vietnam ou en Irak, c'est aussi au nom d'un concept qu'elle le fait, un concept qu'elle se charge en quelque sorte de propager. La différence que je voudrais introduire ici tout de suite entre la manière de voir américaine et celle qui pourrait être celle de l'Europe, c'est que le concept, contrairement à la pratique américaine, ne peut pas être représenté par un état ou une nation, comme on voudra nommer ces agrégats d'êtres humains stockés entre des frontières. La première conséquence est que le concept en question ne pourra jamais être un concept " européen ", comme l'Amérique parle de " sa " Démocratie ou de son concept de liberté. C'est l'Europe elle-même, en chaque citoyen, qui doit devenir le concept, et à ce titre revendiquer d'amblée l'universalité et porter en lui la fiction d'une Europe étendue aux limites de la planète. Il ne peut s'agir ici d'une hégémonie telle que son concept filtre à travers les déclarations de plus en plus cyniques des gouvernants américains.
De terribles difficultés semblent surgir à l'évocation ou à l'examen de la praxis que les états qui aujourd'hui se définissent déjà comme européens, devraient construire afin de parvenir à transformer l'Europe en un concept appelé à conquérir par lui-même et par lui-même seulement l'univers humain. Disons, pour commencer, qu'il y a, pour parler en termes militaires, des lignes d'attaque et des lignes de défense qui empêchent presque définitivement le franchissement ultime, c'est à dire la mutation du territoire en concept. Il est presque inutile de les énumérer tant elles sautent aux yeux. De la frontière matérielle de l'entité territoriale aux lignes de défenses intérieures à chaque nation, on peut décliner toute une liste d'obstacles. En fait, le problème de la mutation du territoire en concept se joue d'abord et déjà en chaque parcelle de l'entité par le fait même que chaque nation se doit, avant tout, de parvenir à se définir comme concept plutôt que comme territoire. Il s'ensuit la nécessité absolue d'une adéquation du concept de chaque nation à l'ensemble, d'une unification du principe de l'abandon de toute référence territoriale. L'une des grandes difficultés de la construction européenne provient depuis toujours des idéologies identitaires, soigneusement entretenues par des forces parfois archaïques, parfois ultra-modernes afin d'empêcher le concept européen de naître d'abord dans chacune des nations qui forment l'Europe.
Les conflits irrédentistes représentent des lignes de défense particulièrement efficaces de l'esprit territorial, même si les partis en présence se réclament tous, à chaque occasion, de différences conceptuelles et non pas d'esprit hégémonique. C'est pourquoi, d'ailleurs, ce sont les gouvernements les plus conservateurs par rapport à ce que représente la mutation dont nous parlons, qui semblent impuissants à régler ces conflits dont certains, comme ceux de l'Ulster ou du Pays Basque, stagnent depuis des décennies à des niveaux de violence qui ne semblent jamais faiblir. Il faut en conclure, en termes géopolitiques, que les états qui gèrent ces conflits les encouragent par une pente naturelle, celle qui renforce leur propre identité territoriale. La position ambiguë de la Grande Bretagne par rapport à l'Europe est logiquement reliée à son apparente impuissance à régler le sort de l'Irlande, de même qu'il n'est pas le fruit du hasard que l'Espagne, minée par l'irrédentisme basque, mais dont on pourrait dire qu'elle fait tout pour l'entretenir, prenne le parti du groupe d'états qui s'est placé sous la bannière de l'état qui ne cache plus sa volonté hégémonique. On pourrait faire la même constatation pour tous les autres états comme la Hongrie ou la Tchéquie qui ont fait le même choix à l'occasion de l'agression de l'Irak.
Par contraste avec ces conjonctures archaïques, on peut citer un exemple de puissance ultra-moderne de défense des identités territoriales contre un avenir conceptuel qui se trouve dans les partis conservateurs qui, depuis le Traité de Rome, s'attachent à un morcellement territorial encore plus sournois, celui qui se cache derrière le concept de " principe de subsidiarité ", introduit subrepticement dans les textes européens avant même que la plupart des hommes politiques et des observateurs n'en connaissent la définition. Ce principe prône ni plus ni moins qu'un morcellement de la Loi et de son exécution. En fait il représente d'abord une dichotomie juridique entre deux catégories de lois, les unes applicables à l'ensemble du territoire et les autres laissées aux puissances locales, déterminées selon une géographie sociale et économique destinée à faire contrepoids à l'universalisme de la culture qu'exigent les paramètres universaux du marché. On pourra ainsi laisser aux communautés locales le soin de légiférer en des domaines juridiques jugés secondaires comme celles qui ont trait au travail, à la protection sociale ou à la culture. A noter en passant que la nouvelle loi de décentralisation est la première mise en application concrète de ce principe dont on dit qu'il fut inventé et baptisé par Monsieur Valéry Giscard d'Estaing lui-même. Rien d'étonnant donc que ce soit l'un de ses plus fidèles lieutenants qui s'empresse, arrivé au pouvoir, de lancer cette opération qui, pour ne rien arranger, va encore dresser des obstacles supplémentaires à la naissance d'une politique intérieure commune européenne. Pour éclairer encore un peu mieux ce point je vous renvoie au dossier de l'AMI, cet accord mort-né de l'OCDE, dont la vocation était de mettre en application par le haut le principe de subsidiarité, c'est à dire à permettre aux entreprises transnationales de se soustraire aux lois sociales du pays où elles opéreraient. Ce qui a fait capoter ce projet est l'incroyable arrogance de la procédure qui fut utilisée mais surtout ce que j'ai signalé plus haut comme l'universalité de la culture : les membres de l'OCDE qui comptaient bien faire entrer cet accord dans les futures nouvelles " lois internationales " qui règlent le commerce mondial, autrement dit à l'OMC se sont laissés surprendre par la culture politique et économique de tellement de citoyens d'Europe que même les gouvernements qui avaient déjà voté en faveur du projet on dû se retirer du débat. Après tout l'OCDE n'est pas une institution officielle, rien qu'une Chambre de consultation des quelques cinquante plus puissants pays du monde.
Mais revenons au concept, cette idée qui semble s'opposer à la réalité que constituent les territoires. Je dis semble car on ignore encore jusqu'à quel point la géographie détermine elle-même les conditions dans lesquelles naît et meurt le concept. Quoi de plus simple à comprendre que la probabilité qu'une réalité dotée de vastes horizons comme les océans, par exemple, inspire aux hommes un sentiment ou un instinct de liberté bien plus puissant que ne le ferait le fond d'une vallée suisse. On dirait du Rousseau. Ce sentiment, la liberté, doit se trouver à l'état natif chez les hommes dont l'horizon change chaque jour, je veux parler des nomades, alors que la position sédentaire impose forcément des barrières pratiques qui inscrivent en l'homme autant de limites morales. Moral est pris ici en son sens primordial, c'est à dire dans ce qui a rapport aux mœurs, et non pas aux lois. Ce qui signifie que le nomade est forcément plus spontanément libre dans ses mœurs que le sédentaire, puisqu'il peut modifier à sa convenance la forme de son horizon. Cette remarque n'est pas fortuite, car elle indique immédiatement que le concept est lié à la mobilité de l'homme, le concept n'étant finalement rien d'autre qu'une condensation de valeurs pratiques : les choses qui vont par elles-mêmes y vont grâce à l'évidence du concept. Il est maintenant grand temps de faire remarquer que le concept n'est ni un sentiment ni une valeur, il est un équivalent général forgé dans le langage par l'homme, précisément pour compenser l'absence ou la défection de l'état natif du sentiment et de la valeur. Cela dit, le concept n'est pas non plus à confondre avec une idée ou un mot, erreur qui a conduit bien des penseurs dans l'impasse, même ceux qui ont cru défaire tous les systèmes construits sur des concepts idéaux ou nominaux. Une autre erreur a été de confondre le concept avec l'emblème, spécialité chinoise, mais cette erreur n'est rien d'autre qu'une identification du concept et du territoire, ce dernier ne faisant lui-même que représenter le corps du souverain. La réalité du concept, son sens réel, est à chercher du côté de l'action, c'est à dire de la pensée. Pour utiliser une métaphore, disons que le concept n'est ni l'or natif, ni l'or produit grâce à la pierre philosophale, ni la pierre philosophale elle-même, mais uniquement l'action de chercher la pierre philosophale. Cette action est en même temps expérience, expérience de l'ouvert en tant que tel, c'est à dire conscience du rapport avec autre chose que soi, et expérience d'un élargissement de l'ouverture qui nous est donnée spontanément ou immédiatement. Ce qui peut aussi porter le nom de recherche, scientifique ou pas. Toute recherche ouvre, élargit l'horizon dans lequel s'est déroulée l'expérience précédente dont les insuffisances ont indiqué un manque ou une absence.
Le concept, ultérieurement, deviendra seulement l'action d'ouvrir l'horizon, ou de le rouvrir selon qu'il sera devenu évident qu'à un moment donné cet horizon a été mutilé ou obscurci par erreur. Cette action, on l'aura déjà compris, ne doit globalement sa nécessité qu'à une fermeture ou une mutilation de l'horizon, qui, comme nous le soulignons plus haut, demeure ouvert à l'homme essentiellement mobile, nomade. Elle est donc un moyen, une médiation non contingente destinée à permettre à l'homme de survivre dans l'immobilité, envers et contre les obstacles naturels qui dans cette position l'entoure et limite son ouverture. Cette médiation, le concept, a été hautement fructueuse puisqu'elle à permis aux hommes de fonder des entités territoriales et de les gérer selon des formes de souveraineté et des lois qui ont pour fonction de donner suffisamment l'illusion de l'ouverture pour que les membres de ces communautés retrouvent le sentiment natif de la moralité naturelle, de la liberté originelle, de la possibilité de la vie, car aucun homme ne peut penser la vie possible hors de la liberté. Même là où, par l'absence d'harmonie ou par la fausseté des lois, la liberté vient le plus à manquer, l'homme ne peut pas oublier qu'il a cessé de vivre et qu'il ne fait que subsister dans une sorte d'hibernation existentielle sans autre perspective que la résignation ou la rébellion. Au demeurant, une seule forme conceptuelle a pu stabiliser l'espèce humaine à un tel degré qu'on a convenu de donner à cet état de stabilité le nom de civilisation, c'est la démocratie. La démocratie n'est pas, en elle-même, un instrument de recherche ou de conquête de valeurs ou de vérité, elle n'est qu'un jeu mimétique. La démocratie remplace la mobilité du nomadisme, c'est à dire le changement permanent de perspective, par la mobilité des perspectives juridiques de l'existence à l'intérieur d'une aire géographique déterminée. Et donc également la mobilité des personnages qui forment l'horizon décisionnel. L'ouverture naturelle est dessinée, reproduite dans les mots de la loi avec l'avantage décisif par rapport à la monarchie qui peut bien produire des lois analogues par leur efficacité, que cette ouverture est mise à la portée de chaque membre de la communauté selon un rite scellé par une constitution qui est le concept du consensus et le consensus du concept. Autrement dit, la démocratie permet idéalement à chaque individu d'expérimenter l'ouverture native, c'est à dire le retour à la liberté originelle dans l'exercice de la souveraineté. Les tyrannies, oligarchies ou monarchies ont toutes comme dénominateur commun la fixité de la scène primitive, c'est à dire la reproduction dynastique des familles fondatrices. Dans ces formes de souveraineté, aucun sujet ne peut prétendre à vivre ne fut-ce qu'une seule journée, il doit se résigner ou se rebeller. C'est pourquoi le mot civilisation a été attribué abusivement à tout un bloc historique qui ne comporte en réalité que fort peu d'époques véritablement civilisées.
Ce qui nous permet de revenir à l'Europe comme concept. Le territoire qui constitue aujourd'hui ce qu'il est convenu d'appeler l'Europe, a plusieurs raisons de réussir à devenir un pur concept en abandonnant toute prétention territoriale. La première est qu'elle est le seul lieu délimité de la planète qui a expérimenté dans ses ultimes conséquences l'échec de la territorialité en tant que telle. Le rôle que s'attribue, par exemple, aujourd'hui l'Allemagne, c'est à dire celui de conduire la lutte pour les Droits de l'Homme, provient directement de la conscience qu'a ce pays d'avoir expérimenté l'absolu contraire jusqu'au néant final. La France, elle, a expérimenté l'échec d'une première tentative de conceptualiser l'appartenance à l'Europe sous Napoléon. Par ailleurs, le travail conceptuel avait déjà produit une Europe inconnue du public mais dont les fruits peuvent aujourd'hui se cueillir en chaque conscience d'Européen. Certains philosophes considèrent aujourd'hui comme une banalité que de dire que la réalité mondiale est devenue hégélienne. Cette affirmation ne veut rien dire d'autre que l'accouchement d'un territoire spirituel, c'est à dire d'un espace de travail ontologique de masse. Ce ne sont pas les bâtiments des institutions des états qui sont hégéliens, mais la conscience fermement ouverte sur la nécessité des valeurs qu'ont incarnées ces institutions. La pseudo destruction des valeurs n'aura été que l'ultime test de la solidité du fondement conceptuel. Ce qui s'est passé à Auschwitz est définitif, mais non pas dans le sens tragique auquel certains condamnent le peuple et la langue de l'Allemagne. Au contraire, Auschwitz aura été la passion de l'Europe, de l'Abendland, le moment de la Pâques des valeurs et donc celui de la possibilité de leur naissance en tant que volonté commune.
En forme de conclusion provisoire, je dirais que l'Europe est le lieu de la transcendance du territoire. Seule une barbarie supérieure à celle d'Auschwitz pourrait remettre en danger cet acquis de l'histoire humaine. L'avenir nomade de l'être humain demande ouverture, et seule l'Europe peut gérer ce retour à l'état natif de la situation ontologique de l'homme, c'est à dire à l'errance de la liberté et à la liberté de l'errance.
Mardi 22 avril 2003
Le chantier ouvert ces deux derniers jours a toutes les caractéristiques de ces utopies vaseuses ou de ces points de vue de grande âme sans contenu concret, en un mot irréaliste. Je n'ai donc pas le choix. Il faut creuser et donner consistance à cette déconcertante définition de l'Europe comme concept. Loin de moi cependant, la prétention de " déposer une invention ", de me poser en démiurge politique qui a reçu la lumière. S'il arrivait un jour que ces textes puissent alimenter les débats qui président aux choix décisifs, ce ne serait que sur la base d'une réalité déjà là ou en puissance et non pas d'une volonté abstraite qui poserait des valeurs pour l'avenir. Il y a une étrange relation entre l'homme et son histoire, une relation où l'homme a rarement l'occasion de jouir des fruits de son action dont s'empare la fameuse Ruse de la Raison pour, le plus souvent, lui servir le contraire de ce qu'il escomptait. Mais l'action politique, ne l'oublions pas, est elle-même une invention historique qui a son propre destin, c'est à dire aussi son propre déclin. C'est donc en fonction de la fatalité de ce déclin qu'il faut envisager, non pas de nouvelles actions préventives ou thérapeutiques, mais une disposition spirituelle capable de recevoir l'événement du déclin de la capacité d'action humaine. A l'époque où le déroulement des faits nous parvient de partout en temps réel, par surgissement de données qualifiées et quantifiées de plus en plus précises, la conscience est déjà née d'une impuissance à guider le destin collectif, seul but de toute action. Les premiers économistes ne s'y sont pas trompés qui ont parlé de la " main invisible " du marché, concept qui, si on le passe aux rayons X, ne révèle pas plus de valeur qu'une quelconque superstition. La contradiction la plus amusante des théories économiques en vogue aujourd'hui est la relation entre cette fatalité invisible et la prétention de plus en plus vaniteuse à sa calculabilité. On appelle cela l'économétrie, qui, comme on le sait, permet d'éviter les krachs et de piloter le marché… En fait, l'invisibilité du fonctionnement du marché ne provient pas du tout d'une impotence humaine à le piloter, mais des conditions politiques dans lesquelles se forme ce marché, c'est à dire, pour rester en contact avec notre problématique, de l'action humaine. Adam Smith avait à la fois raison et à la fois tort. Le marché pourrait, à lui seul, réguler les relations humaines mais à la seule condition que les conditions politiques soient unifiées pour permettre l'existence d'un marché universel, ou bien que ce marché fonctionne sans l'intervention humaine !
La suite demain, mais je me sens pris d'une étrange fatigue après ce climax guerrier.
Vendredi 25 avril 2003
Hard Talk, la World-BBC vous vous souvenez ? David Jessel et Ehud Olmert. Deux Juifs, l'un journaliste, l'autre porte-parole du gouvernement Sharon (et aussi ex-maire de Jérusalem si je ne me trompe pas et même ex-travailliste, à vérifier). Mise en scène : David Jessel, le journaliste (que Ehud appelait sans cesse David avec une sorte de douleur dans la voix faite d'un doux reproche) au bureau, seul. Monsieur Olmert est à Jérusalem en duplex sur grand écran ; debout, rigide, masque ironiquement fermé. Seules ses lèvres remuent. Comme un moulin à prière ou une crécelle, répétant sans se fatiguer les mêmes phrases dont le sens devait contenir une polysémie telle qu'elles s'adaptaient pour ainsi dire seconde par seconde au terrain du questionnement de David. Le journaliste " anglait " ses questions comme il pouvait, les réponses tombaient, invariables, inéluctables, dans une langue de bois absolument propre aux hommes politiques israéliens. Et puis soudain, les deux hommes semblaient s'échauffer et parler l'un sur l'autre, de sorte qu'on ne comprenait plus rien. On n'avait même pas l'impression que dans ces moments-là, quand chacun tentait de parler plus fort que l'autre, leur discours ait changé. Seul le ton montait, comme on dit, mais dans une sorte de rituel médiatique que nous connaissons désormais tous, pour retomber dans la gamme de la Raison Claire mais désespérément répétitive.
Malgré tout, le discours, ou le " dialogue ", avançait. Pour les professionnels des interviews avec des hommes politiques israéliens la dialectique est classique. David connaissait certainement d'avance le déroulement de la conversation dont le sujet principal était l'espoir d'un règlement pacifique eu égard au conflit qui vient de s'achever (pour notre part nous n'en sommes pas convaincus, mais on le dit, alors…) et la pression de Washington sur le gouvernement Sharon pour accélérer ce règlement. Le tout en trois points comme à l'ENA : USA / Terrorisme / Compromis possibles. D'une décennie à l'autre, les réactions israéliennes ne varient pas d'un pouce : USA ? Ce n'est pas une affaire entre l'Amérique et nous, mais entre les Palestiniens et nous. Terrorisme ? La chute du régime de Saddam ne nous concerne en rien, nous n'avons pas été partie prenante dans ce conflit, le terrorisme palestinien continue de prendre des vies israéliennes avec l'appui massif des états arabes. Lorsque les Palestiniens feront eux-mêmes efficacement la police anti-terroriste, alors nous pourrons négocier. Et puis viennent les trois points classiques d'une éventuelle négociation : les colonies, Jérusalem et le retour des Palestiniens en exil. Pour les nouvelles colonies, on peut discuter. Et puis là, se place une inversion également classique : on bouscule un tout petit peu l'ordre des sujets, de sorte que la question de Jérusalem vienne clore le débat, et non pas celle du retour, car il n'est pas question, un seul instant d'envisager le retour des exilés, c'est ce qu'on appelle une condition sine qua non. Et puis enfin vient Jérusalem, le statut de la Ville Sainte, dont, Ehud dixit, le monde chrétien est témoin qu'elle est la capitale du Judaïsme. En bref, l'essentiel est non-négociable. David se tait, atterré, remercie Ehud qui quitte l'écran avec le sourire.
Combien de fois ai-je assisté à cette dramaturgie tragique ? A Jérusalem, j'ai moi-même fait cette interview en tant que journaliste, toujours la même, toujours les mêmes questions et toujours les mêmes réponses. C'est ce qu'on pourrait appeler, dans l'esprit de cette émission de la télévision britannique, le réel dur, inaltérable comme l'or qui coule dans le générique entre les lettres du titre Hard Talk J'ai vu cet épisode ce matin, vers cinq heures et quelque, et la seule question qui m'est venue tout de suite : pourquoi n'ont-il pas choisi Tim Sebastian, Tim le terrible, pour affronter Olmert ? Pourquoi le pauvre David Jessel ? Qu'en pensez-vous ? En tout cas cette émission est un échec désolant pour la BBC. Mais, pouvait-on vouloir autre chose qu'un échec ?
Pour ma part je ne tiens pas à me répéter car j'ai déjà fait mon analyse de ce conflit dans cette chronique, il y a déjà assez longtemps. Je vais pourtant ajouter quelque chose de neuf. La Shoah est évidemment au centre de toute réflexion concernant la Palestine. Or la Shoah fut l'invention de la barbarie et non pas une résurgence, et elle fut une invention totale et indépassable. Heidegger l'avait nommée " la fabrication de cadavres ". Depuis la Shoah le destin du monde est suspendu, non pas à l'éradication de toute répétition de la Shoah, mais à la destruction de toute possibilité d'engendrer une barbarie encore plus grande. Les Nazis ont industrialisé cette " fabrication de cadavres ", il reste encore à fabriquer industriellement des " âmes mortes ". Au plan expérimental et artisanal, ce " décervelage " a déjà commencé. Jarry avait beaucoup d'avance sur Orwell. Son message est tragique et révèle tout autre chose que l'inventeur de la pataphysique. FC en a parlé avec talent récemment.
Dimanche 27 avril 2003
Je comptais, aujourd'hui vous entretenir de l'âme en raison de ma colère grandissante à la lecture répétée de Plotin. Mais colère pour colère, deux autres événements ou plutôt deux interventions médiatiques sont venues renforcer la colère en tant que telle tout en la dérivant vers un tout autre sujet, sujet dont il y a quelques années je vous ai déjà rabattu les oreilles, mais, à la persistance du mal il faut opposer la persistance de la protestation. Alors.. Il ne s'agit rien moins que de la prestations de deux personnages de notre paysage politique qui ont bien des points communs tout en se campant chacun dans un camp opposé. En effet, avant hier soir, ça avait commencé avec l'interview, mais peut-on appeler cela une interview, de Monsieur Sarkozy à propos de ses projets liberticides concernant l'utilisation et le trafic (on dit toujours trafic, jamais tout simplement commerce, alors que les spiritueux, qui tuent bien plus de monde, ont droit à la noblesse du concept de l'échange marchand) de la drogue. Foin des distinctions entre drogues douces et drogues dures, il faut donner aux lois de 1970 toute leur rigueur, allez, punition pour tout le monde, d'une manière ou d'une autre - : " ces gens-là, je cite, se détruisent, et on n'a pas le droit de les laisser faire "-. Réponse le lendemain, en compagnie d'une présentatrice toute heureuse d'avoir l'occasion d'en rajouter une louche tout en faisant semblant de donner la voix à l'opposition, par le bon docteur Kouchner, qui s'est récemment signalé par sa position originale, soutenant l'insoutenable guerre irakienne pour venir au secours de " son " concept de l'ingérence humanitaire.
Kouchner / Sarkozy, vous allez bien ensemble, allez ! Figures qui prenez si bien la lumière des studios en obscurcissant celle des âmes, jeunesse-masque derrière laquelle se tiennent deux vieillards du monde actuel, deux divinités courroucées et qui se pensent sincèrement destinées à refaire le monde. De vrais hommes de pouvoir, " sûrs d'eux-mêmes et dominateurs ", dont les regards fixent le monde dans les yeux avec l'insolence extrême de dictateurs du quotidien. Des gens qui n'ont même plus la moindre distance vis à vis de la gravité de ce qui s'appelle une décision et qui nous chantent la crise de civilisation comme causa sui de leur arrogance sans limite, sans même savoir de quoi ils parlent. Comme vous pouvez le constater ça chauffe, car vous l'aurez compris, ce qui me chagrine est moins le contenu de leur ressassement archaïque que cette ressemblance, je dirais presque cette fraternité ontologique qui unit ces deux êtres qui devraient, en toute logique, se parler par boulets intellectuels rouges interposés.
Au lieu de quoi c'est tout juste si, à la manière de Tex Avery, on ne discerne pas les cœurs qui s'envolent des yeux de l'un pour l'autre, du moins sur le fond de tout ce qu'ils racontent et de tous leurs mensonges. La réponse de Kouchner à la citation qui précède est un pur écho - : " le tabac ! 60 000 morts par an ! " - Sans sourciller, Monsieur Kouchner ment, à peine par omission, là où Sarko a au moins le mérite de porter au jour sa décision régalienne de s'emparer du destin de ses concitoyens. On voit la petite différence qui sépare le tenant du pouvoir de celui qui vient de le perdre, car Koukou tenait exactement le même langage que Sarko quand il était encore ministre : moi, Kouchner je vous interdits d'aller mal, je vous interdits de décliner, d'être la cause de votre maladie et de votre mort, je n'ai pas le droit d'autoriser cela, c'est exactement ce que disait Sarko. Ce détournement de la philosophie de la santé publique née au dix-neuvième siècle est remarquable car, bien évidemment, le moteur de cette logique que personne, aucun journaliste ne trouve le courage de contester, c'est que cette emprise que s'arroge l'état sur la liberté individuelle de faire de soi ce qu'on entend en faire, est un moteur ignoblement trivial, l'argent.
Mais examinons les faits de près. Car là où dans la presse toute nuance a disparu, autre que ces distinctions ridicules entre douceur et dureté des drogues, il y en a de biens réelles et qui sous la solidarité apparente des positions, les opposent très profondément, sans que l'une ou l'autre des deux positions ne soit plus reluisante. D'une certaine manière j'aurais, si je devais en avoir une, une préférence de goût disons, pour Sarkozy, et savez-vous pourquoi ? Parce que derrière son arrogance de parvenu du pouvoir il y a une certaine " Entschlossenheit ", un esprit de décision qui transcende les causes matérielles ; alors que Monsieur Kouchner nous cache la réalité sordide de son hystérie contre le tabac, l'alcool et les drogues dures, tout en cherchant à se dédouaner vis à vis de la majorité des consommateurs de " drogues douces " qui font toujours un fond électoral bon à prendre. Cette réalité sordide s'appelle le budget de la Sécurité Sociale, nouveau Veau d'Or de la République et de toute politique sociale. Alors voilà comment les choses se présentent, et au passage nous parlerons aussi des manœuvres subtiles qui consistent à prôner l'accompagnement à la mort pour alléger les coûts exponentiellement coûteuses de ces mêmes fins de vie.
D'abord, où Monsieur Kouchner va-t-il chercher ses 60 000 morts par tabac ? Il fait comme moi, il prend les statistiques de l'Inserm, auxquelles manquent hélas encore la rubrique Tabac et Alcool, car quoi qu'on puisse dire, aucune mort ne peut être imputée tout de go à ces deux matières de la nature. Il faut encore et toujours passer par des causes de mortalité réelle, à savoir les maladies, la mort dite naturelle, les accidents etc… On obtient le chiffre de 60 000, qui soit-dit en passant ne représente jamais qu'un dixième environ de la mortalité annuelle totale en France, par extrapolation étiologique. Je m'explique. Les deux agents principaux de la mortalité européenne, car les choses se passent mutatis mutandis partout dans les mêmes proportions (sauf la circulation et les crimes de sang) sont le cancer et les maladies cardio-vasculaires. Il suffit donc d'affirmer, avec l'accord quasi unanime du corps médical, que le tabac et l'alcool entrent pour tant et tant dans l'étiologie de certaines de ces maladies principales, sans que l'on produise la moindre preuve scientifique de ces affirmations, et le tour et joué. Comme les journalistes ne font pas leur boulot, ou manquent en général du moindre courage pour nager contre le courant, aucun d'eux ne prend le temps de mettre son nez dans les statistiques. Il prend donc pour argent comptant tout ce que Monsieur Kouchner, le bon docteur socialiste, affirme urbi et orbi.
Or, les statistiques ne peuvent, hélas, pas mentir. L'un des accidents de parcours de cette manipulation médiatique est ainsi passé totalement inaperçu. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, l'équation était unilatéralement celle-ci : tabac = cancer. Car dans ces années-là, le cancer semblait rattraper statistiquement la cause principale de mortalité, à savoir les " maladies cardio-vasculaires ". Dans ces maladies entrent, évidemment, toute sorte de chose, y compris les arrêts naturels de cet organe programmé pour battre tant et tant de fois et pas une de plus, selon l'individu. Or le cancer est le cauchemar de la Sécurité Sociale, pour la raison évoquée plus haut, à savoir le coût exponentiel des soins dans les derniers jours du malade. Dans les budgets de la Caisse Maladie, c'est l'imagerie médicale et les chimiothérapies qui forment le gros des chiffres. On prédisait déjà le dépassement probable par le cancer des performances du cardio-vasculaire, et donc le tabac devenait l'ennemi numéro 1, on ne sait trop pourquoi, car le cancer des poumons n'a jamais été l'un des plus meurtriers en termes chiffrés. Bien sûr en y ajoutant les cancers ORL on gagnait quelque crédit, tout en sachant que ce cancer ne fleurit statistiquement que dans des zones à forte pollution industrielle, conjugué ou non au tabac. Mais tout cela constituait un excellent argument médiatique et permettait une imagerie tout à fait dantesque. Or voilà que ces sacrés chiffres du cancer se mettent à régresser vers les années 90, à tel point que l'Inserm a tout simplement cessé de livrer les chiffres de causes de mortalité à la presse, du moins à moi bien connu de leurs services. Un jour, pfouitt ! plus rien, plus de réponse à mes commandes. Mais le trend était clair, le cancer régressait globalement, cependant que certains d'entre-eux comme les lymphomes subissaient des augmentations spectaculaires, en pourcentage sinon en nombre. Tchernobyl fut immédiatement accusé. Il fallut donc revenir à Maladie cardio-vasculaires = tabac sans aller toutefois jusqu'à dire la vérité au public qu'on laissait à ses mythes classiques. J'ai longuement étudié les quelques études épidémiologiques qui existent à travers le monde, les chiffres de mortalité et leurs variations, les causes etc… Quelques éléments sont de véritables invariants, à commencer par les chiffres globaux. En France meurent environ 500 000 personnes par an avec une marge de variation de 30 à 40 000 sujets. Seuls varient les causes de mortalité. Il s'opère des transferts de certaines maladies à d'autres et même les facteur lié au hasard, comme le suicide, le meurtre, l'accident de route ou la mort subite restent étonnamment stables. D'où la mise en relation des effets du tabac avec pratiquement l'ensemble du tableau clinique de la médecine : plus rien n'échappe au tabac, cela n'empêche nullement la population de vieillir de plus en plus sereinement quel que soit le prix des bobos liés au passé professionnel ou à la dégénérescence naturelle, dégénérescence dans laquelle il faut inclure le cancer puisque les chiffres montrent aussi que cette maladie est avant tout une maladie de vieillesse. Point barre.
Il est temps maintenant de voir sur quel terrain se rencontrent ces messieurs, dont l'un s'en prend au laxisme des autorités face à la consommation de drogue et l'autre au laxisme dans l'application de la fameuse et triste loi Evin. Ce terrain est simple : le principe de plaisir est une véritable boniche à tout faire en politique. Monsieur Sarkozy a le mérite de ne pas cacher qu'il s'en prend directement à lui, c'est dans sa nature d'homme de pouvoir : qui bene amat bene castigat. Faire mal fait partie intégrante de l'exercice du pouvoir, de cette injustice fondamentale et essentielle qui donne à un homme le droit d'exercer son pouvoir sur d'autres hommes. Koukou quant à lui est un frustré-type du genre socialiste français, une Madame Pernelle du principe de plaisir qui a dû gérer les finances de la Santé soumises au contradictions et aux menaces que représente le secteur privé. A ce sujet une remarque : Hôpitaux privés et Ecoles privées, même topo : sans le secours de l'état tout s'effondre, et pourquoi ? Parce que le principe de la Santé et de l'Ecole à deux vitesses n'est pas accepté par les Français et ne le sera jamais, et que ces établissements sont donc contraints de recevoir des clientèles qui ne correspondent pas à leurs ambitions sous peine de perdre définitivement leur possibilité même d'exister. En revenant quarante ans plus tard dans ma ville natale, Mulhouse, j'y ai trouvé ma petite clinique où je suis né, et qui était un quasi dispensaire pour pauvres géré par des religieuses transformée en Hôpital de grand style. L'Eglise avait changé radicalement de politique et s'était lancé dans l'investissement économique à finalité économique. Il faut dire qu'elle n'avait guère le choix pour survivre que se transformer en agent économique privé ; en Alsace il lui reste encore tant de bien fonciers et immobiliers que de telles opérations sont encore faisables. Les Protestants en font exactement autant.
Conclusion. Je vais me faire pas mal d'ennemis ou d'adversaires même parmi les fidèles lecteurs que me confirment mes propres statistiques. Mais pour moi la liberté n'a aucune frontière et rien ne permet à une société de faire des choix destinaux et existentiels à la place de ses citoyens. Je rejette toute immixtion de l'état dans la liberté individuelle par rapport à la vie et à la mort. L'interdiction des drogues est une invention diabolique du vingtième siècle, siècle de la mort à l'usine, de la mort dans les camps et de la productivité à outrance à n'importe quel prix. Lorsqu'on prend la vie des hommes au fond des mines ou dans les usines bourrées d'amiante, on commet le crime d'assassinat mais cela porte le nom d'accident du travail. Lorsqu'on construit un espace social tellement pollué que la vie y devient dangereuse, que les virus eux-mêmes ne s'y retrouvent plus et mutent d'une espèce à l'autre à cause de nos manipulations et que l'on se prépare à cloner des surhommes, alors on laisse au moins aux plus désespérés le droit de s'abstenir de participer à cette sinistre gabegie et même de se détruire si tel est leur bon vouloir. Qu'on se souvienne de ceci : la loi qui s'en est pris pour la première fois aux drogues dures date de la première guerre mondiale, où la consommation de morphine était devenu la réponse logique aux souffrances du front. Cette souffrance n'a pas disparu et c'est elle qui explique que des milliers d'individus prennent des risques de toute sorte pour y mettre fin. Et enfin, QUI, QUEL DIEU a donné le droit à un homme ou à un groupe d'hommes d'interdire à d'autres hommes d'absorber de la nature ce que bon leur semble ? C'est un scandale sans nom et le fait que ce scandale ne soit presque nulle part dénoncé à sa juste dimension ne fait que prouver la lâcheté foncière de l'homme moderne. Vale.
Lundi 28 avril 2003
L'âme." Par conséquent l'être de l'âme ne consiste donc pas à être la forme de quelque chose ; elle est une réalité qui ne reçoit pas son être du fait de s'établir dans un corps, mais qui est avant même d'appartenir à ce corps ; par exemple, chez un vivant ce n'est pas le corps qui engendrera l'âme "(Plotin , Traité 2, & 8, De l'Immortalité de l'âme, Ed GF Flammarion). Le bavardage de Plotin, pour élégant qu'il soit, m'irrite chaque jour davantage. La phrase que je cite ici contient à peu près l'ensemble de toutes les contradictions non seulement du plotinisme, mais de son modèle, il faudrait dire ses modèles platoniciens et aristotéliciens. La première partie de la phrase est d'ailleurs une attaque d'Aristote. La thèse aristotélicienne est sans doute la plus puissante dans notre culture et aussi la plus profonde. Que dit-elle d'intelligible pour un public moyen, simplement capable d'entendre un langage simple ? Ceci : chaque être possède un état parfait vers lequel il tend, son entéléchie : le mouvement n'est rien d'autre que l'illusion qui provient de cette tension des êtres vers leur perfection. Aristote ajoute que l'atteinte de cette acmé formelle aboutit au repos, à l'immobilité. Mais tout ceci paraît encore assez compliqué. Disons pour simplifier que Aristote avait longuement observé la nature et qu'il avait été fasciné par les phases par lesquelles passaient les êtres vivants. Ce qu'il appelle entéléchie, en fait, peut se décrire comme la phase culminante de la force et de la vitalité d'une plante, d'une fleur par exemple. L'entéléchie d'une fleur serait ce moment où elle a atteint son plein développement et où elle a atteint sa beauté parfaite, la beauté pour laquelle les hommes la cultivent et l'entourent de tous les soins nécessaires pour qu'elle atteigne cette " entéléchie ".
L'âme est donc d'abord une sorte de modèle en puissance, le modèle qui tend vers sa perfection par le mouvement de la génération, c'est à dire de la croissance à partir de la graine vers ce que dès lors on peut enfin appeler son être. Donc, Aristote ne considère l'être que dans l'entéléchie des choses. Rien de matériel ne peut être, ne peut participer de l'être avant de se trouver dans son entéléchie, c'est à dire dans la forme suprême qui apparaît, et là on retrouve le ciel des Idées platoniciennes, dans la sphère primitive d'Aristote dont émane pour ainsi dire les formes et les entéléchies. Tout cela est proprement incompréhensible pour nous, n'a pas de sens. On retrouve pourtant dans la science la plus moderne des analogies intéressantes qui permettent de donner au génie d'Aristote toute sa dimension. Qu'est-ce en effet que la molécule d'ADN, sinon un programme formel qui s'accomplit tout au long de la vie de son porteur ? Il y a là, je me contente d'employer le terme d'analogie, le soupçon déjà dans l'Antiquité d'un lieu de la réalité individuelle où se trouve inscrite son entéléchie et aussi les menaces qui pèsent sur elle. Malgré tout, Artistote demeure réaliste : il n'y a pas de forme sans être, et sans être individué, et il n'y a pas d'être individué sans forme. C'est à dire que l'âme, qui est cette forme, n'est attestée que par la matière, qui ne peut pas être matière sans forme. Le présent est forme, même si ces formes sont agitées par le mouvement comme on a vu plus haut puisqu'elles tendent vers le repos de l'entéléchie. Ce repos, d'ailleurs, est très problématique, car dans le système explicatif d'Aristote, n'est en repos que la sphère de l'entéléchie universelle dont émanent les formes du présent pour se rendre dans la réalité matérielle.
En quoi tout cela nous intéresse-t-il ? Pour nous l'âme est une notion théologique, tout au plus y faisons nous appel lorsque nous avons besoin d'une métaphore poétique pour décrire un état intérieur dont on ne peut pas préciser les contours. Un état d'âme est l'image d'un certain degré d'harmonie intérieure chez un homme, harmonie qui devient entéléchie dans sa perfection. Dans cette perfection, le monde apparaît dans la vérité du modèle éternel et parfait contenu dans la sphère immobile : la sagesse est donc l'état qui permet à l'homme de prétendre sortir du mouvement, entrer dans le repos de la contemplation, de la contemplation du véritable monde, du monde vrai tel qu'il est modélisé dans le moteur primitif. Ce qui m'irrite dans la notion d'âme, c'est qu'en réalité elle vient perturber directement la question de l'être. Ecoutons encore une fois Plotin - :".. elle est une réalité qui ne reçoit pas son être du fait de s'établir dans un corps… "Il y a ici une redondance énigmatique pour le moins. Dans la métaphysique antique, réalité = être, ces deux concepts désignent la même chose. Alors que signifie une " réalité qui reçoit son être ", sinon peut-être un être qui " reçoit " l'existence. Ce qui serait conforme avec ce qui suit quand il affirme que l'âme est avant d'appartenir au corps. Et c'est là que rien ne va plus, car l'être est, que Plotin le veuille ou non, et rien d'autre ne manifeste l'être que la forme que possède toute matière.
Nous nous trouvons donc devant la difficulté majeure de toute compréhension de la philosophie, le cauchemar des honnêtes individus qui cherchent à comprendre pourquoi il y a de l'être autour d'eux, et non pas si cet être est enveloppé par une âme ou non. D'autant qu'on vient leur parler ailleurs d'une âme motrice des êtres vivants, c'est à dire non plus d'une forme des choses extérieures, mais d'une instance intérieure et qui, à la fois, serait détachée de la matière corporelle. Sans parler de la notion chrétienne d'âme, parcelle de divin ou carte d'identité attribuée par le Créateur et autres sornettes. Pour finir sa démonstration, Plotin ajoute que ce n'est pas le corps qui engendre l'âme, ce qui signifie en clair qu'on n'a pas besoin de l'existence des corps pour prouver l'existence des âmes, ou que l'âme n'est pas le propre des corps individuels. Avec Aristote on s'en tire quand-même un peu mieux, car son concept d'entéléchie, que j'espère avoir quelque peu éclairci, peut s'appliquer à l'univers tout entier. Cet univers est bien là, il est, et en tant que tel participe de l'être. Mais il est en mouvement, et à ce titre ne possède pas le repos de l'entéléchie, ce pour quoi Aristote est contraint d'inventer une sphère imaginaire, modèle transcendant qui inspire à la matière les formes qui la constitue, tout en laissant ouverte la possibilité pour cette matière d'entrer dans l'entéléchie du modèle parfait. Par extrapolation on pourrait y voir une préfiguration de l'histoire universelle comme mouvement vers son entéléchie, mais de cette manière on ne sort pas, on ne peut pas sortir de la théologie qui pose d'avance une entité séparée dont notre réalité ne restera qu'un reflet tant que quelque changement définitif ne vienne confondre les deux lieux de réalité.
Mardi 29 avril 2003
Le gouvernement Raffarin nous réserve des surprises bien étranges. Le projet de Monsieur Borloo mérite un coup de chapeau, même s'il faut, primo se garder de tout triomphalisme, car l'affaire n'est pas encore dans le sac, et si elle y entre, ce sera sans doute avec quelques amendements. Secundo que l'affaire est loin d'être aussi simple qu'on le pense. J'habite l'Alsace où j'ai, jadis, longuement étudié le surendettement en tant que journaliste. A ce propos, je rappelle que dans notre province privilégiée, la faillite personnelle est un processus judiciaire, et que ce sont les tribunaux qui décident. Je peux ainsi vous affirmer que la plupart des cas (rares, il faut le souligner) qui ont bénéficié de ce moratoire, y sont parvenus en Appel ou en Cassation, car la plupart des Tribunaux d'Instance, et surtout celui de Strasbourg, rejettent presque systématiquement tous les dossiers. L'amendement principal que je pressens, c'est donc la judiciarisation de cette faillite personnelle, autrement dit, la dissolution des Commissions Neiertz qui sont d'ores et déjà considérée comme trop laxistes par les banques et autres créanciers. Si tel est le cas, bonjour pour la procédure, son coût en avocat et le temps qui passe… Mais ne soyons pas un oiseau de mauvaise augure et faisons confiance au bouillant maire de Valenciennes. Je le félicite personnellement d'avoir fait ce que j'attendais que fît Monsieur Badinter en 1981, c'est à dire un moratoire judiciaire pénal.
Je m'explique. Aux lendemains du 10 Mai 1981, quelques 5000 détenus ont été remis en liberté, peut-être plus je ne m'en souviens plus exactement. Or, cela étant, j'attendais un geste plus profond de la part du Garde des Sceaux, à savoir que l'on accorde aussi à ces ex-délinquants que l'on renvoyait dans la société, un moratoire de leur destin, à savoir une purge de leur casier judiciaire, sans quoi leur libération n'aurait pas plus de sens qu'une vulgaire amnistie électorale. Ce qui fut le cas puisque le Ministre n'a pas jugé bon d'aller aussi loin dans le pardon, un manque d'audace qui a bien vite repeuplé les prisons. J'évoque cette affaire car elle est exactement de même nature que le projet de Borloo, et j'espère que la loi qui devrait naître de ce projet, comportera aussi un moratoire moral, c'est à dire la destruction du " Casier bancaire " des citoyens réhabilités. Je rêve sans doute.
Il reste aussi un autre domaine où il faudrait légiférer une fois pour toute, celui de la jungle du crédit facile. Tout le monde sait qu'aujourd'hui lorsque vous allez faire vos achats dans un hyper marché, vous ressortez avec plus d'argent qu'en rentrant, car on vous a offert sans vous demander la moindre garantie, des crédits dits revolving (qu'il faudrait appeler revolver) dont vous pouvez faire ample moisson en un seul jour. Mieux que cela, les marchands de l'immobilier veulent faire du chiffre, et pour y arriver il leur suffit de fermer les yeux sur votre situation réelle. J'ai ainsi connu un éboueur strasbourgeois auquel le Crédit Foncier en personne a vendu un appartement de 5 pièces pour la bagatelle de 800 000 FF alors qu'il avait déjà une dette de 400 000 FF pour maison Bouygues, acquise avant finitions, finitions qui ont ruiné le bonhomme. Mais ce monsieur était fonctionnaire de la municipalité, donc réputé solvable, en dépit de la réalité. Ce monsieur a obtenu le bénéfice de la faillite en Appel, après deux ans de cauchemar. Cela dit, c'est un bien plus vaste moratoire qu'il faudrait entreprendre pour assainir la situation de la majorité des citoyens de ce pays, car l'endettement à l'américaine avance à la vitesse d'un cheval au galop, et bientôt on pourra vendre sa vie à ses créanciers, ne plus jamais voir un billet de banque et transmettre à ses enfants, s'ils le veulent, une montagne de dettes faute d'un patrimoine quelconque. Je crains hélas que le capitalisme ne soit pas assez clairvoyant pour procéder lui-même à un tel assainissement. Et il faut bien constater qu'il n'y a pas que des Borloo dans ce gouvernement qui ferme les yeux sur une paupérisation en marche en jetant beaucoup de poudre aux yeux de ses électeurs. RDV en Mai et plus tard encore, et encore, jusqu'à ?..
Vendredi 2 mai 2003
La certitude métaphysique. Jean-Luc Marion à France-Culture ce matin. Je n'ai jamais compris intimement la question de la certitude, ni la donation de Marion. Je l'ai comprise au sens d'une péripétie historique d'une science qui a besoin de garanties à un moment où le divin perd sa puissance de légitimation de tout discours sur l'étant, c'est à dire aussi la science. La certitude n'est donc qu'une prothèse du désir et de la volonté. Le côté génial de la tabula rasa de Nietzsche est le pressentiment du retour à un questionnement ontologique simple : Nietzsche enlève toute couleur, il ne laisse de l'étant que le translucide, l'enveloppe invisible des étants qui sont toujours couleur, c'est à dire valeur. Sa vanitas n'est en rien différente de celle de la Bible, elle n'est qu'une traduction de la mélancolie philosophique, c'est à dire de la connaissance d'une vision qui nous échappe, dont nous demeurons en manque : du visible qui se cache derrière l'invisible.
Mais on parle de l'amour. Le connatus est dans la nature, dans l'étant en tant qu'étant. De notre point de vue, celui de notre présent, et bien entendu symboliquement, Dieu en serait venu à la contrainte de s'aimer lui-même par défaut d'amour de son Peuple. Mais nous ne pouvons pas rester en dehors de cet amour car il n'y a pas de peuple : l'individuation est elle-même coloration du translucide. Spinoza l'a bien dit : nous ne sommes chacun que des nuances de la substance et l'amour est puissance d'identification au-delà de l'individuation. La fabrication métaphysique du sujet a été une tentative de liquider l'individuation dans son sens essentiel c'est à dire d'être nuance. La machine totalitaire kantienne tente de réduire définitivement le nuancement de la physis mais se heurte au sublime pour retomber dans le théologique le plus plat. L'amour est avant tout jouissance des nuances, jouissance du constat de l'existence de l'individuation et de sa contemplation. Le surréalisme a compris un aspect de cette contemplation en poussant les nuances hors de leur cadre pour les rendre visibles à tous. Magritte nous renvoie à l'absence de couleur en détruisant le sujet propre à la couleur au sens de l'esthétique kantienne : il démocratise la vision et toute la puissance de l'art moderne réside dans la poursuite de cette démocratisation de la vision, cette pédagogie de la contemplation.
Pour une fois, Blandine ne met pas mes nerfs à rude épreuve. Sa manière de mettre le mystère en avant me paraît être un progrès considérable dans le contexte d'une analyse qui porte sur la certitude. Si elle poussait sa méditation un peu plus loin, elle trouverait la relation entre mystère et jouissance. Toute jouissance est jouissance du mystère de l'Être, même et surtout dans la relation érotique, sexuelle. Dans cette relation il se produit un aveuglement qui est abolition de la couleur et des nuances et accès furtif à l'invisible. Abandon.
Samedi 3 mai 2003
Lisbonne, Italie, Californie, Turquie, Japon, Balkans, fossé rhénan. Ces lieux géographiques vous suggèrent-ils quelque chose ? J'ajoute Montserrat, c'est très personnel. Vous ne voyez toujours pas ? Hé bien j'ai choisi ces zones de la planète pour leur taux élevé de morbidité par catastrophe naturelle, je veux dire par tremblement de terre ou éruptions volcaniques. Je n'ai pas besoin de citer le stimulus de cette chronique, la ville turque de Bingöl qui vient de subir un 6,5 sur l'échelle de Richter, ce qui n'est pas beaucoup, sauf si ça se concentre sur quelques hectares. J'aurais aussi pu citer l'océan Pacifique et l'Amérique Latine mais l'objet de mon intérêt est très précis, et je ne m'intéresse pas à la colère de la nature ou aux explications scientifiques de ces phénomènes. Non, ce qui me chatouille depuis toujours, et je pense que je suis loin d'être le seul à se poser à chaque fois cette même question : pourquoi les hommes retournent-ils toujours sur le lieu du crime (de la nature) ? Lisbonne rasée, réduite en cendres, quatre-vingt mille morts, San Francisco complètement détruite, Saint Pierre en Martinique quarante mille victimes, Pompéï, et Montserrat, le merveilleux paradis antillais où j'ai vécu deux années resplendissantes dévasté en quelques heures par l'éruption d'une montagne que je parcourais souvent à pied, me baignant dans les cascades paradisiaques, un tas de cendres.
Et pourtant, comme dirait Galilée, ils y retournent, reconstruisent tout jusqu'à la prochaine. cata, dansent, élèvent des poulets, des cochons et des gratte-ciels, fêtent le Carnaval et font comme si de rien n'avait été. Dans un de ces endroits j'ai failli mourir de rire, San Francisco. Dans cette ville extraordinairement belle, étendue mais pas gigantesque, se concentrent quelques immeubles à l'américaine, mais pas tout à fait dans le style Chicago ou NY, plutôt bien balancée, ici on veut visiblement bien vivre et il y a comme un air de rébellion si on la compare aux grandes cités aux mille gratte-ciel pour fin du monde de cinéma. On s'y sent comme nulle part ailleurs, du soleil toute l'année, toujours un petit vent aigrelet, des panorama en veux-tu en voilà tous azimuts. Et pourtant on vit, oui, mais dans la terreur. Comme les gens de ce joyaux de la côte ouest sont plutôt d'un niveau culturel légèrement supérieur à ce qu'on trouve dans les tréfonds du Texas, ils sont également d'une intelligence agréable à fréquenter. Mais voilà, qui dit intelligent dit attentif et lucide. Les San-Franciscains vivent donc accrochés à leur radio locale dans la hantise permanente du grand choc, que ça fait deux fois déjà dans l'histoire récente qu'il a presque tout réduit en poudre. Alors c'est du Rabelais : on ausculte chaque jour toutes les sources d'information, on consacre des matinées entières à répéter ce qu'il faudra faire au cas où, on creuse dans le petit jardin qui entoure la maison pour y stocker des vivres et de l'eau douce, que l'on changera avec une minutie d'horloger, on sait déjà tout sur les plaques tectoniques et en particulier sur le grand fossé qui risque un jour de séparer la presqu'île San Francisco du continent.
Bref on vit dans l'attente du pire, on ne vit que dans l'attente du pire, sans que cela n'empêche quoi que ce soit. Admirable espèce humaine ! L'immense pont à deux étages qui relie la ville à Berkley s'est littéralement effondré, abîmé dans l'océan Pacifique, écrasant les pauvres automobilistes qui avaient choisi les voies du rez de chaussée. Pas grave, on refait, allez ! Et puis de l'autre côté de l'autre pont, le fameux Goldengate Bridge, se trouvent quelques contés où il ne doit plus rester le moindre bosquet jusqu'à la pointe, tout au nord, dans le décor du film d'Hitchock sur les Wouasauou. Tout se couvre de coquettes petites villas telles que vous pouvez les admirer dans les films d'horreur avec leur portes en carton garni de fenêtres, leur jardinet précédé d'une boîte aux lettres pour Sunday Times (450 pages) et la tondeuse qui ronronne de partout. Quant à la radio et à la télévision, ils en parlent tous les jours. De quoi ? Du futur tremblement de terre et des conséquences dantesques à prévoir, car cette fois, cette fois-ci, ce sera la bonne. Tout va péter, Messieurs, Mesdames, un tremblement de terre comme vous n'en avez jamais vu ! Pire que Al Qaida, et pas la peine de prendre de masque à gaz, vous n'aurez pas le temps de vous en servir. Donc, n'oubliez pas d'ajouter dans le trou de votre jardin les antibiotiques dont il faut soigneusement relever les dates de péremption ainsi que de tout le reste d'ailleurs. Votre calendrier est rigoureusement tenu ? Vous savez exactement quoi faire, à la seconde près juste avant que la terre ne vous engloutisse pour l'éternité ? Vous connaissez par cœur la combinaison du cadenas ? Vérifiez SVP, tout de suite, oui, je dis tout de suite ! Big Brother vous regarde alors droit dans les yeux et vous vous sentez coupable tout de suite. Ah oui, les jouets des enfants, mon dieu, et les kit-psy pour passer le temps (calciné au fond du gouffre), et surtout, surtout, mais alors là pas question de plaisanter, les A-SSU-RAN-CES, tout risque, bien entendu.
A Los Angeles, l'hystérie est encore, paraît-il, plus intense. Tous les soirs on boit la dernière coupe de Champagne, on enterre déjà les morts, on ne dit pas, comme chez nous : -" ah quel sale temps ! "- Non. On dit : -" tu crois que c'est pour demain, ou cette nuit ? " - " et si on allait se torcher pour fêter ça, hein ? ". Bof, direz-vous, ce sont des Américains, après tout, de grands émotifs qui aiment le cinéma, les grands frissons et le sang qui gicle. Surtout celui des autres… Car changement de décor, au pied du Vésuve on s'en fout, à Montserrat on s'en fout, à Bingöl on va bientôt s'en foutre dès que le gouvernement aura indemnisé tous les vivants et quelques morts, je ne parle même pas du fossé rhénan, qui pourtant a connu une petite secousse il y a quelques semaines : tremblement de terre, connaît pas. C'est des choses qui arrivent au Japon, et encore eux ils construisent anti-sismique et voyez ce que ça donne à Kobé (j'ai enfin retrouvé le nom de l'espace le plus meurtrier de la planète), alors on va pas se mettre à paniquer. Bien vu. Sans doute. Mais quand-même, il y a quelque chose de bizarre dans tout ça, on dirait que les gens coagulent précisément là, dans les endroits les plus dangereux qui existent. Ils ne vont pas dans la Creuse ou dans le Limousin, non, ils vont à San Francisco, à Kobé, ils continuent de vivre, de construire et de reconstruire là où on sait que ça ne durera pas plus de quarante ans !
Normal. L'homme est ainsi fait depuis qu'il a choisi de s'arrêter, de cesser d'errer comme un romanichel à travers le monde. Avant, il risquait pas grand chose dans ses tentes souples et légères, voire à même le sol sous la lune complice. Maintenant, il est là où il est né et il y restera quoi qu'il arrive, et même si la faim l'envoie balader jouer les SDF dans les quartiers ouest de Calais, il reviendra un jour, quand il aura construit pendant les vacances, sa maison où s'affairent déjà le ou les vieux, rescapés de la grande dernière. C'est beau tout ça. Mais moi, oui, et moi ? Moi ? j'en ferai de même, je resterai vissé à mon Mulhouse jusqu'au bout, jusqu'à ce que la tour de l'église (je me refuse à appeler cela une cathédrale) St Etienne, qui s'écroule déjà, ne descende s'amonceler sur la Place de la Réunion comme j'ai vu sur les photos de Dresde après les bombardements de 45. D'ailleurs, l'autre jour, quand la terre a tremblé, j'étais au restaurant avec Martine, et tout d'un coup, nous nous sommes regardés, droit dans les yeux, d'un air un peu surpris, mais oui c'est un tremblement de terre, avant de nous rasseoir pour pas laisser refroidir. Faut pas gâcher. Les gens sont marrants, ils crèvent paraît-il de peur de la mort ! Vous croyez ça ? Moi pas. Ce serait plutôt le contraire, et ça depuis des millénaires, depuis qu'ils ont un jour pensé qu'on pouvait mettre une pierre sur une autre et recommencer avant de poser des lozes ou d'autres pierres, à cause de la pluie. Après, ils ont trouvé ça tellement marrant qu'ils ont inventé des canons pour que ça aille plus vite, et sur commande encore. Hiroshima, mon chef d'œuvre !
Lundi 5 mai 2003
Être et néant. C'est la grammaire qui m'interpelle cette nuit à propos de ces deux mots. Il me manque l'érudition nécessaire au traitement du mot néant, à savoir pour commencer son origine. Aussi vais-je me contenter de travailler sur et à partir de la différence grammaticale pure qui sépare les deux mots de être et de néant. Ce qui m'a frappé tout à l'heure en méditant sur le sujet, c'est que le mot être est un verbe décliné à l'infinitif, alors que le mot néant est un substantif verbal décliné sur le mode du participe présent. Je ne me sers pratiquement jamais du mot néant car j'en ignore à peu près tout, sauf ce que je viens d'en dire, à quoi je peux ajouter qu'il semble que sa composition suggère quelque chose comme la négativité en acte, c'est à dire un étant fait de négativité. Ce qu'on peut aussi désigner sous le terme de rien ou de rien absolu. Or, comme dirait Bergson ou Parménide, je n'ai strictement rien à dire sur le rien, le presque rien ou le rien absolu. En revanche l'opposition être et non-être me semble d'une toute autre nature en rien comparable à l'opposition être et néant.
L'opposition entre être et non-être est une opposition logique simple : le non-être est le contraire de l'être. Or peut-on en dire autant de l'opposition de être et de néant ? Impossible parce que le premier mot désigne un verbe (qu'il soit actif ou passif n'a ici aucune importance), alors que le second est un substantif. Comment peut-on opposer un verbe avec un substantif ? Dans l'histoire de notre langage, il est vrai que le verbe être a subi un traitement qui en a également fait un substantif, puisqu'on peut dire l'être ou un être. Cette substantivation créé donc une équivalence grammaticale avec n'importe quel autre substantif. Mais cette manipulation linguistique a totalement dénaturé le terme primitif, modifié en profondeur son sens et donc l'usage sémantique que l'on peut en faire. Lorsqu'on dit un " être humain ", ou " l'être suprême ", on ne parle absolument plus de l'action ou de la passion (dans le langage des Anciens) d'être. Cet être devenu nom commun ne peut plus signifier l'événement que constitue pour quelque chose le fait d'être. Au point que l'on peut douter de son existence, alors qu'il est radicalement impossible de dire à la fois qu'une chose est et de douter de son existence. Si je dis qu'un arbre est là devant moi, je ne peux pas douter qu'il en soit ainsi, qu'il y a un arbre à l'endroit que je désigne. En revanche, lorsque je considère tel individu, il peut m'arriver de douter qu'il soit un être humain, de même que je peux douter de l'existence d'une hiérarchie d'êtres dont le sommet serait occupé par un être suprême.
C'est pourquoi j'interroge le mot néant. Parménide n'en faisait pas usage, me semble-t-il car je ne suis pas philologue et encore moins helléniste. Je sais néanmoins que
mè on
ne signifie pas néant, mais non-étant, équivalent verbal de non-être décliné sur le mode du participe mais qui ne peut pas s'identifier avec ce que nous avons dit plus haut à propos du mot néant c'est à dire " étant fait de négativité ", " rien " ou encore négativité en être (ou en acte comme dirait Aristote). Car le néant est bel et bien une chose, même si elle n'est qu'une chose pensée, et non pas un acte. Tout tourne alors désormais autour d'une nouvelle question : une chose pensée est-elle ? Et si elle est, sur quel mode est-elle ? Est-elle comme serait un arbre ou est-elle autrement ? A priori la chose pensée ne peut pas être sur le même mode que la chose sentie car la chose pensée et sa représentation par le langage peuvent être sujettes à caution, contraires à la vérité au sens du mensonge, et contestables par l'opinion des autres, cependant que l'arbre est incontestablement là, de même que mon corps, la rue, la ville, le clocher, le ciel et l'océan. J'en arriverais presque à un paradoxe culturel du style : je pense donc je doute, je parle donc ceux qui m'écoutent doutent. Par conséquent, je ne peux pas me fier à la valeur ontique, existentielle, de la chose que désigne le mot néant, ni a fortiori construire une spéculation rigoureuse sur l'opposition entre être et néant. A la limite je peux prendre en considération l'effet poétique que produit le mot lui-même à partir de l'analyse du mot qui peut nous renvoyer aux intentions de ceux qui l'ont pensé et porté au langage.
Or Parménide nous a légué une de ces pensées dont on peut douter si on veut, mais que l'on peut aussi méditer pour mesurer le degré d'adhésion ou de rejet personnels qu'elles provoquent chez nous. Cette pensée dit ceci : être et penser sont la même chose. (traduction libre, on peut aussi dire : être et penser sont un). Nous voilà bien embarrassés puisqu'il semblerait que le philosophe qui a affirmé avec le plus de force qu'il n'y avait que de l'être, et que le non-être est un fantasme, affirme aussi que la pensée et l'être sont une seule et même chose, et que par conséquent il est impossible de contester la pensée sans contester en même temps l'être. Alors il y a une interprétation possible de cette équation qui peut nous aider, et qui dit ceci : on ne parvient à l'être que par la pensée, ou bien encore : il n'y a de l'être que pour autant que nous le pensons, une sorte de cogito archaïque. Corrélativement à une telle interprétation, s'imposerait donc cette conclusion qui peut aussi passer pour un soupçon de forfanterie de la part du philosophe d'Elée : pour arriver à poser l'être comme seule réalité, Parménide a tout pensé, a assez pensé pour en quelque sorte coïncider avec l'être. En découvrant l'être et son caractère unaire il a découvert la véritable pensée. Le penser de Parménide n'aurait donc rien à voir avec notre acception de ce terme.
Que serait alors un tel penser ? Parménide le dit : c'est l'être. L'être est au résultat d'un processus et non pas le processus lui-même qui permet d'atteindre la vérité de l'être, vérité qui est….penser. Autrement dit : on ne commence à penser réellement qu'à partir du moment où le non-être est exclu de toute agitation mentale, spéculation, représentation, langage etc.. Inversement, on ne commence à être vraiment que lorsqu'on a trouvé le penser ontologique, lorsqu'on a abandonné tout autre mode de cogitation ou d'action. Etre n'est donc pas un donné mais un acquis qui demande un cheminement vers lui, une action plutôt qu'une autre, car il existe aussi un cheminement qui mène au non-être. Cette interprétation paraît de prime abord une pure folie, mais elle a l'avantage de réintégrer dans la problématique de l'existence, dans l'ontologie première, la dimension du sujet, l'incontournable réalité de l'individuation. Et cela n'est pas rien.
En effet, la science métaphysique se meut généralement à l'intérieur d'une dualité classique, celle du sujet et de l'objet, de la conscience et de la réalité, de l'esprit et de l'être. L'histoire de la métaphysique a pour ainsi dire fabriqué une terrible machine totalitaire, sur le modèle de la théologie, une machine qui en définitive prétend assumer le plus incroyable des paradoxes : asseoir le sujet dans la réalité, le hisser hors d'une pensée commune tout en le privant de sa singularité. Le meilleur exemple de cette tréfilerie du sujet est, sans conteste, la Critique de la Raison Pure qui est une esquisse quasi technique, un bleu de l'Homme dans sa relation à l'être. Comme il manquait un moteur à cette machine, Hegel s'attela à la tâche de le concevoir et de l'installer dans la carrosserie kantienne. Ce moteur, soit dit en passant, repose sur un carburant qui nous intéresse au premier chef, à savoir la négativité ou encore le néant. Or Hegel, qui, loin de se penser en opposition avec Parménide, estimait que son système en était l'achèvement. Nous avons assez parlé du destin de la Dialectique et de l'Aufhebung pour nous permettre aujourd'hui d'abréger. Par ce constat : la phénoménologie qui naît avec Husserl ne se permet pas de faire l'impasse sur la singularité. Le temps devient la temporalité qu'un Merleau-Ponty va ancrer profondément dans la singularité, cependant que Heidegger entreprend de faire surgir ce qu'il nomme l'impensé du penser de Parménide dans le cadre du souci singulier, du dasein hic et nunc, dont il pense qu'il n'aurait jamais dû sortir.
Par manque de temps, nous allons conclure provisoirement et un peu hâtivement. La notion de néant, le mot qui prétend prendre la place du non-être, me paraît être un symptôme d'une autodéfense de la métaphysique, incapable pour des raisons théologiques de faire usage de l'antonyme réel de l'être, à savoir le non-être. Pourquoi ? Parce que le néant, repris en réalité dans la théologie négative médiévale où il avait un tout autre sens, à savoir celui du résultat d'un anéantissement des contenus transcendantaux, ce néant se présente comme une totalité indivisible à quoi ne saurait s'opposer rien de moins qu'une autre totalité indivisible, savoir l'être. Or, ce que nous avons essayé rapidement de montrer ici, c'est que l'être, même s'il se présente dans l'étant dans une permanence évidente, même si l' " éclaircie " de l'être a une valeur universelle, cette éclaircie demeure un privilège singulier, individué : exactement comme la grâce dans la religion chrétienne. La différence est que cette grâce s'obtient non pas par l'arbitraire d'un transcendance ou une économie politique ecclésiale de la moralité, mais par un cheminement de pensée, dont l'impensé, en définitive n'est rien d'autre que ce que devient la pensée dans ce que Hegel appelait le Savoir Absolu, c'est à dire quand elle se dissout dans l'être pour donner raison à Parménide. Il y a donc bien des histoires de l'être : une histoire phylogénétique et une histoire ontogénétique. L'Occident, c'est à dire le monde sédentaire, s'est construit sur le projet d'un tel cheminement qui va de la liberté sauvage du nomade de l'état de nature à la liberté civilisée du nomade de la technologie.
Mardi 6 mai 2003
Je ne suis pas fait pour la gloire. Or, cela m'arrange tout à fait. Car je vais vous demander d'écouter le mot gloire, prononcez-le à haute voix et jugez-en : glou âââ rrrr. C'est proprement dégoûtant. Ca vous a à la fois des relents de tuyauterie de wc et des accents d'animal agonisant. Si, si, refaites l'expérience jusqu'à ce que vous captiez cette musique assez répugnante. Alors question : comment a-t-on pu accoler au signifié de ce mot, c'est à dire à son sens, un signifiant aussi dégueulasse, passez-moi l'expression.
Bon, vous allez me dire qu'on ne choisit pas forcément les consonances d'un mot, son étymologie passant d'abord ou avant tout. D'autant que dans le cas d'espèce, l'origine est religieuse. Au début fut Gloria (in excelsis deo). Alors quid de " gloria " ? Ce signifiant a-t-il de quoi pardonner en quelque sorte à son descendant d'exister ? Bof, je ne le trouve, pour ma part, guère plus ragoûtant que son rejeton. D'abord glo, mais qui a bien pu forger un phonème du style de " glo ", une mélodie qui glougloute à peu de choses près autant que la version française. Ensuite on pourrait dire que ça s'arrange un peu avec " ri " et " a ", " ria ", où l'on peut percevoir un sourire. Mais ce sourire accolé à ce " glo ", ça fait quand-même ringard.
Donc, j'ouvre mon Gaffiot à la page 715 et je descends à la troisième colonne : glomeratio, glomeratus, glomerosus, glomus, ah ! voilà gloria : gloire, renom, réputation, ornement, parure (l'horreur montre le bout de son nez), un taureau blanc, la gloire du troupeau,…..esprit de vanité, d'orgueil, grands airs (là on y est presque), point d'honneur à produire du miel (sic), et enfin nous y sommes : vaines forfanteries. Hélas pas d'étymologie. On s'en passera en procédant d'une manière pragmatique, science expérimentale du secteur philologique et tentative certainement inédite, du moins à ce que je sache. Nous allons remonter en amont du mot gloria, toujours dans le Gaffiot, comme ça, pour voir si les mots qui précèdent n'auraient pas quelque ressemblance avec notre animal.
Cela donne, nous l'avons déjà vu, d'abord " glomus ". Alors là, musicalement c'est l'horreur, à peu près aussi moche que " gloire " sinon plus. Qu'est-ce-que ça veut dire ? Glomus signifie peloton, pelote, sorte de gâteau sacré. Peloton, parfait, d'exécution bien entendu. Pelote, pas mal, on fait sa pelote, non ? Quant à la pâtisserie divine, nous venons trop tard pour en avoir la moindre connaissance gustative, donc nous n'en dirons rien, sinon que je préfère de très loin manger un " éclair ", pof ! ça pète comme le soleil, qu'un " glomus " qui me fait penser tout de suite au mot glauque. Glome, glomüss, pouah ! Vient ensuite, toujours en remontant le cours des signifiants proches, l'adjectif " glomerosus ", qui veut dire : qui est en peloton. Ce mot commence à m'intriguer. Être en peloton peut vouloir dire plusieurs choses, comme Aristote dit de l'Être qu'on peut le définir en plusieurs manières. Être en peloton peut vouloir dire être en rang d'oignon, le fusil à l'épaule et l'œil sur le viseur, face aux dernières secondes d'un pauvre bougre qui ne pensait pas finir ainsi, ou bien face à un mec rigolard qui n'attendait que ça ou qui n'avait jamais pensé que ça finirait aussi bien. Si, si, j'ai vu ça, je vous le jure. J'ai vu ça dans les restes du camp de concentration de Sachsenhausen où il y a un petit musée photographique avec un immense agrandissement d'un cliché représentant un peloton de SS dans la position décrite plus haut face à un résistant coiffé d'un magnifique béret de Chasseur et d'une cape idoine, la bouche fendue d'un sourire éblouissant. Ebloui, je suis resté sans mots pendant des minutes et des minutes, figé de je ne sais quel sentiment de joie profonde et réelle, le bonheur vrai, sans reste, au milieu de ce Grévin des horreurs.
Donc peloton, Feu ! Tiens, glomerus tout d'un coup me rappelle quelque chose ? Ah oui, glamourous, le glamour, mais oui. Glamourous, alors là je me marre alors carrément, comment des hommes ont-ils pu inventer un signifiant aussi vilain pour une chose aussi belle. On se retrouve devant le même problème qu'avec le mot gloire, avec lequel, d'ailleurs il doit y avoir connivence, c'est sûr. Glamourous veut vouloir dire : séduisant. Bon, on est tout près des définitions latines du mot gloria, et c'est aussi répugnant. Mai bon, c'est british, ce n'est donc pas notre problème, sauf pour les communicants et autres publicitaires qui commettent l'idiotie d'utiliser ce mot sur leurs affiches et dans leurs spots télévisés. On continue ?
Allons-y : glomerus (ha ha ha !), glomero, je glomère, du verbe glomerare qui signifie, je vous le donne en mille : mettre en pelote, en boule, en masse, en forme de boulettes (de figues ajoute-t-il sans rire), glomerare tempestatem, on rigole plus : amonceler une tempête. Strange. Jamais vu personne amonceler une tempête, mais bon, Dieu peut-être, ou les nuages, soit. Rallier une troupe pour combattre, bouh bouh, encore des militaires, toujours des militaires ! décidément, mon instinct poétique a de la puissance prophétique, je savais que derrière des sons aussi discordants que glou âââ rrr, il n'y avait pas grand chose de beau. La suite : rassembler, accumuler, voici Harpagon et son pognon, et pour finir, et ce pourrait être le mot de la fin : galoper. Mais le Gaffiot ajoute cette précision surréaliste mais au fond juste si on y réfléchit longuement et en pensant au chevaux : " en rassemblant les pieds ". Je suis mort, la gloire m'a tuer.
Pas tout à fait, je reprends mon souffle, parce que ça tire là-dehors, croyez-moi, et toute cette tempête à cause d'un mot qui me reste en travers de la gorge parce que son signifié me fuit depuis toujours. Non mais, ne m'en veuillez-pas, on a bien rigolé quand-même, non ? Et puis derrière toute cette rigolade, et toujours en remontant dans la colonne de la taxinomie des glo, je finis par trouver le fin mot de l'histoire des glo, glou, gloua et autre glaume : cette sonorité est à la base, au fondement, de tous les mots qui désigne la grégarité, le rassemblement en masse, en foule, en troupes fonçant sur l'ennemi ou sur la plage ou dans les rave-parties pour se frotter les uns aux autres, se fondre dans la glouarrrité du glomeratus et du glou-glou de l'humanité transformée en matière semi-liquide qui coule le long des autoroutes et se répand sur le sable chaud. Et surtout ne plus penser : mon string, mes lunettes de soleil et mon polar et ciao.
Mercredi 7 mai 2003
Bon fini de rigoler. Comme je l'attendais depuis quelques mois, le rythme des événements prévisibles n'est jamais connu du public même averti, le réel monte à la surface. Le contexte des relations transatlantiques change de nature et aussi d'importance : l'OMC vient de donner raison à l'Union Européenne contre les Etats-Unis qui est condamnée à payer quelques 4 milliards de dollars de dommages et intérêts à Bruxelles pour cause de protectionnisme sur l'acier. Le dossier stagnait depuis quelques années maintenant puisque la décision de Washington de taxer les aciers importés date d'avant le 11 septembre 2001 si je ne me trompe pas. Bien sûr cette décision, certainement très pénible pour les amis ultra-libéraux des Américains qui gèrent l'OMC à Genève, est assortie d'un délais qui devrait permettre aux Américains de sauver la face avant la fin de l'année, sauver la face veut dire trouver une nouvelle parade contre les Européens et l'Europe. Fini les prétextes saugrenus de s'en prendre à la " vieille Europe " et de lancer l'anathème à des pays qui prétendent respecter les Institutions Internationales pour la plupart créées à l'initiative du pays de l'Oncle Sam.
C'est dire si rien ne va plus dans le casino mondial, car les Américains ont toujours été persuadés, convaincus, absolument sûrs qu'aucune puissance économique ou financière n'arriverait jamais à les contrer dans les conseils d'administrations de ces institutions dont ils ont toujours été les actionnaires majoritaires. Mais voilà, ce temps est passé, l'Europe à elle toute seule contribue à présent pour autant que Washington dans les budjets de l'ONU, du FMI , de la Banque Mondiale, de l'Unesco, BTI, OMS et co. Le déséquilibre est rompu, alors que pendant trente ans la puissance fictive de l'Amérique était telle qu'elle ne payait même plus ses cotisations à l'ONU, sortait de l'UNESCO et se battait l'œil de touts les organisations qui s'occupaient de social, de maladie et de faim dans le monde. Aujourd'hui, peu de temps avant l'aventure irakienne (tiens, tiens !), Washington a apuré sa dette à l'ONU qui s'élevait à plus d'un milliards de dollars et demi, sans évidemment payer le manque à gagner en terme d'intérêts, c'est à dire tout l'argent perdu par l'ONU pour emprunter l'argent manquant pour intervenir sur tous les théâtres bien connus de ces dernières années. Si je me trompe, détrompez-moi.
Voici donc surgir le réel, la matière solide de la conjoncture qui s'envenime entre les deux continents. Oh ne c'est pas nouveau, la Politique Agricole Commune a produit de nombreuses guérillas juridiques entre Washington et Bruxelles, presque toujours gagnées à l'OMC par les States, notamment sur le dossier de la viande de bœuf aux hormones. Cela n'empêche pas que les ports européens restent fermés à cette viande et que nous préférons payer des amendes à Genève plutôt que de manger leur saleté. Mais les chiffres relatifs à l'acier, c'est tout autre chose, c'est un peu le cœur, avec le pétrole, du marché mondial et c'est surtout pour l'administration Bush une pression de politique intérieure énorme. La sidérurgie est le lobby le plus puissant, bien avant celui du pétrole qui, en réalité, n'a jamais connu de crise ni de menaces réellement dangereuses, alors que l'acier vit dans le risque depuis le début des années 70. Pourquoi ? parce que l'Amérique a fait la même erreur que tous les pays du monde dans le début des années cinquante : investissement massif dans l'acier, la perspective du secteur automobile semblait être une garantie sans limites de croissance de l'ordre de 6 % en moyenne par an pour cent ans. L'Europe, l'URSS, et l'Asie ont fait la même erreur (même l'Algérie qui s'est lancée dans l'acier en 1963 indépendance industrielle oblige). C'était aussi le temps ou Tito construisait ses propres automobiles, ainsi que les petits pays d'Europe centrale, sans compter le pays où les marques pullulaient, à savoir l'Allemagne. Or, si de ce côté-ci de l'Atlantique on a fait à partir des années 80 tous les efforts et tous les sacrifices nécessaires pour rationaliser le marché de l'acier (en Europe par exemple, on a fait des échanges et des sacrifices réciproques : l'acier pour le Benelux et l'Allemagne, l'Agriculture pour la France, etc… on a rien fait outre-Atlantique où on sait bien que l'on laisse vivre et crever les entreprises au nom du libéralisme sacro-saint tout en les aidant en douce parce que les conséquences sociales ne seraient, à partir d'un certain point, incontrôlables. Donc on aide tout le monde par des moyens moins voyant et plus détournés qu'en Europe, mais on plaide officiellement pour la guerre aux subventions. L'exemple le plus classique, les professionnels m'excuseront, est le financement étatique direct de la recherche technologique (notammenvt la NASA) dont les résultats sont transférés gratuitement au secteur privé de la construction aéronautique.
Donc, encore quelques mois de patience, et le drame va prendre une tournure tout à fait nouvelle, il va descendre dans les mass-média, la querelle à propos de l'Irak n'aura été qu'un galop d'essai. Puis viendra sans doute un processus de ruptures en série qui aboutiront forcément à un protectionnisme affirmé de l'Europe à l'égard des puissances dépendantes de la ligne de l'actuelle Maison-Blanche. Car il ne faut jamais oublier que malgré tout, les locataires de ce bâtiment curieusement épargné par les avions de Ben Laden, changent parfois. Du temps de Clinton, les choses s'arrangeaient toujours et les fromages et les vins français n'ont jamais manqué dans les restaurants de NY ou de LA. Avec Bush il faudra attendre la fin pour savoir si l'Europe va être contrainte de se lancer dans l'aventure de l'indépendance réelle, de la majorité politique et de la volonté propre, mais aussi du sacrifice d'un marché juteux et facile. Pour ma part je connais la réponse, mais chutt… !
Jeudi 8 mai 2003
Pour hier, reportez-vous au Financial Times de ce matin, comme quoi même moi je peux avoir de l'avance sur le meilleur quotidien d'information du monde (paraît-il…).
Bon, je voudrais rapidement revenir sur l'affaire du non-être (voir lundi 5 mai), car certain discours entendu du côté de Strasbourg stagnent dans mon oreille interne de manière fort désagréable. Il faut dire que j'ai été presque nul dans ma réponse tout en soulignant le fait qu'on ne peut pas répondre à une peinture, on ne peut pas construire une antithèse contre une non-thèse, contre une mosaïque de remarques décousues sur l'inexistant et le néant. Le sujet débattu était intitulé " de l'inexistant au néant ". Je n'ai compris l'argument, si on peut appeler cela un argument, que lorsque son auteur a précisé qu'il s'agissait de la parenthèse de la vie qui se tient entre " l'inexistant avant la naissance, et le néant après la mort ". A propos de quoi il a dit à peu près tout et n'importe quoi, se contentant d'une sorte de pastel mélancolique sur la futilité essentielle de toute chose. Bof, une seule ligne de Cioran ou de Schopenhauer suffirait à remplacer ce discours qui a quand-même duré sa petite demi-heure.
En fait, j'aurais dû être beaucoup plus brutal : toute parole qui prétend se prononcer sur le non-être ou autre néant est pur bavardage, bavardage signifiant ici non-parole, non-discours, silence bruyant. Pourquoi ? Parce que le logos, la pensée et la parole portent toujours sur de l'être, ne peut porter que sur de l'être. J'ai bien rappelé que Parmenide avait prévenu en disant que penser et être étaient UN, étaient la même chose, mais ce genre de dit n'est jamais compris. Cela me fait presque penser qu'il faudrait légiférer sur l'usage du langage une fois pour toute et mettre les infractions sémantiques au pénal. Car le langage est comme une constitution qui contient les fondements du réel politique : la naissance du sens est consubstantiel de la naissance du langage, or le sens ne porte pas sur des fantasmes, mais sur le réel : on ne peut pas jouer avec les mots pour fabriquer n'importe quelle martingale véritative car les mots sont des représentants pour ainsi dire soudés au réel, liés à la parousie de la réalité. Le mot non-être ne peut pas vouloir signifier car avant l'être il n'y a pas de mots, aucun mot. C'est bien la raison pour laquelle les mystiques du Moyen-Âge désiraient revenir en-deça de la naissance des mots, pensant ainsi pouvoir revenir au point de départ créateur de réalité, c'est à dire Dieu. Le nihil negativum, mais on pourrait aussi dire le nihilisme moderne, se pose comme un trou noir qui aspire la matière pour la rendre à son origine, la nudité ou l'absence de forme de l'être avant la création. A partir de quoi on peut tout faire, y compris tout démolir y compris l'humain, ce que certains ne se sont pas envoyés dire peu de temps après Nietzsche.
Ou alors, comme le souligne très bien Heidegger dans son commentaire sur le Sophiste, on se tait, c'est à dire on admet que parler du non-être et se taire sont pareils.
Vendredi 9 mai 2003
Ne pensez pas que je méprise la politique intérieure française même s'il est vrai que je n'y consacre guère de temps ni de place dans mes chroniques ces derniers temps. Aussi vais-je faire un effort aujourd'hui pour vous faire une esquisse de ma vision de ce qui se passe à quelques jours de la grande journée des syndicats contre les projets de réforme de la retraite du gouvernement Raffarin.
Par quoi commencer ? Le fond ou la forme ? Les images ou la réalité ? Il y a toujours dans l'opinion publique une sorte d'image globale du présent qui domine et qui change au gré des modifications impérieuses que lui infligent les médias et ce qui reste aujourd'hui de ce qui passe encore pour du journalisme. Nous commencerons donc par cette image, cela nous permettra au moins de donner un cadre à une analyse plus détachée des contingences de l'événementiel.
Dans quelle image pataugeons-nous aujourd'hui à propos de la situation française ? Difficile à dire de mon seul point de vue, il faut que je fictionne une représentation qui ne me concerne que de très loin, bien que je ne prétende en rien me soustraire à la force de cette " in-formation " au sens aristotélicien du terme, c'est à dire à cette machine à donner précisément à ce présent sa forme. Comme chacun d'entre-nous appartient à ce présent, je ne vois pas comment et qui pourrait échapper à une image qui, elle aussi en fait partie. Il faut donc peindre avec soin et méthode, en rendant compte du cadre, du fond, des nuances formelles et aussi de la place que nous occupons dans le tableau.
Alors d'abord le cadre et le fond. Je vois ces deux éléments de manière parfaitement contradictoire, et j'ajoute que cette vision est déjà très ancienne et qu'elle semble ne se modifier que très lentement ou alors par des à-coups brutaux induits par des événements qui dépassent la réalité française et même européenne comme par exemple la guerre qui vient de ravager l'Irak. La contradiction est la suivante : d'une part nous baignons incontestablement dans une ambiance de crise permanente. Aussi loin que remonte ma mémoire, je n'ai jamais connu de présent non représenté comme crise. Je rappelle ce que je dis souvent ici, je n'ai jamais connu les Trente Glorieuses dont on parle si fréquemment. Au plus beau des années cinquante et soixante, les titres qui faisaient l'opinion n'en ont jamais fait mention, ce qui prouve qu'il s'agit d'une invention a posteriori qui a son usage et sa valeur dans le présent, certes, mais qui n'a jamais eu de présent en tant que tel, c'est à dire en tant que vécu par les Français. Je pense qu'il est inutile de vous demander d'aller consulter les titres des quotidiens de l'époque, je suis péremptoire : vous n'y trouverez jamais à la Une des propositions du genre :- " AH QUE NOUS SOMMES HEUREUX ! " -. De l'autre côté je suis surpris de constater hier comme aujourd'hui et aujourd'hui comme hier, que la vie continue exactement comme si tous ces discours n'existaient pas. Dès la fin des années quarante, l'Abbé Pierre s'est mis à faire du foin pour venir en aide aux SFD, soixante ans après le problème en est au point mort, si on en croit les informateurs. Dans ma petite bourgade de Riedisheim, j'en ai déjà parlé, les voitures neuves sillonnent les jolies petites avenues boutonnées de ronds-points en veux-tu en voilà, les rares piétons de la semaine foulent une zone piétonne de porphyre rouge sans même s'en rendre compte, se rendre compte du prix du porphyre italien au mètre cube. Chaque mercredi, le marché attire riches et pauvres, les riches pour la marchandises, les pauvres pour le sourire et la convivialité ou le dur travail du maraîchage ou de la vente au détail de camelote à deux sous. Nihil novi sub sole.
Bref, vous m'avez compris, la crise se porte plutôt bien. Récemment il y a eu un véritable scandale dans mon immeuble HLM dont j'occupe un quatre pièce du quatrième étage : l'ascenseur est resté en panne pendant trois semaines !! Mais n'allez pas croire qu'il s'agissait d'une quelconque mauvaise volonté des responsables ou d'une tortueuse manière de gagner quelques sous sur le dos des locataires par négligence ou mépris, non non, il s'est agi d'incompétence passagère et au demeurant pardonnable puisque la panne ne provenait pas de la machine (neuve) mais de l'alimentation en électricité (obsolète). Depuis trois jours, tout est rentré dans l'ordre, et les courses remontent vers les étages supérieurs dans le silencieux confort d'un appareil sans histoire. Raté la crise. Bon, à présent, jetons un coup d'œil à droite et à gauche sur le sort des uns et des autres : le chiffre des chômeurs augmente, il est vrai, mais il est encore loin des trois millions et demi, record absolu des années quatre vingt dix. Le pouvoir d'achat a toujours eu une tendance à la baisse, mais là aussi, je dois admettre que les efforts consentis par les militants de toute catégorie, certains événements frappant comme Mai 68 et décembre 95, sont toujours venus redresser la barre pour faire en sorte que malgré tout, on vit. Mal, dit-on, mais on vit à peu près comme le suggère ma description précédente de Riedisheim. Alors on va me dire, hé et les quartiers de la zone, et les zonards, et les immigrés qui chôment parce qu'ils s'appellent Ahmed ou Ali, et ces quartiers un peu négligés où on s'entasse dans des maisonnettes du début du siècle passé ? Je réponds, désolé, mais ces ruelles qui abritaient les maisonnettes d'entreprises déjà au dix-neuvième siècle, sont peuplées de fort belles automobiles, telles que je ne pourrais m'en offrir, moi qui bénéficie d'un revenu régulier et, somme toute, acceptable. Et puis les maisonnettes un peu défraîchies s'ornent toutes de " poêles à frire " de première catégorie, de quoi recevoir en direct toutes les télévisions du monde, alors que moi, je me contente du câble et de trois chaînes du TPS.
Et puis comme je circule de préférence en bus, je peux me frotter à ce supposé lumpen prolétariat de jeunes qui menacent la République, et je constate que ces enfants sont fort bien vêtus, portent des vêtements de " marque " que je n'oserais même pas porter dans la colonne vêtement de mon propre budget. Bref, la crise tarde à montrer le bout de son nez. Bon, je ne suis pas partout, et surtout pas dans les perspectives qu'ont toutes ces personnes que je croise ici et là, dans la rue, dans les trains, dans les bistrots, dans ma famille et ailleurs. Pour ma part, c'est à dire pour ce qui me concerne (car je ne suis pas seulement un observateur, mais aussi un acteur), la crise est bien en vue, cela je ne peux pas le nier. Et cette crise s'appelle bel et bien la Retraite, retraite qui doit prendre effet pour ce qui me concerne le Premier janvier 2005. Et là, premier caillou dans le jardin de mon optimisme invétéré, je balise. Je balise car les chiffres que l'on m'a annoncés sont effrayants, et je ne sais pas encore comment je vais survivre à mon changement de régime. Il va falloir que j'y songe très sérieusement pour deux raisons essentielles : primo il faut que je puisse continuer à survivre, c'est à dire payer mon loyer et ma nourriture, secundo il faut que je puisse continuer de faire ma chronique et gérer ma connexion, ce qui est loin d'être assuré même avec l'aide de mon amie. J'ajoute qu'après analyse, je dois cette catastrophe personnelle à deux facteurs mortels : l'émigration et les lois Balladur. J'ai travaillé toute ma vie, mais une grande partie de cette vie s'est passé à l'étranger, dans des pays qui ne pourraient même pas me verser une retraite même s'ils le voulaient. Quant aux lois Balladur, elles me frustrent de vingt et quelques années de cotisation de cadre ramenées à la portion congrues par le nouveau calcul sur vingt ans. Pour rappel, j'ai commencé à FR3 à moins de 5 000 FF par mois (762 Euros) pour terminer à Arte avec un salaire d'environ 24 000 FF (3658 Euros). La péréquation n'est évidemment pas la même sur les trois dernières années que sur les vingt dernières. Calculez vous-mêmes.
Croyez-moi, je serai dans la rue le 13 du mois prochain, je n'ai même pas le choix, et alors là je peux vous dire que je ne serai pas seul, car la loi Balladur n'a pas qu'un seul cocu, nous sommes des divisions entières de cocus et nous ne l'enverrons pas dire à Monsieur Raffarin. Les choses sont d'ailleurs très différentes de la présentation qu'en fait la presse et la télé. Les gens ne descendront pas dans la rue pour protester contre la réforme qui risque d'aggraver notre sort, mais pour hurler leur rage devant les conséquences déjà présentes des lois Balladur. Et c'est pourquoi aucun écran de fumée ne parviendra à freiner ou à dissuader ou à calmer l'opinion, même pas la paresse structurelle du Français moyen lorsqu'il s'agit de manifester. Car ce qui va m'arriver dans un an et demi, est déjà arrivé à des centaines de milliers de personnes : il y a cumul de dommages, et le cumul ça ne marche jamais, on ne peut pas visser indéfiniment, disait Badinguet (Napoléon III), en politique il faut toujours être à même de faire comme si on dévissait. La Réforme Raffarin est donc, à mon point de vue, le point de rupture de la vis, raison pour laquelle quelques syndicats ont déjà parlé de grève illimitée, sans doute sous la pression d'une base qui, pour une fois, ne se laissera pas museler.
Reste deux énigmes pour les jours à venir. La première est la raison pour laquelle les syndicats, une fois de plus, se divisent sur ce mot d'ordre, division qui pose toujours l'éternelle question de la manipulation : les syndicats veulent-ils la peau de Raffarin ou se contenteront-ils d'une feria un peu bruyante, histoire précisément de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain ? Car il ne faut jamais confondre la volonté des syndicats avec celles des gens de la rue. Les syndicats ont avant tout à défendre leur être propre, c'est à dire la place qu'ils ont dans le wellfare state français qui les nourrit, les loge, les transportent en première classe et leur assure une retraite que bien des salariés lambda envieraient s'ils les connaissaient. Ce seront donc les gens eux-mêmes qui décideront, dans la rue et dans les entreprises publiques et privées, s'il faut faire une grève comme ceci ou comme cela. Pour ma part, ma religion n'est pas faite, car je soupçonne le gouvernement de nous jouer une véritable comédie destinée à projeter beaucoup de fumée autour de ce qui se fait en silence dans les cabinets où on rédige déjà les décrets d'application des lois liberticides comme cette décentralisation dont on a pas fini d'essuyer les plâtres si on ne fait rien pour y mettre un terme. Donc, Raffarin me paraît tout à fait prêt à jouer la comédie de la résistance bidon, puis du recul plein de sagesse et de dialogue (entrepris dès que ça commencera à se gâter) à propos de la question des retraites puisque l'essentiel a été fait par Monsieur Balladur. En rajouter est proprement inimaginable, d'autant que la vérité sur l'avenir démographique de la France finira bien par sortir, vérité qui réduit à peu près à néant toutes les projections catastrophistes. Sauf à penser une autre vérité, c'est celle de la disparition du travail, ce que personne ne veut admettre, et pourtant, il le faudra bien un jour, mais ça, c'est une autre crise. Une seule par jour suffit à ma peine. RDV le treize mai.
Samedi 10 mai 2003-05-09
Quand je vous le disais, qu'une seule crise par jour suffit largement : figurez-vous, mais vous l'avez sans doute déjà appris, l'Italie de Berlusconi veut vendre son patrimoine culturel et artistique au privé ! Vous voyez ça d'ici, Le Colisée s'envoler pour le Texas ! Et pourquoi pas Saint Pierre ? Cette information m'assomme littéralement.
Mais elle n'a rien d'étonnant, à vrai dire. Cette idée annonce la liquéfaction de la culture comme représentant un territoire, comme son reflet et son histoire. Elle est le même geste que celui des armées de la coalition (je ne suis pas prêt d'oublier que la Grande Bretagne s'est rendue coupable d'un tel crime) qui ont laissé piller les musées de Bagdad : l'Histoire doit disparaître. Pourquoi ? Elle gêne parce qu'elle indique forcément un désir collectif, le désir métaphysique qui sous-tend, quoiqu'on veuille, le présent. Nous vivons au cœur de la tragédie du renoncement à ce désir, renoncement aveugle, aussi aveugle que le renoncement à une temporalité sans histoire qui a eu lieu précisément là-bas du côté de Bagdad.
Mais il y a deux versants dans l'explication comme il y a deux possibilités de conséquences à un geste qui est entamé, en réalité, depuis longtemps. Le premier est l'occultation de la raison du présent : plus d'histoire, plus de coupables, la loi disparaît au profit d'une jurisprudence aléatoire, le présent est déconstitutionnnalisé. Bien sûr, ce n'est que l'état abstrait rationnel qui disparaît ainsi, laissant la place à l'état des faits qui s'enroulent les uns dans les autres. En Afrique, par exemple, la disparition des états a déjà produit une régression temporelle vers un traitement privé et anarchique des faits : dans la phase de la colonisation, les blancs monothéistes avaient pris pour prétexte les massacres tribaux et claniques pour s'emparer des territoires. Dans le principe, la décision de Bush de liquider Saddam Hussein part du même préjugé religieux qui donne aux puissances " civilisatrices " le droit de contraindre le reste du monde au respect du décalogue. C'est le fameux " droit d'ingérence " de Monsieur Kouchner. Or le décalogue, on le sait, n'a rien réglé quant au fait de tuer des hommes : le meurtre individuel, tribal ou clanique, s'est transformé en meurtre collectif nommé guerre qui a trouvé son climax dans le génocide. Les conséquences liées à cette disparition se présentent comme le démantèlement de l'autorité territoriale en autorité économique, puisque les faits n'ont plus d'autre critère ni sens.
Le deuxième versant nous dit que la liquéfaction de la culture ouvre la possibilité d'un homme nouveau qui reprendrait en lui la constitutionnalité du présent. Mais il ne dit pas plus, hélas ! Ce serait le tribut que la civilisation doit payer à la barbarie selon l'idée exprimée par Camus, avec tous les risques que comporte un tel paiement. Mais on ne peut pas exclure le risque du réel sans prendre l'autre risque de stériliser le présent. A propos de stérilisation, la Chine me semble avoir entamée son Xième retrait de la mondialité en inventant, cette fois, un mécanisme imparable d'isolation automatique telle qu'on n'en plus connue depuis les épidémies de peste du Moyen-Âge.
Lundi 12 mai 2003
La dicité. Ne cherchez pas dans votre dictionnaire même si c'est le Littré en vingt volumes, vous ne trouverez pas ce néologisme qui provient d'une traduction de l'Allemand, et encore pas n'importe lequel, vous avez compris, celui de Heidegger. Je n'ai pas l'original, mais je suppose assez bien, je pense, qu'il s'agit de " die Sagenheit ", pur néologisme en lui-même déjà, des comme seul le penseur de Fribourg savait les tourner. Or, à peu près de la même manière que ce même homme disait que le destin de l'occident tenait à la traduction d'un seul petit mot grec, le mot on, qui signifie en gros le mot être, il aurait pu dire que le destin de son œuvre dépendait de sa dicité, et encore davantage de la compréhension par ses lecteurs et auditeurs de ce néologisme. Lévinas, qui suivit assidûment les cours de Heidegger, a largement repris à son compte toute l'hypothèse qui gît derrière ce mot étrange, et d'abord derrière son radical qui n'est autre que le participe passé de dire, (le) dit, ou encore la troisième personne du singulier décliné au présent : il dit. Mais chez lui il ne faut pas aller bien loin pour trouver l'absolu du Dit, ou alors disons très très loin dans la Thorah…
Ce mot je l'ai pêché au beau milieu du commentaire du Sophiste de Platon fait par Heidegger au début de sa carrière et dont j'ai eu le bonheur de trouver une traduction toute récente chez Gallimard NRF, celle de Jean-François Courtine, un traducteur sincère, mais dont j'ai déjà eu à mettre en doute quelques extrapolations douteuses dans Interprétations Phénoménologiques d'Aristote. Au beau milieu dans le sens essentiel de l'expression, à savoir au tournant véritable du commentaire, au sein de sa substance. A la page 392 du livre, Heidegger en arrive enfin à Platon, ce qui précède étant entièrement consacré à une sorte de préparation d'artillerie aristotélicienne, un commentaire qui fixe le vrai cadre de la compréhension heideggerienne de Platon. Platon, ne l'oublions pas, vient en amont d'Aristote, ce qui fait dire au philosophe allemand que Platon parle encore dans l'entente grecque originaire de l'ontologie, mais sans les outils parfaits mis au point par Aristote quelques décennies plus tard, outils qu'il convient donc tout d'abord d'offrir à tout lecteur de Platon avant d'aborder le dit même du dialogue de Platon. Quelques cent trente pages plus loin nous arrivons à la fameuse " dicité ". De quoi s'agit-il ?
Nous en sommes à la partie du dialogue entre l'Etranger et Théétète où est abordé la difficulté majeure, celle qui concerne l'énoncé sur le non-être. Heidegger donne à ce chapitre lui-même le titre inquiétant de " obscurités fondamentales ". Il faut bien connaître ce penseur pour comprendre immédiatement que seul le " fondamental " reçoit quelque clarté, de même que seule l'obscurité ou l'occultation provoque à l'éclaircie. Il n'y a donc pas de paradoxe ici, seulement l'annonce qu'on arrive au cœur du sujet, du dialogue et de son commentaire par Heidegger. Et en effet, la phrase qui est ici mise en perspective analytique est cette interrogation qui explose d'un seul coup : -" que pouvez-vous bien entendre par le sens de être quand vous prononcez le mot on ". Toute personne qui un jour s'est préoccupée de la question de l'être, encore qu'il me paraît idiot de dire un jour, car dès lors qu'on a seulement touché cette question elle ne peut plus disparaître de l'horizon comme l'écume d'une vague, est tombé un jour ou l'autre sur cette difficulté fort bien énoncée dans le Sophiste : en gros : quelle place occupe le langage dans la relation de l'homme à l'être ? Rappelons, avant d'aller plus loin, que les pragmatiques américains estiment que l'être est un abus de langage, une fantaisie linguistique sans aucun intérêt, et d'une certaine manière il leur est même possible de s'appuyer sur le texte de Platon pour le démontrer puisque le Sophiste est précisément celui qui joue avec les mots. Or, dans le dialogue de Platon, on ne sait pas très bien jusqu'où va la critique du sophiste, ou bien plutôt jusqu'où elle ne va pas. C'est la raison, sans doute, pour laquelle Heidegger se sent contraint de faire appel à Aristote pour remettre le wagon sur les rails, car si les intentions de Platon restent de part en part floues, on ne peut pas accuser Aristote d'avoir traité la question de l'Être par quelque flou que ce soit.
Dans le commentaire de la question posée plus haut, Derrida aurait sans doute appuyé d'abord sur le mot entendre et sur l'expression complète " entendre par le sens de " puisque dans son commentaire de Husserl intitulé " La Voix et le Phénomène ", il accuse la métaphysique jusqu'à Husserl compris, d'attribuer à l'oreille le privilège de la captation du sens. Phonème contre graphème. Mais il me semble que Heidegger soit plus difficile à piéger que Husserl, dans la mesure où l'entente heideggerienne n'a que peu ou rien à voir avec l'organe de l'ouïe, ce qui n'est pas le cas chez Husserl qui donne effectivement une prime d'immédiateté à l'oreille sur tout autre sens, prime d'immédiateté signifiant en fait quelque chose comme intimité (avec les signes qui proviennent de l'être l | |