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ESSAI D'ANTHROPOLOGIE POETIQUE

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Paul Kobisch



NEOLITHIQUE : TERMINUS



La naissance de l'agriculture demeure le mystère le plus tenace de l'histoire. Un peu comme cette autre inconnue que reste encore la division cellulaire, le néolithique et les transformations qui le caractérisent ne se laissent pas saisir, comme si c'était là que se jouaient les épisodes les plus graves du déroulement du temps humain. La phylogenèse contient les mêmes mystères que l'ontogenèse, les mêmes articulations qui ne se laissent éclairer ni par la science, ni par la philosophie. Il ne reste que la poésie, l'imaginaire aventureux, fille et fils de l'expérience directe de l'homme, sédiment onirique présent dans les mythologies, mais aussi dans les grandes philosophies. On ne peut que spéculer sur la base fragile de ce qui a mûri en soi comme vision historique, nourrie ici et là des grands documents et des non moins fragiles certitudes offertes par la science historique elle-même. On peut aussi faire appel au sentiment, aligner notre rapport esthétique au monde avec les événements qui l'ont marqué et introduit dans sa forme actuelle. Marx avait deviné que l'histoire se déroule selon des vases communicants cumulatifs qui préservent dans le présent toutes les formes que ce monde a traversées. Le néolithique vit encore aujourd'hui quelque part dans notre sensibilité, dans notre goût, dans notre inconscient personnel et collectif.
Ainsi, se révèle-t-il aujourd'hui que notre rapport à l'agriculture revient au centre de nos préoccupations, de nouveaux choix à son propos sont en gestation qui semblent devoir revêtir une importance au moins égale à celle de la découverte de la reproduction contrôlée des céréales en Mésopotamie, il y a de cela environ sept mille ans. Un vaste reclassement des terres productrices et des terres stériles a commencé qui ne suit pas seulement les lois du marché, aujourd'hui on s'attaque même au cœur de l'invention néolithique, à savoir la force de reproduction des végétaux comestibles et leurs qualités génétiques. En fait, tout se présente comme si, ici, se préparait un retour situationnel de nouveaux choix à accomplir, les mêmes en importance que ceux que firent les hommes qui décidèrent de créer des greniers pour la soudure de l'hiver.
Cet événement, vieux d'environ six à sept mille ans, eu pour conséquence le monde actuel, le présent de la planète qui est notre abri, mais qui est aussi devenu par notre action, le sujet de nos pires inquiétudes. Car depuis l'époque où l'être humain s'est mis à retourner cette terre pour la rendre productive, il lui a conféré un destin propre, une altérité vénéneuse dont il doit désormais se méfier autant que des pénuries qui perlaient son destin au gré des hasards de ses voyages. Marées noires et tempêtes non répertoriées le montrent alors qu'on est en train de s'efforcer d'oublier que le danger nucléaire reste suspendu sur nos têtes. F. Engels s'est interrogé en vain sur la naissance de l'agriculture, sur sa causalité pratique, car le matérialisme dialectique lui-même achoppe sur cette question. Il y a une véritable solution de continuité entre l'avant et l'après de ce choix humain et personne n'a encore donné l'explication satisfaisante de ce coup de barre à cent quatre-vingt degrés donné au destin humain par quelques mystérieux inconnus. On peut spéculer sur toutes sortes de causes dites naturelles, dire qu'il s'agit de l'aboutissement d'évolutions biologiques, de transformations anatomiques qui auraient pour ainsi dire contraint les hommes à abandonner le régime de l'autarcie animale, à cesser de parcourir le monde pour en épuiser les ressources avant de les laisser se reconstituer pour y revenir plus tard. Cette attitude n'a d'ailleurs pas totalement disparue de la surface de la terre, car certains peuples continuent de vivre de chasse et de cueillette sans songer au calendrier des saisons. Cela ne signifie pas qu'ils n'ont pas leur calendrier, celui des parcours de leur espace, espace qui, comme en Amazonie, se réduit de jour en jour en peau de chagrin.
La seule certitude sur ce qui s'est passé en Mésopotamie, et ailleurs dans le monde en une non-moins mystérieuse synchronie, c'est ce qu'on peut déduire du phénomène lui-même : l'homme a dû s'arrêter pour pratiquer la première agriculture. S'arrêter ne signifie pas seulement installer un campement dans une clairière pour défricher, planter et récolter, car on sait que cela s'est pratiqué de tout temps. De tout temps, comme c'est encore le cas aujourd'hui dans les Iles de la Sonde ou dans les profondeurs des forêts de la Papouasie, les hommes on su construire des campements pour la saison, ravager l'espace environnant, puis repartir selon une logique et un savoir sans doute aussi scientifiques que les nôtres. Le grand changement, la révolution néolithique c'est tout autre chose, c'est le terminus de ce long voyage, de ces déplacements sans doute cycliques mais dont nous ne connaissons pas très précisément les rythmes, même si les préhistoriens en maîtrisent assez bien les itinéraires classiques. Au fond ils ne diffèrent pas de beaucoup de la dernière forme de nomadisme, bien connue celle-là, celle des Touaregs, à la différence près que les nomades du désert se sont très tôt spécialisés dans le commerce et la guerre. Or cet arrêt, dont le mythe du jardin d'Eden retrace sans doute l'idée et l'utopie fondatrices, aura été total, voire totalitaire, et ce qu'il s'agit ici de comprendre, c'est moins le comment que le pourquoi.
Car cet arrêt dans les plaines juteuses de la Mésopotamie, mais aussi déjà dans le delta du Nil, en Amérique Centrale, en Indonésie ou en Chine, ne s'explique ni par une menace spécifique de catastrophes naturelles, ni par un comportement humain devenu subitement agressif, rendant précaire du jour au lendemain les campements habituels. Les villes de pierre et de brique ne surgissent ni sur fond de pénurie, bien au contraire, ni sur fond de crise politique, pour la bonne raison que le politique n'existe pas encore. Du haut de sa cité grecque, Aristote a beau jeu de naturaliser le politique en le faisant dériver de la famille, il ne pouvait guère se voir contredire dans une société ou le génos, la famille tribale, continuait de former la base essentielle de la société grecque, et ce malgré l'établissement des formes politiques qui ont fait la grandeur et la gloire de l'Hellade. Il n'en demeure pas moins qu'en posant la première pierre de ces habitations toutes nouvelles, l'homme a donné le branle à une évolution qui allait s'achever dans la déroute complète de la famille, même réduite à ses éléments les plus substantiels, le couple. Si Aristote pouvait être le témoin de notre époque, il serait contraint de réviser de fond en comble ses théories politiques, sociologiques et morales, seulement parce que la naturalité de la famille a cessé d'exercer ses prérogatives sur la réalité sociale.
Il manquait à Aristote la connaissance exacte de la révolution qui avait eu lieu quelque quatre mille ans avant lui, et sans doute l'agriculture n'a-t-elle jamais été autre chose dans son esprit que l'une des formes de cette alliance entre la physis et la teknè, ce que la nature produit sous la conduite de la main humaine. Mais dans la naïveté anhistorique et largement mythologique encore, aucun âge d'or ni d'argent aurait pu alors se concevoir sans une agriculture aussi éternelle que le soleil. Or, l'arraisonnement de la terre, pour reprendre un terme de Martin Heidegger, avait constitué cela même qui naturalisa la terre, qui produisit le doublet si célèbre de physis et teknè. Il faut donc arriver à imaginer cette réalité dans laquelle il n'y a pas de Nature et pas de Technique, où hommes, animaux et végétaux sont le même, une substance commune, ce qu'illustre parfaitement le mythe de la bonne entente entre tous ces êtres vivants dans le Paradis de la Genèse. Dans cet Eden, l'homme et sa réalité sont physis, ils forment l'UN, un ordre divin naturel. Il faudra ensuite fabriquer le tissu pour couvrir la nudité des corps, mais cela aura lieu après la condamnation divine au travail agricole, après l'invention de la culture des céréales. L'arbre de la connaissance a donné ses premiers fruits dans les plaines de l'Euphrate et du Tigre et dans celle de la Bekaa, les premiers épis d'orge et d'épeautre.
Pour faire tout cela, les hommes du quatrième millénaire avaient dû, pour le moins, prendre une décision capitale, celle de s'arrêter là, dans ce jardin réputé pour l'abondance de son eau, la qualité de ses terres et la facilité avec laquelle la terre se laisserait précisément arraisonner en douceur. Pendant combien de millénaires avaient-ils dû tourner autour de cet espace prodigieux avant de s'asseoir en disant STOP, on ne le saura jamais. Ce que ces hommes avaient dans l'esprit à ce moment-là me paraît bien plus important que l'invention proprement dite de la technique agricole. Peut-être faudra-t-il penser un jour la succession des faits non pas en partant de la découverte de cette technique, mais à partit du désir de s'arrêter et on admettra alors que le savoir technique n'est que l'accomplissement du désir et en aucun cas sa cause. Nous voulons nous arrêter de parcourir le monde, il faut donc que nous domestiquions la terre et ce qu'elle produit librement le long de nos pistes de nomades. Après tout, on peut légitimement se demander si l'invention des techniques agricoles a été un si grand événement, ou bien si elles n'étaient pas déjà largement connues, empiriquement acquises tout au long d'une expérience de plusieurs millions d'années, faisant l'affaire au moment où certaines tribus ou certains clans ont pris la décision fondamentale de fonder un lieu de vie permanent.
L'histoire de la technique en Chine impériale montre fort bien qu'un savoir-faire n'est pas forcément mis en œuvre et exploité dans la dimension qu'il permet d'emblée, et parfois même pas du tout, parce qu'il ne converge pas avec d'autres nécessités, poétique, spirituelle ou religieuses. Le Talmud et la longue liste des centaines de lois judaïques devraient assez bien illustrer les rapports entre teknè et liberté dans l'histoire humaine. Car le vrai mystère est bien là, dans la décision de s'arrêter au milieu de l'espace libre, de dire un beau jour en regardant la clairière ou l'oasis, voici le lieu où je veux mourir, voici le lieu qui recèle une telle perfection que je veux lui consacrer mon aventure, mon existence, mon destin, le tout de mon être passé, présent et à venir.
Voilà l'enjeu réel, et non pas la triviale pensée de "vivre mieux", "plus longtemps" ou d'entreprendre je ne sais quelle quête magique de la jouissance ou de la vérité. Pensez - y, à ce citoyen de nulle part, dont l'existence était entièrement faite de mouvement, peut-être de cercles qui avec le temps se sont rétrécis pour devenir les fondements des Palais et des cités. Les mystérieuses connaissances astronomiques de ces hommes qui venaient à peine de poser leur bagage ne sont pas un miracle, ils étaient tous des navigateurs, des animaux migrants, pour qui l'espace résidait autant dans le cerveau que dans la réalité extérieure : cet homme ne connaissait-il pas tout de l'intérieur, à l'instar de ce que les Grecs, selon Heidegger, appelaient matémata, ce que l'homme connaît toujours déjà avant toute expérience ? Matemata qui devaient évidemment devenir nos mathématiques modernes.
Ce choix de l'immobile, c'est donc celui d'une posture dont nous ne pouvons que difficilement imaginer la nature, sinon peut-être en se reportant à nos propres alternatives, aux choix qui nous incombent aujourd'hui sans que nous ne nous en rendions toujours compte. Nous verrons cela plus loin. Pour le moment, essayons de développer cette question du passage à l'immobile dans toutes les régions de l'existence où ce fait d'interrompre la pérégrination doit nécessairement produire des effets que nous avons oubliés et en vérité fonder une toute nouvelle réalité. La nouveauté de cette réalité nous demeure masquée par toutes les idées qui tournent autour de l'évolution, évolution qui semble d'ailleurs prendre le relais du mouvement réel : l'homme se connaît soudain comme évoluant, comme se mouvant dans le temps, alors qu'il vient d'arracher par des souffrances sans nom l'immobilité pour son être-là, son destin et sa mort. Reprenons : l'homme s'arrête dans l'espace, et au moment où il croit avoir réussi à intégrer son destin dans des coordonnées spatiales définitives, on lui apprend que c'est son être qui bouge, qui évolue selon des lois implacables, des lois qui l'effraient tant qu'il se met en quête de ce qui pourrait lui donner le pouvoir de diriger cette évolution, de reprendre son ancienne navigation, mais cette fois-ci pour son être lui-même. La science génétique et sa découverte semblent avoir replacé l'homme devant un dilemme qui ressemble à celui qui l'a saisi devant les plaines de Mésopotamie ou des vallées du Sze Shuan, il y a de cela quelques millénaires.
Nos connaissances actuelles de cet événement du néolithique nous indique un autre mystère, celui de son caractère synchronique à travers le monde. Le miracle mésopotamien se déroulait en même temps aux quatre coins du monde, comme si les nomades d'alors possédaient déjà un pouvoir de communication dont nous ignorons absolument tout. Maintenant si on compare ces nomades à nos migrants d'aujourd'hui, oiseaux, insectes ou sans papiers, on peut lever un coin du voile sur ce miracle. Nous nous gargarisons un peu vite à propos de facultés mondialistes, de notre réseau de communication en temps réel et autre fadaises. Et il n'est pas impossible de postuler que les nomades d'avant l'agriculture possédaient des pouvoirs de communication dont nous ne savons rien, comme nous ne savons pas grand chose sur les navigations transocéaniques de ces époques-là. La lecture de Mardi, le roman de Herman Melville, donne une idée assez poétique mais très réaliste sur ces possibles pérégrinations marines, sans vapeur, sans moteur à explosion et sans énergie nucléaire. Jünger souligne quelque part le côté plouc, prétentieux et disgracieux de cette technique qui ne respecte rien que la futilité de sa propre conception. On pourrait donc rêver à une réalité préhistorique qui contredirait radicalement ce que nous pensons aujourd'hui à son sujet, ceci : les hommes nomades disposaient non seulement de liens réels d'un bout à l'autre du monde, ce qui est sans doute certain d'après les derniers travaux, mais qu'ils étaient en mesure, et cela est de loin le plus incroyable, de dialoguer et de se concerter sur une décision aussi importante que celle d'interrompre et de transformer une praxis commune aussi universelle alors que la politique aujourd'hui. C'est dire si cette décision, ce choix décisif pour des millénaires n'aura pas du tout ressemblé à cet événement hasardeux que nous nous imaginons aujourd'hui à travers les mythes qui en ont immédiatement découlé et qui forment le fond d'un discours d'autant plus stupide que, face aux difficultés de la sédentarisation, les architectes de cette épopée se sont cru obligés de conférer la responsabilité de ses difficultés à des dieux. Nietzsche est un des rares à avoir compris le rôle réel des prêtres, confrontés à la médiocrité des peuples. Il pensait à juste titre que ces prêtres se sont cru obligés de simplifier les problèmes liés aux conséquences de la fondation des cités et de raconter des histoires parfaitement mensongères pour pouvoir imposer ce qui se profilait désormais comme le vivre ensemble, comme la naissance du social et du politique. Mais le philosophe allemand oubliait un détail ou manqua d'une intuition tant il était fasciné par la propre médiocrité de sa société, c'est que la médiocrité des peuples antiques n'était rien d'autre que celle à laquelle étaient condamnés ces apprentis d'un tout nouveau mode d'exister. Un mode d'exister qui allait produire des conséquences dont les prêtres eux-mêmes n'avaient sans doute qu'une faible conscience.
Rêvons. L'homme d'avant, le bon ou le mauvais sauvage de Rousseau ou de Hobbes, allonge le pas sur la piste que lui seul perçoit entre les arbres. Il n'est ni dans l'aller, ni dans le retour. Le poème de Hölderlin, rentrant de Bordeaux dans sa Souabe natale, n'aurait pu ni se penser ni s'écrire. Mais cela confirme, en réalité, que cet homme marchant, est d'emblée installé dans le poème de Hölderlin, il performe le poème, au sens de ce que nous appelons aujourd'hui les "performances artistiques". Et il réalise cette performance en permanence, jamais ne cherche de ponctuation dont le sens ne sera rien d'autre que la fin ou la mort de l'expérience. L'extase de Hölderlin donna lieu à ces poèmes patriotiques que Guillaume II et Hitler firent ajouter au paquetage des soldats des deux guerres mondiales. L'extase du nomade n'a aucune chance de finir dans les sacs à dos des soldats parce qu'aucun retour n'est prescrit, aucune patrie à défendre au prix du sang. Cet homme-là est le "poète aux semelles de vent", une sorte de Rimbaud, le poète qui n'écrivit que tant qu'il resta collé à la glèbe de son Ardennes natale. Mais Rimbaud s'arrachera de toutes les manières possibles à la position statique du sédentaire, ce qui est remarquable c'est qu'il le fit par le poème bien avant d'y lancer son être tout entier. Cela peut prouver qu'il n'est pas si absurde de poétiser la vérité, de rêver cette science historique si impuissante à théoriser le tout du passé. Tout juste parvient-elle à donner un semblant de cohérence à tout ce qui est venu après la révolution néolithique. Au fond, l'histoire reste encore entièrement à faire, si tant est que sans hypothèse plus plausible que la réalisation du Livre, les documents ne suffiront jamais, et pour cause, à rendre compte d'une histoire qui nous concerne et nous serve à quelque chose.



GENESE



Et puis un jour pas comme les autres, juste après que le soleil surgissant des cimes l'aie sorti de son rêve nocturne, l'homme aux pieds usés, regarde autour de lui comme pour la première fois. Il contemple les troncs immobiles de vieux chênes barbus disséminés dans une futaie couverte de fougères, les couleurs du monde ont changé, le vacarme de la forêt n'est plus le même, au-dessus de lui le ciel a pivoté, son bleu découpe un espace qu'il n'avait jamais vu, ni en courant dans la toundra, ni en chassant le bison dans la savane. Il voit, il est ému, il entend le monde lui murmurer quelque chose, le monde s'est mis à parler : " arrête, reste ici, ne va pas plus loin, construis, marie les pierres et le bois, pour vivre tu feras une partie de mon travail, tu élèveras le blé et les bêtes, en échange je te donnerai le repos toutes les semaines, tu apprendras à vivre les saisons telles que je te les donne ici, tu pourras faire des récoltes et les conserver pour passer d'une saison à l'autre, et même en travaillant tu pourras me contempler, me poser des questions, nous parlerons tous les deux pendant les milliers de siècles qui viennent, tu ne seras plus jamais seul car tu élèveras aussi tes enfants, tu auras des compagnes et non plus des femelles, tu auras des voisins et vous vivrez ensemble, vous vous constituerez en clans puis en tribus et puis peut-être qu'un jour vous vous rassemblerez en peuples, l'unité fait la force, homme, brisez dès aujourd'hui les chaînes du hasard et du risque", et ainsi de suite. Mais le dernier mot fut le plus surprenant - "Nous apprendrons à nous connaître et, un jour peut-être, nous ferons alliance pour l'éternité et pour l'infini, pour ce que tu ne connais pas encore, le temps et l'espace, ces deux éléments que tu parcours depuis si longtemps sans même savoir qu'ils existent et te veulent du bien. Reste assis, ne pars jamais plus d'ici et même si de terribles épreuves t'attendent, sois patient, moi je te rêve comme mon ami, tu dois le devenir, sinon ton espèce périra comme toutes les autres, et je resterai seul pour l'éternité".
En réalité, l'homme de la clairière avait parlé en son for intérieur, il avait entendu une autre voix dans son cœur. Les paroles rares et frustes qui réglaient sa vie antérieure s'étaient à présent arrondies, et se bousculaient dans son thorax cherchant l'instrument qui leur donnera leur perfection. Elles avaient fleuri dans le terreau de ses soucis, car tout ça, le temps, l'espace, l'infini et l'éternel lui rongeaient l'âme depuis longtemps, depuis des années il sentait le besoin de nommer ces mystères dont il avait perçu qu'ils rythmaient son existence, et les mots en gestation, ce jour-là, ont surgi dans leur première vérité, la clairière et ses chênes.
Cette mise en scène anthropo-mythologique a un petit air de ridicule, elle reflète cependant fidèlement nos mythes actuels, dont celui du sens qui domine aujourd'hui les discours les plus respectés même s'ils sont encore bien loin de la vérité, tant il est encore trop tôt pour que le sens deviennent la loi et la justice des temps futurs, tant il est encore trop tôt pour que le concept soit parvenu au bout de son chemin dans une humanité qui vient à peine d'apprendre à parler. Elle bouscule aussi quelques lieux communs pseudo scientifiques et pseudo anthropologiques. Le darwinisme avait échoué sur un point majeur, celui qui consistait à certifier la spécificité de l'être humain pour ne pas dire sa légitime supériorité. L'homme dont la tradition culturelle des dix-huit et dix-neuvième Siècles avaient fini par tracer le profil, n'est pas plus homme que les animaux domestiques qui l'accompagnent, on connaît le jeu de mot de Lacan sur "d'hommestiques". Pourquoi cela ? Sans doute faut-il avant tout se référer à cette manie de tout expliquer par les causes les plus triviales : l'une des contradictions les plus flagrantes de Karl Marx est cet écart béant entre d'une part la description d'une société du besoin, entée en automatique sur une évolution du mode de production, et d'autre part les intuitions utopiques qu'il tente lorsqu'il parle du désir humain, affirmant en substance que l'homme se forge lui-même en forgeant son histoire selon sa volonté et son désir. Adversaires et disciples n'auront jamais retenu de cela que le versant sombre de l'inconscient collectif du ventre, l'économie, cette idéologie qui aujourd'hui imprègne tout discours et se tient en retrait de toute pensée, prête à la gazer.
Soyons plus précis. Commençons, pour donner un début à toute analyse historique ou anthropologique, par abandonner notre arrogance culturelle, une arrogance qui ne fait que trahir notre peur de ne pas "aller mieux", de ne pas "être mieux" que nos ancêtres, de n'avoir pas, en réalité, raflé la mise de ce progrès fantasmatique qui nous permet de dormir tranquille, tout futur anesthésié, toute mort engourdie derrière nos cartes de menus quotidiennes. Une telle condition intellectuelle pour avancer n'est ni simple, ni facile à concevoir, ni surtout à admettre. L'humilité et le silence a toujours été l'apanage des peuples conquérants, condition absolue de la victoire : pour cette raison simple, c'est qu'il fallait entrevoir en permanence l'idée de disparaître du jeu, de mourir au combat, de laisser d'autres semblables jouir des fruits de la victoire, et tout cela sans arrière-pensée, avec une sorte de satisfaction sacrée et lucide d'être totalement associé à la jouissance de cette étrange chose qu'était devenue la horde ou la patrie. Ce phénomène n'a, à ma connaissance, jamais fourni beaucoup de dissertations, et pourtant personne ne peut nier que cette action auto-sacrificielle recèle un profond mystère. Elle nous interroge au plus profond de nous-mêmes, tant l'incrédulité est ce qui domine ici : bien sûr, on peut toujours démythifier nos bons Plutarque, nos chers Tite-Live et autres Thucydide. On peut toujours les accuser de prolonger les homérades en langage pseudo scientifique, mais à les lire avec beaucoup d'attention, ce scepticisme ne tient pas. En fait, il n'est pas nécessaire de faire ce travail d'Hercule, il n'est pas nécessaire d'analyser longuement des textes anciens, il suffit de retourner un demi-siècle en arrière et se souvenir des plages de Normandie et des dunes de Libye. Les cinéastes qui, de nos jours, tentent de mettre ces journées héroïques en scène, ne savent pas comment naturaliser l'action, lui donner assez de réalisme pour tempérer la valeur et la grandeur de ces hommes. Comment, après les avoir vu agir dans un enfer que nous pouvons à peine imaginer, pourrions-nous continuer de vivre tranquillement, sachant que nous ne sommes pas ces héros, que notre humanité à nous n'est, en définitive, certifiée par rien d'autre que l'état civil ?
Redoutable question qui surgit à chaque nouvelle génération, et qui aura fait plus pour la civilisation de guerre que n'importe quelle ambition impériale ou régionaliste : regardez la Corse, où le problème est pourtant simple, la société corse ne se rebelle que parce que le monde actuel n'offre plus aucune occasion aux hommes de prendre d'autres gallons que ceux de l'ancienneté. Comment un jeune Bastiais de vingt ans peut-il envisager d'asseoir son existence future de patriarche sans faire un tour dans le combat, sans cette initiation foncière, dans tous les sens du terme, qui lui donnera l'assurance de son être et la légitimité de son avenir. Si on faisait une démographie du terrorisme corse, on trouverait que l'âge des combattants se situe entre Dix-Huit et Trente ans. Passé cet âge on passe dans la classe des Corses confirmés, ce qui explique que le terrorisme corse n'a pas de fin, chaque génération doit y passer et chaque génération apporte des troupes fraîches, qui vont agir sous le regard sourcilleux de leurs prédécesseurs.
Lorsque donc nous aurons fait cet effort de rendre aux hommes du passé leur dignité entière, pas seulement octroyée par un humanisme fallacieux, en se disant qu'ils étaient aussi (sic) des êtres humains. Et au cours de ce chemin, tant qu'à faire, cessons de mythifier même ceux que la tradition retient comme des Barbares, comme les ennemis nés de l'humanité, comme la réalité dont la négation dialectique aurait permis de faire progresser cette humanité qu'au demeurant chacun définit comme il veut et comme il vaut. Radicale condition de toute possibilité de raisonner sur l'histoire : en finir avec l'idée d'un progrès essentiel de la nature de l'homme elle-même. Nulle part l'homme ne s'est amélioré, nulle part l'homme ne s'est transformé ou n'a acquis de nouvelles vertus ou de nouvelles qualités fondamentales. Il faut accepter cette vérité que l'homme n'est qu'une idée, il est une martingale spirituelle sans cesse retravaillée dans un sens nouveau qu'il ignore la plupart du temps, mais son être, dont il n'est pas propriétaire, est un fondement inchangeable. La culture, la tradition et sa préoccupation de transmettre sa nature aux générations futures ne forment que la discipline qu'exige chacune des martingales (certaines se sont voulues millénaires et ont lamentablement échoué, d'autres n'ont pas cherché d'avenir et ont fleuri à travers des siècles). D'ailleurs, si cette éternité de la nature humaine n'était pas vérace, on serait contraint d'admettre que certaines de ces tentatives de former un homme nouveau qui ont tant coûté à l'humanité entière auraient pu faire réellement régresser l'humanité vers une barbarie supposée. Rien de tel n'est jamais arrivé de Tamerlan à Adolf Hitler. Tout ce que l'on peut dire au sujet de ces périodes de barbarie, c'est qu'elles ont appartenu à un jeu plus vaste où la nature humaine a dérivé globalement vers ses limites, mais le noyau de son être a toujours su retrouver son sang-froid et éviter que son action ne les brise. Une telle cassure ne serait, on le sait bien, rien d'autre que la disparition de l'homme, à tort, à raison, par accident ou pour cause d'obsolescence. En ce sens d'ailleurs, l'homme est condamné, comme les jeunes Corses, à l'action qui sans cesse le mène à ses limites, car ces limites sont celles de l'être dont l'homme s'est approprié le langage. Qu'il se prenne un jour à mettre en place le vaste matelas de sa paresse et de sa pusillanimité, il aura tôt fait de se dissoudre dans l'entropie épicurienne de la paix éternelle. La vie n'est rien d'autre que ce moment où il est donné à chaque individu de participer à cette fantastique aventure de l'être dont l'essence est d'être exploré, atteint, décrit, et dépassé dans le risque de la disparition. Que seraient pour nous ces soldats dont le souvenir couvre des hectares de cimetières disséminés à travers le monde, si ce qu'ils nous ont légué n'était pas un surcroît de vie, une nouvelle dimension de notre relation à l'être. Mais attention, ce n'est pas la paix éternelle que ces héros nous offrent aujourd'hui, mais la possibilité de passer à d'autres aventures où il faudra sans doute à nouveau affronter la peur et résoudre son problème avec le même panache.
On dit aujourd'hui, et nous y reviendrons, qu'à peine dissipée la peur de la guerre humaine, l'homme s'est lancé dans une exploitation forcenée de la planète au risque de la détruire, de l'épuiser et surtout de lui ôter pan par pan toutes les qualités qui nous font aimer la vie. C'est donc bel et bien l'amour de la vie qui aujourd'hui est en jeu, ce qui nous oblige à inverser toutes nos visions de l'avenir, toutes nos perspectives afin de ne pas finir comme les lemmings sur les falaises de la Scandinavie, sans même que nous nous soyons aperçus de la trajectoire qui nous y amène déjà. Ne nous réfugions pas derrière la sécurité sociale de l'existence, il n'y en a pas, il n'y a rien d'acquis dans l'histoire de cet animal à nul autre pareil et le travail, cet importun que Hegel définissait prophétiquement comme la seule pensée, est devant nous pour désirer et vouloir ce qui viendra. Cette inquiétude répond en écho à celle de S. Freud dans son opuscule "Malaise dans la Civilisation", où l'inventeur de la psychanalyse montre comment l'histoire est saisie dans un piège : ou bien laisser l'agressivité s'exprimer au risque de faire sauter la planète, ou bien augmenter sans cesse le Surmoi collectif au risque de faire tendre vers zéro notre "ration" de bonheur et de plaisir. Si nous voulons nous donner une chance de ne pas nous laisser aller à un aléatoire qui ne ferait pas partie des fins dernières de l'être, il faut donc analyser globalement ce qui nous a fait parvenir jusqu'à ce présent et comment nous avons réagi à ce que Heidegger appelle si joliment les "envois de l'Etre". Il faut moins se fatiguer à tenter de comprendre la vérité de ce mystérieux néolithique, que de développer en fonction de notre désir actuel ce qu'il a lancé dans le temps de l'homme et quels étaient les effets escomptés de cette révolution que nous n'avons aucune raison de traiter comme un phénomène bio-physiologique, mais que nous devons traiter avec tout le respect qu'exige une décision humaine qui a tellement bouleversé l'être-là du monde.



CAÏN ET ABEL



Parmi les développements qui devraient naître autour de ce livre qui s'est écrit dans l'urgence, il y a un travail qui mérite particulièrement l'attention parce qu'il constitue pratiquement le paradigme de cette dialectique entre nomadisme et sédentarisme, c'est l'analyse du récit de la Bible, assorti de ses commentaires talmudiques. Nous avions intitulé un chapitre précédant "Genèse". Ce chapitre tentait de fictionner le moment du retournement, l'instant magique où la décision est née chez l'homme de s'asseoir dans la nature, de porter le fer non plus dans les êtres rencontrés au hasard des pérégrinations, mais dans le sol même qu'ils découvrent sous leurs pieds. Le sacrifice d'Abraham raconte exactement ce glissement d'une victime à l'autre. La Genèse c'est d'abord l'invention - la Création - de l'homme et de son univers. Cette création est à entendre évidemment au sens de l'apparition de la dimension humaine que nous connaissons et que nous avons toujours déjà définie, chez un être que nous ne connaissons pas, et c'est aussi la naissance d'un être que nous pouvons désormais comprendre, dont le désir et les valeurs sont approximativement les nôtres. La Bible, dans sa totalité n'est qu'une méditation sur le néolithique, depuis le Jardin d'Eden jusqu'au retour des Juifs en Palestine, elle retrace le double échec des Juifs à réussir ce que leur offrait la Genèse. Le destin des enfants d'Adam est particulièrement clair : de Caïn et d'Abel, c'est Caïn qui obtempère aux ordres de l'envoi de l'être, il s'installe et prend soin du jardin, devient agriculteur pendant que son frère Abel, artiste aux semelles de vent parcours l'espace en chassant sans considération pour la terre et ses fruits. Ce faisant il contrevient explicitement aux ordres divins reçus après la Chute de son père, puisque Adam fut explicitement condamné à l'agriculture. C'est Dieu lui-même qui est à origine du changement de régime existentiel, ce qui confirme qu'il ne s'agit pas, dans l'esprit des rédacteurs du Livre, d'un événement aléatoire ou d'une évolution lente entre la liberté de parcourir un Jardin et l'obligation de se courber vers la terre pour lui extorquer la nourriture à la sueur de son front.
Or, Dieu aime Abel et non pas celui qui obéit à ses commandements. Ici les choses se compliquent, car le jeu divin est extrêmement retors voire pervers : après avoir poussé Caïn au meurtre de son frère, Dieu l'envoie errer à travers le monde, chercher le fameux refuge qui le soustrairait à son regard courroucé : il contraint au retour au nomadisme celui qui avait obéi à l'injonction originaire. Mais on sait que Caïn persista dans cette volonté d'enraciner l'homme dans l'immobilité terrestre, il construisit les premières cités, il inventa en fait la manière d'assumer le commandement d'entrer en commerce avec le monde de la manière sédentaire. Comment ici interpréter le geste divin ? Geste divin qui est en réalité l'interprétation du scribe, du Juif qui parle pour Dieu, Moïse, celui qui réitérera la tentative de l'Eden en rapatriant son peuple en Palestine, deuxième essai de sédentarisation qui devait connaître le sort que l'on sait, à savoir la diaspora finale, la nomadisation définitive du peuple juif. La diaspora sera vécue comme une condamnation comparable à l'exil de Caïn ou à la captivité à Babylone. Risquons une interprétation, Dieu est en réalité cet œil qui vit le monde pour la première fois dans sa clairière, il représente la conscience naissante, fragile et hésitante entre l'aventure nomade et la finitude confortable mais implacablement exigeante quant à sa structure sociale et politique. On peut voir, dans les destructions successives du Temple de Jérusalem, les échecs de cette mutation, mais aussi son impossibilité radicale, tout simplement parce que le nomadisme n'est pas une posture purement matérielle, mais une dimension réelle de l'esprit qui continuera jusqu'aujourd'hui à commander en secret les choix destinaux de l'humanité. Les Juifs furent les seuls à reconnaître la vanité du choix sédentaire jusqu'au jour où se profila la possibilité du retour en Israël. Mais cette aubaine n'est pas universellement reconnue comme telle par les Juifs, le retour au Grand Israël n'est que la version davidienne du messianisme. Le messianisme de Joseph se tient soigneusement à l'écart d'une pensée une fois de plus engagée dans la confusion entre pulsion de l'installation et tension impérialiste, d'extension nomade. Mais Joseph fut le maître d'œuvre de la cité égyptienne, il fut l'ingénieur de la sédentarité la plus parfaite que l'on connaisse de l'Antiquité, étant entendu que ce n'était ni son pays, ni son peuple.
En résumé, l'épopée du peuple juif représentée dans la Torah constitue un récit historique qui retrace avec une hallucinante exactitude la dialectique, ou le double-bind dans lesquels sont pris les humains depuis le néolithique, le double-bind qui emprisonne une essence nomade dans une volonté sédentaire. Cette dialectique se joue selon ce que j'appelle un "stop and go" historique que l'on retrouve clairement dans le peuple hébraïque, mais également dans une confusion plus difficile à analyser chez tous les peuples du monde. L'errance de Caïn, le fils d'Adam qui avait respecté scrupuleusement l'injonction divine de "trier l'herbe à la sueur de son front", forme le paradoxe qui informe toute l'histoire occidentale. Car c'est dans le mouvement de l'errance qu'il fonde les cités, un trajet qui est aussi bien celui d'Athènes que de Rome que de toutes les grandes capitales mondiales actuelles. Ce qu'on peut relever tout de suite, c'est que les quelques pays privilégiés où la transition s'est avérée plus douce, je pense notamment à l'espace des Celtes, des Gaulois ou des Etrusques, ont tous conservé jusqu'à nos jours un certain bénéfice destinal, une efficacité plus grande qui procède de la cohérence des choix successifs de leurs habitants. On peut voir en réduction des régions frontalières de la France, c'est à dire les zones au contact des invasions et des tensions nomadiques, minées par leurs problèmes identitaires, et déjà militantes pour une radicalisation de leur enracinement local, symptôme d'un manque ancien.
Pour en revenir aux Juifs, ce qui les distingue de tous les autres peuples n'est pas seulement une certaine limpidité dans l'assomption de leur destin divisé entre Caïn et Abel, entre l'instinct de la diaspora, celui de l'assimilation, et aujourd'hui celui du retour davidien dans le Eretz Israël. Les Juifs ont aussi continué d'observer et de commenter le choix initial. L'herméneutique de la Torah n'est pas seulement l'étude d'une interprétation purement religieuse des lois pour ainsi dire les moderniser dans le temps, mais c'est aussi l'observation et l'analyse permanente de leur devenir par rapport au sentiment nomade et à l'injonction sédentaire. En accord avec une certaine vision juive orthodoxe de l'histoire récente, on pourrait aller jusqu'à dire que la Shoah est bien la sanction d'un désordre provenant d'une diaspora s'incrustant en assimilation et perdant ainsi lentement le fil de son commentaire, c'est à dire l'essence même du judaïsme. Celui-ci est aujourd'hui encore notre mythologie vivante, notre Iliade et notre Odyssée qui perpétue froidement l'étude du paradoxe de l'envoi divin. De son côté la philosophie, mais nous y reviendrons plus longuement, tente un commentaire très voisin, mais n'arrive pas à relier, comme le fait le Talmud torah, la dimension ontologique à la vie pratique. Et pour cause, le scénario religieux permet des raccourcis que la philosophie ne peut pas tolérer. La Shoah est donc, comme le soulignent bien des commentateurs philosophiques, une sorte de limite absolue, qui non seulement anéantit pour les Allemands toute possibilité de penser et de poétiser dans leur langue, mais aussi pour les Juifs eux-mêmes la nécessité impérieuse de repenser les choix fondamentaux. En réalité, ils se retrouvent devant l'alternative difficile d'une allia générale, ce qui est impossible, et d'un retour vers les tendances assimilationnistes qui ne sont pas moins négativement connotés par la conséquence que représente la Shoah. Que la Russie, la Pologne, l'Allemagne et la plupart des pays européens soient devenus dès 1945 des déserts de Juifs est un événement saisissant pour ceux qui ont l'âge d'avoir voyagé en Europe dans les années trente, et les plaies ne guérissent que très lentement, constamment rouvertes qu'elles sont par la problématique de l'état d'Israël et de son statut hybride entre Religion et Laïcité. La Genèse est suivie de l'Exode. L'Exode est la conséquence immédiate de la Genèse. Cela signifie très clairement que la décision d'ancrage dans le sol fut immédiatement suivie par l'échec. Condamnés à la fuite en Egypte, Jahvé donne une seconde chance à son peuple en lui permettant de revenir en Palestine pour y tenter une seconde fois de s'installer dans sa Création pour y aimer leur Dieu dans la paix. Ce Dieu, déjà régional, enjoint à son peuple de conquérir par les armes la Terre Sainte, fantasme passager de l'Eden primordial. Dans cette injonction dont la barbarie paraît terrible dans l'Anathème qu'il prononce contre les Cananéens et tous les autres habitants non-juifs de la Palestine, Dieu trahit la nature finale de cette immigration par l'utilisation de la violence impérialiste. Car cette forme de violence repose sur les bases logiques et pratiques du nomadisme bien qu'elle appartienne en fait à l'histoire de la sédentarisation générale de l'être humain. C'est très complexe, mais l'impérialisme est une extension territoriale qui ne peut avoir lieu que sur la base d'un sol déjà occupé et conquis. On sait que les peuples nomades conquérants, comme les Huns ou les hordes de Tamerlan, n'avaient pas en vue d'Empire, mais un simple pillage de l'espace conquis. Attila n'a jamais conçu de s'installer nulle part ou d'y installer son peuple, son objectif était la pure rapine qu'il faisait rapatrier en Asie centrale. Pas d'impérialisme dans la culture nomade, l'impérialisme est la face cachée de la volonté de s'arrêter, il est comme l'acte manqué d'une civilisation qui se veut stable et garnie d'une clôture. Celui des Juifs revenants d'Egypte est encore une fois une exception, car ils ne viennent de nulle part, ils fuient leurs camps égyptiens. Dieu rejouera pour eux l'injonction de la Genèse, cette fois selon son affinité élective, celle qu'il attribue aux douze tribus d'Israël.
Par ailleurs la violence nomade est sans doute non pas une violence historique résiduelle, comme on a tendance à la représenter dans le discours occidental sur la barbarie - Daudet disant que la civilisation représente "l'état des mœurs d'une société donnée, la barbarie son état antérieur". Elle est bien plutôt dialectiquement liée à la violence systématisée en guerre dans la période de sédentarisation primitive. Elle ressemble à une imitation sui generis de ce qui commence à se jouer aux frontières des espaces encore inviolés par l'idée agraire, les nomades du Caucase ou de la Germanie réagissent à la militarisation impériale et impérialiste sur le modèle des mœurs nomades, à savoir la chasse et la cueillette. Ces deux activités naturelles ne font que substituer au gibier traditionnel un gibier unique, l'homme qui a pris le risque de se définir comme étant de quelque part, décision qui retranche de l'espace libre la surface de ce quelque part. Autrement dit, la barbarie possède une légitimité intrinsèque très forte, plus originaire que l'instinct de civilisation. Plus tard les termes s'inverseront, puisque l'impérialisme ne sera plus défensif, mais offensif. La véritable barbarie n'apparaîtra vraiment que lorsque des nations décideront de voler l'espace d'autres nations, et tout se jouera sur les définitions plus ou moins résistantes des différentes nations. L'exemple de la Chine est sans doute le plus évident, dont toute la politique fut dominée pendant plus de quatre millénaires par la pression des peuples nomades qualifiés de barbares. Le plus étrange, et aussi le plus éclairant, est que la Chine d'aujourd'hui se définit sans doute encore selon ce modèle : un vaste empire entouré de barbares. C'est dire combien nous-mêmes, occidentaux, apparaissons comme des nomades qui ne songent qu'au rapt de l'espace sacré de l'Empereur. En Chine c'est le Dieu-Empereur qui détermine l'essence de l'espace et du temps, toute atteinte au territoire est donc une atteinte directe à la personne divine, à tel point que bien des dynasties sont tombées par pure naïveté, laissant leur territoire se couvrir de hordes ennemies parce qu'ils pensaient que c'était impossible. La dualité nomade / sédentaire se dédoublera au cours de l'histoire selon la qualité du territoire : le modèle féodal donnera la souveraineté corporelle, ce qu'on entend sous l'expression le Corps du Roi, et dont la logique n'est pas strictement territoriale, mais avant tout personnelle. Cette forme ne connaît pas l'irrédentisme parce que les oppositions sont toujours des oppositions de personnes et non pas des oppositions de territoires. Dans l'Alsace du dix-septième siècle, le Roi Louis pouvait bien asseoir son autorité sans toucher à des enclaves allemandes ou suisses représentées par des nobles sans nationalité réelle. La naissance du concept de souveraineté territoriale, autre étape de la sédentarisation orchestrée par les rois de France et les philosophes, minera progressivement ces fiefs liés à une figure humaine et dynastique. Mais nous reviendrons plus en détail sur cette phase de l'histoire moderne.



HERMENEUTIQUE BIBLIQUE ET CULTURE ORALE


"tu sais, aux Indiens il ne faut pas faire signer de papiers"
Phœnix Arizona


L'une des transformations essentielles des mœurs à partir de ce passage à l'agriculture a été l'invention de l'écriture, abondamment contestée par la philosophie post-socratique dans son opposition aux qualités intrinsèques de l'oralité. Les Juifs d'abord, ont traité cet événement d'une manière originale, en sacralisant les premières synthèses religieuses de leur nouvelle Weltanschauung, en faisant provenir le texte d'une voix transcendante, manière de conserver dans la lettre le principe de l'oralité : ce n'est pas un texte proprement écrit, c'est un enregistrement technique d'une voix entendue par les prophètes. Ce débris de l'oralité sera ensuite soumis à un traitement oral continu, régulièrement enregistré sous forme de commentaires talmudiques destinés à poursuivre, malgré la rupture que représente la disparition des prophètes, un discours oral, sans doute seul garant d'une fidélité réelle à la chose, c'est à dire à la première Parole. En fait, tout se passe comme si l'écriture n'était qu'un avatar dont il faut contourner le maléfice par tous les moyens et surtout ne jamais arrêter le commentaire par une matrice définitive, par un système clos. Un système philosophique a cette prétention à l'éternité de son sens, de son signifié, il est comme la réalité incontournable d'une cité dressée dans l'horizon et qui fonctionne comme menace pour tout étranger qui en approche ou qui veut seulement passer à proximité. Le seul moyen d'en conjurer le danger est de s'en emparer par la compréhension et de le critiquer, ce qui aboutit en définitive à un abandon, ce qui représenterait pour les Juifs l'abandon du Livre lui-même.
Cette attitude prudente vis à vis de l'écriture et cet asservissement technique à l'oral - car ce qu'il faut comprendre ici, c'est que les Juifs continuent, en réalité à interpréter le présent comme poursuite de l'interprétation de la Parole - en fait comme continuation de l'empire de cette Parole sur le présent. La seule nouveauté qui pourrait venir interrompre ce travail serait l'arrivée du Messie, moment où se renouerait la parole avec la divinité, rendant caduque le Texte et ses commentaires. En philosophie la caducité n'existe pas, ne se conçoit aujourd'hui que dans des discours certes importants mais marginaux comme ceux de Lacan, voire en forçant un peu les choses, de Heidegger. A propos de caducité, il faut bien concevoir que la réalité nomade est traversée par le caduc : chaque jour est par définition caduc, il n'est porteur d'aucun avenir discernable et le monde se renouvelle sans cesse. C'est dans l'écart entre ce que pose l'écriture comme vérité figée et l'incertitude ludique que distille la parole que peut se mesurer l'écart entre la pensée Judaïque et la philosophie occidentale, entre ce qui reste de ce qu'il faudra bien un jour appeler la civilisation nomade, en se souvenant seulement que pour les nomades, la civitas n'existe que dans le temps : les jours, les semaines, les saisons et les années sont les seules villes de nos ancêtres. Dès lors que les hommes ont décidé de coloniser l'espace, le temps se vide de sa substance et perd sa consistance ontologique. L'ennui est la conséquence psychique première d'un temps vide. D'une certaine manière, l'espace-temps nomade préfigure l'espace-temps relativiste d'Einstein, où la distinction s'efface entre les deux éléments pour former un tout substantiel. La séparation des deux est donc bien une opération intuitive, mais cela ne donne que partiellement raison à Kant, dans la mesure où cette intuition n'est pas donnée telle quelle dans l'essence humaine, mais qu'elle est liée à sa praxis, à son histoire et surtout à son désir.
S'éclaire alors aussi la continuité du destin juif. On peut se demander pourquoi ce petit peuple semi-nomade de bergers moyen-orientaux a pu vivre dans une continuité qu'aucune peuplade et aucun état au monde ne pourraient revendiquer. Comment ils ont franchi les siècles sans que leur identité ne finisse par s'affadir et se sublimer dans l'histoire commune. La réponse est simple : leur ancrage spirituel, c'est à dire l'oralité primitive a été soigneusement préservée, et ce faisant, leur propre destin, qui se confond avec l'herméneutique biblique n'a aucune raison de se heurter à des citadelles théoriques ou théologiques. Souplesse adaptative, non pas seulement aux données techniques, scientifiques ou simplement matérielles, là où l'occident demeure morcelé entre mille visions du monde, ayant chacune produit ses effets dans la réalité politique et sociale et continuant de se heurter en produisant, avant tout, leur dégradation réciproque. C'est ce qui arrive aux "Oecuméniques" qui n'arrivent pas à s'arracher aux étages diaboliques de la Tour de Babel doctrinale. Au fond, les Juifs occupent une telle place dans notre actualité pour la simple raison qu'ils sont un peuple exemplaire dans le travail d'un questionnement auquel ils n'attribuent qu'une fin mythique, on sait bien que le sujet des meilleurs Witz juifs, c'est le Messie.






II
LE STOP AND GO OCCIDENTAL



ATHENES ET ROME



L'Occident ne sera pris ici que comme un exemple certainement incomplet de la démonstration, mais tout le monde comprendra qu'on ne peut exiger de personne, le temps n'en est pas encore venu, une culture mondiale, un encyclopédisme capable d'intelliger toutes les histoires régionales des civilisations et d'en faire la synthèse finale selon l'une ou l'autre hypothèse, selon l'une ou l'autre expression du désir théorique, la vraie semence de l'histoire.
Sumer, Athènes, Rome, les premières étapes du mouvement déclenché par la révolution agraire du néolithique, illustrent chacune à sa manière, l'œuvre issue de la pensée des hommes nomades que l'on a trop crû tout simplement fatigués de parcourir la planète.
Quel était le tout premier but de la stratégie qui découlait logiquement de cette décision de tout arrêter ? C'est simple, il fallait mettre un terme global au mouvement de transhumance généralisé qui caractérisait les hommes de toute la planète. Rien ne permet de distinguer le destin des peuplades d'occident de celui des orientaux ou des américains, partout se fait sentir, dans cette synchronie que nous avons observée, l'absolue nécessité, la raison de fer qui consistait à trouver la solution de l'installation immobile sur un sol désormais identique à lui-même dans le temps. Pour cela, il fallut sans doute avant tout choisir les sites d'accueil de ces populations appelées à grandir d'une manière toute nouvelle, cette fois elles grandiraient ensemble, côte à côte. Cette réalité que la pensée de ces nomades étaient certainement à même de concevoir et d'anticiper, exigeait de leur part une grande prudence. Ce n'est sans doute pas un hasard si les Sumériens se sont caractérisés par leur scrupuleuse manie de tout noter jusqu'au moindre détail. L'exercice du pouvoir, comme chez les Egyptiens de la même époque, était aux mains des scribes, ceux que l'on se hâte aujourd'hui de qualifier de prêtres, par une volonté naïve de projeter en arrière l'importance des prêtres d'aujourd'hui. Tout noter étaient une attitude de scientifiques face à une expérimentation dangereuse et nouvelle, le passage du nomadisme au sédentarisme était déjà conçu dans toute l'importance historique de ce qu'il allait déclencher au cours des millénaires à venir. Aussi, Babylone a-t-elle sans doute été une sorte de chef d'œuvre de la sédentarisation, ce que prouve d'ailleurs au seul plan esthétique ce qu'il en reste au Pergamon de Berlin. Dans cette cité mythique( nous la prenons ici comme modèle de toutes les cités qui ont couvert la Mésopotamie, sans lui attribuer une primarité quelconque, et sans oublier que dans les plaines de l'Inde, se construisaient à la même époque de semblables Palais, de même qu'en Chine et en Amérique Centrale), les nomades ont condensé tout ce qui a fait, par la suite, la gloire humaine : ils ont inventé l'écriture, le calcul, inscrit leurs connaissances astronomiques dans la pierre, comme pour déposer leurs trésors transcendantaux avant que l'oubli ne les emporte, et inventé comme sortant d'un rêve leur architecture prodigieuse.
J'imagine Babylone, une sorte d'essence de l'être-sédentaire, que ne retrouverons pas de si tôt les cités d'occident, d'Athènes à San Francisco. Ce qui la caractérisait sans doute le mieux était sa structure organique, le caractère unaire de son urbanisme, qualité urbanistique qu'ont recherchée passionnément les Situationnistes dans les années cinquante. On retrouve aujourd'hui en Kabylie ou en Afghanistan ces villages construits d'un seul tenant, où la circulation intégrait en un seul espace le public et le privé, montrant ainsi que cette dichotomie n'a jamais été une fatalité liée à je ne sais quelle nature morale bonne ou mauvaise de l'être humain, mais qu'elle est née d'une dégradation de la conception originaire de la vie sédentaire. Porteur aussi sans doute d'une éthique encore inconnue à l'heure qu'il est, ce modèle "intégré" provenait d'une Weltanschauung morale nomade dont on peut encore percevoir le génie chez les Touareg ou les Esquimaux. Les visions et projets du Bauhaus n'avaient en apparence pas grand chose pour inquiéter le socialétisme nazi, pourtant ce qui les rendaient totalement irrecevables par la pensée esthétique du Reich, c'est précisément qu'elles intégraient, comme Le Corbusier le tentera plus tard, ces deux espaces apparemment irréconciliables.
Quel est le sens de cette unarité de l'espace de vie commune ? D'abord logiquement elle coagule la souveraineté dans une personne architecturale : le roi n'est que le sommet d'une pyramide parfaitement homogène, parfaitement égalitaire, car chaque brique de Babylone était identique aux autres et le lieu de résidence des souverains ne se distinguait en rien des domiciles pensés comme privatifs, mais qui ne possédaient certainement pas cette qualité. Il faut bien plutôt concevoir ces cités comme des ruches expérimentales, où tout le monde était attelé à l'observation du déroulement des conséquences de ces tentatives réellement conçues comme telle, et non pas fruit du hasard ou du struggle for life. Sans doute Clysthène tentera-t-il quelques siècles plus tard de reproduire ce modèle en redécoupant Athènes, mais il était déjà trop tard, tant l'ancien modèle nomade, le génos avait déjà repris le dessus, retour en arrière du projet premier dont l'occident connaîtra encore de nombreux exemples avant de trouver quelque chose comme une homéostasie de sa nouvelle essence.
La guerre du Péloponnèse, véritable source du déclin grec, se présente précisément comme l'échec du projet de sédentarisation originaire. Les Spartiates ou Lacédémoniens étaient moins les aristocrates masqués qu'on représente toujours comme opposés aux démocrates d'Athènes, que les va-nu-pieds semi-nomades qui continuaient de s'amuser à parcourir l'Hellade pour piller et dominer, nouvelle inflexion donnée à l'éthique sous le masque de l'honneur pour justifier leur modèle parfaitement réactionnaire. Ce modèle il faut le rattacher à la mémoire, passée depuis longtemps dans leur inconscient collectif de leurs lointains ancêtres réellement nomades. Ces derniers, faut-il le souligner, étaient sans doute parfaitement étrangers à ces nouvelles valeurs guerrières et insolemment hostiles à tout égalitarisme. C'est un peu comme la Noblesse de la Fronde, se rebellant contre le pouvoir absolu au nom des vertus de leurs ancêtres, de vertus dont ils avaient depuis longtemps perdu jusqu'au souvenir.
Les Grecs ont donc échoué, comme Sumer, dans la construction d'une existence sédentaire stable, mais leur désir a été encore si vif d'y parvenir qu'ils ont mis à l'abri dans leur écriture tout ce qui restait de l'hypothèse nomade. La République de Platon ou la Politique d'Aristote auront été ces restes brillants d'une réflexion sur ce qui restait de l'idée des précurseurs de ce lointain néolithique, qu'on peut sans doute identifier à ce que les Grecs entendaient sous le terme d'âge d'or. Mais la pensée politique de ces deux philosophes que la tradition a retenus si fermement tout en plongeant au feu tout ce qui ne convenait ni à ses propres projets, ni à sa pensée du monde devenue entre-temps aussi simpliste que fatale aux siècles à venir. Les Grecs les plus proches de l'état antérieur, ceux qu'on place sous la catégorie des présocratiques, avaient encore une toute autre vision de la réalité. Là où Platon et Aristote ne font rien d'autre que de tenter de réitérer l'exploit théorique des nomades, de relancer des expérimentations existentielles nouvelles mais déjà faussées par les déviations concrètes, les présocratiques ont encore une fois tenté de ressaisir l'impensé qui fonde la décision des hommes de s'arrêter, de cesser de se mouvoir à la surface de la planète, sans but, sans fin, sans jamais voir l'équivalent réel de ce que serait le destin de chacun. Nous y reviendrons, mais d'ores et déjà on peut dire que c'est la conscience de la mort, parvenue à sa maturité qui a poussé les nomades à rechercher un lieu fixe pour leur sépulture, ils avaient commencé de penser leur éternité. Les présocratiques se sont donc à nouveau interrogés sur la nature du monde, sur son essence, c'est à dire sur ce qui devait guider leurs pas dans l'existence.
Il faut noter ici que la réponse ontologique qu'apportera Aristote sera celle du mouvement, venant se heurter de front avec la praxis sédentaire des Grecs et ses propres analyses morales et politiques. Là est tout l'échec des Grecs, accompli en dernière instance par Alexandre, l'élève parfait d'Aristote, celui qui anéantira définitivement l'empire hellénique en entraînant les Grecs dans une nouvelle aventure de pillards nomades, même s'il faut y voir le projet civilisateur grandiose que tentera de réitérer quelques vingt siècles plus tard Napoléon Bonaparte.
Presque à la même époque, Rome devenait Rome. Qu'en retiendra-t-on ? Au fond exactement le même schéma que celui qui décrit la naissance et le développement de la Grèce entre les invasions successives des Achéens, des Doriens et la Grèce d'Alexandre. Il est frappant de constater un parallélisme rarement étudié en lui-même et pour sa valeur véritative dans l'analyse du tissu historique. Comme on sait, les Romains, comme les Grecs, sont d'anciens nomades. La légende en fait des descendants des Troyens, disons des quelques survivants qui ont réussi à fuir et à rejoindre la péninsule italique en passant par les marécages de la future Venise. Ce qui m'amuse en écrivant cela, c'est que je perpétue une tradition parmi les historiens qui veut que cette légende largement reconnue comme fausse, soit régulièrement rappelée comme hypothèse, sans autre raison apparente que de donner une sorte de ciment poétique à une épopée qui fut sans doute tout sauf poétique. Car les premiers Romains eurent la vie sédentaire très dure. Choisissant à dessein l'un des sites les plus difficiles à aménager, en raison des nombreux marais pestilentiels qui cernaient les sept collines de la cité, mais aussi parce que la terre était extrêmement pauvre, difficile à travailler et sans intérêt agricole particulier sinon un été étouffant qui détruisait une année sur deux les récoltes assoiffées. L'idée n'était pas, en vérité, d'y faire de l'agriculture. Ces faux ex-Grecs, dont on sait au moins qu'ils provenaient de régions côtières de l'Adriatique, avaient tablé sur tout autre chose. Ils anticipaient une activité qui ressemblait bien davantage à leur ancienne marotte de coureurs de terre et de mer. Rome était, en effet, magnifiquement placée pour devenir rapidement le premier port de la Méditerranée occidentale qui allait prendre le contrôle du trafic Nord-Sud en sorte que cette mer devint, selon les plans les plus anciens de ces colons, la fameuse Mare Nostrum des cartes stratégiques.
Aussi, les Romains y ont-ils mis le prix, un prix qui ne fut pas mince. Quels étaient les paramètres de leur problème ? Satisfaire leurs instincts nomades tout en restant sur place. Ce qu'ils visaient à long terme c'était bel et bien de devenir des commerçants qui défieraient et soumettraient à terme leur concurrence punique et étrusque. Mais pour atteindre ce but il leur fallut aussi impérativement asseoir leur autorité sur le Hinterland et sur la zone qui les séparaient encore de la mer. D'où la contrainte absolue de s'installer sur place, modestement mais solidement, avec des instruments sociaux et politiques qui conviendraient à cette nouvelle forme d'existence. Grosso modo ils firent exactement comme leurs voisins grecs. Ils fondirent leur société sur l'agriculture, non pas parce qu'il fallait manger, mais parce que l'agriculture était déjà devenue l'éthique pratique des sociétés avancées, comme l'Etrurie ou les pays celtes que ces anciens nomades connaissaient parfaitement bien. Rome, au fond, était une province éloignée du centre de la civilisation du 7ème siècle avant Jésus-Christ qui se situait alors bien plus au Nord, dans les contrées qui allaient devenir la Gaule. Les Romains n'ont donc fait qu'imiter comme d'excellents élèves qu'ils furent, ce qu'ils avaient entre - aperçu pendant leurs courses de nomades.
Autre parallèle saisissant, leurs instruments politiques et sociaux non seulement ont été les mêmes que ceux des Grecs, mais ils évoluèrent au cours du temps de la même manière. Ils se dotèrent de tyrans dès leur arrivée le long du Tibre, firent une belle révolution à peu près à la même époque où Clisthène débarrassa Athènes des tyrans pour former la république. Après cette révolte, les Romains passèrent à un autre système de gouvernement, très complexe mais dont l'essence était l'égalité républicaine, c'est à dire l'égalité dans l'exercice de la souveraineté selon une péréquation largement contradictoire avec son principe. De fait, ce système ne fonctionna jamais réellement, malgré les tirades du vieux Caton sur la Rome de ses ancêtres. Tout de suite les différences de classe prirent le devant de la scène, des classes qui entrèrent en conflit rapidement, conflits d'abord de caractère clanique, entre la classe des nobles et celle des chevaliers, puis résolument politique entre ces deux classes et la plèbe, non moins romaine qu'eux, mais qui, de par sa dépendance économique des riches ploutocrates, n'avait obtenu qu'une part minime du pouvoir réel. La véritable Rome, celle qui fit la gloire de l'Italie entre le deuxième siècle avant JC et le deuxième après, était devenue une fausse démocratie de représentation, où un Sénat tout-puissant, manipulé en sous-main par les riches familles de chevaliers, dirigeait les affaires. Pendant certaines périodes d'incertitude, notamment pendant les guerres puniques où Rome faillit périr corps et biens, la démocratie fonctionna à peu près correctement, nonobstant le fait que ce furent aussi les périodes où la République s'endetta tellement auprès de la classe des riches, qu'elle ne s'en relèvera jamais. La richesse s'accumula en si peu de mains que la porte s'ouvrait alors déjà à l'Empire.
Athènes, Rome, deux destins politiques tout à fait comparables. Leur histoire, selon notre analyse est celle de cette époque au cours de laquelle le monde commença de se stabiliser dans la posture sédentaire. Comme nous l'avons vu, Rome comme Athènes ou Sparte, ne le firent pas de gaieté de cœur, ni surtout de manière linéaire et résolue. Au fond de leur inconscient, l'instinct de baroudeurs de l'espace n'avait pas disparu, et le projet du sédentarisme était déjà trop loin dans sa pureté et son sens originel. C'est qu'entre l'envoi de ce que Heidegger nomme le nouveau "comport" de l'homme dans le monde et son achèvement occidental, il se passe plusieurs millénaires, encore largement tiraillés entre l'ancienne et la nouvelle attitude. Nous verrons plus loin comment les cycles mythologiques, religieux, culturels et politiques correspondent à chaque fois à l'un ou l'autre désir, à celui de l'installation sur la terre, à son appropriation et à son arraisonnement ou bien au retour aux chevauchées sauvages, finissant en ruées de Panzer sur les glacis soviétiques. Ernst Jünger dit quelque part que le sort de l'Empire Ottoman et de l'Occident tout entier s'est joué dans la bataille de la Montagne Blanche, dernier coup de boutoir raté de Constantinople pour rentrer dans les frais d'une politique de conquêtes séculaire mais désordonnée. Le pauvre Alexandre, la plus belle machine humaine produite par l'Antiquité, ignorait certainement qu'en partant conquérir l'Orient, il contrevenait à la vocation fondamentale de l'être grec. Car la pérégrination militaire comportait les éléments fondamentaux du nomadisme, une praxis considérée par les Grecs comme barbare. Les troupes qui avançaient triomphalement vers les confins de l'Inde étaient livrées dès le départ au risque de la mort du Chef, car le nomadisme ne connaît que des chefs, des égaux, une éthique politique dont la monarchie macédonienne venait de pulvériser les derniers restes dans toute l'Hellade. Alexandre était donc seul, son entreprise dépendant entièrement de lui. Tous les efforts de Philippe son père pour unifier la Grèce échouait dans une expédition qui s'identifiait forcément avec une vulgaire razzia de bandits nomades. Comme Napoléon dans les premières années de la conquête européenne, Alexandre a bien cru parer à ce danger en structurant politiquement les pays conquis selon la sage politique héritée de l'enseignement d'Aristote. Mais il oubliait, ce faisant, que la Grèce avait déjà presque trois siècles de démocratie derrière elle alors que l'orient ne connaissait, partout où il passait, que des formes plus ou moins pures de ce que Marx appelait le despotisme oriental. Combien de temps résisteraient les réformes importées par une armée de conquête, quel que soit le succès du conquérant lui-même auprès des masses conquises ? L'échec d'Alexandre est le modèle parfait du piège que représente une cassure brutale avec une praxis purement sédentaire. Son échec sera longuement étudié par les stratèges ultérieurs dont le souci restera toujours, voyez Clausewitz, le maintien d'une logistique toujours reliée à la base de départ. La méthode nomade consiste à vivre sur les pays traversés sans regard pour le point de départ, partout le monde est égal et partout il donne et reçoit de la même manière. Or cela ne vaut que pour un monde entièrement nomade. Au fond, Alexandre a dû caresser le rêve insensé de remodeler le monde antique sur l'attitude mythique du nomadisme et sur ses valeurs qui étaient celle de l'âge d'or. Cela nous apprend autre chose encore, c'est la supériorité désormais installée dans le monde de l'idée sédentaire. Le moment n'était pas venu d'un retour en arrière, il faudra encore attendre quelques millénaires.






III
LES BRAS MORTS DU NOMADISME



Comme un fleuve impétueux, la mutation entre un monde mouvant et le clocher de village, ravage la Mésopotamie, la Grèce, Rome et tout le bassin méditerranéen, avant de se calmer progressivement entre les montagnes et les forêts de l'Europe du nord. Les hommes de la Gaule romaine puis du Moyen age balisent son lit et construisent des digues. L'idée de l'Empire sans borne dépérit au profit d'entités plus réduites. Charlemagne tentera une dernière fois de fondre en un seul bloc ce que les Romains avaient tracé comme territoire sous leur dépendance, mais déjà sans ambitionner de poursuivre la conquête au-delà des bornes de l'Europe centrale. Comme nous l'avons déjà fait remarquer, les anciens espaces gaulois et celtes s'étaient peut-être déjà mieux arrangés de cette mutation agraire, n'étant pas au contact de la frénésie commerciale des Phéniciens. D'une certaine manière, les civilisations qui sont nées autour du bassin méditerranéen ont très vite détourné leur vocation agricole en investissant dans le commerce, manière de rester dans le mouvant, symptôme peut-être de la difficulté de l'évolution et aussi de la disparition de l'intuition originaire. Le commerce est peut-être l'une des premières distractions pascaliennes : la naissance du commerce reste un mystère peut-être encore plus épais que l'agriculture, dans la mesure où plus on se rapproche de la période purement nomade, moins on trouve de raisons concrètes à l'échange. La diversification des besoins doit nécessairement précéder le commerce et il n'est pas facile de distinguer à quelle étape de l'évolution ces besoins apparaissent. Une chose est absolument certaine, c'est que l'échange proprement marchand ne surgit qu'avec l'apparition de l'habitat fixe. Les rencontres nomades donnent lieu traditionnellement au potlatch, puis, selon les théories courantes, mais il faudra y regarder de plus près, au troc qui est, en vérité, déjà une forme marchande puisqu'il procède toujours d'une évaluation, et donc d'une valeur d'échange.
Le nord de l'Europe sera donc immédiatement plus obéissant à l'injonction du "settlement" et aura, déjà sous la domination romaine, construit tout un monde d'horizons immobiles que le Christianisme contribuera à conforter en venant doubler les liens de servitude et de vassalité issus du banditisme primitif. De cette histoire on retiendra un phénomène suggestif, c'est l'invasion des Francs, barbares germaniques nomades sortants de leurs forêts de Thuringe et de Franconie pour venir occuper les nids des Celtes et des Gaulois. Leur succès est tel qu'ils formeront pour les siècles à venir le plus clair de la noblesse française. Moralité : ce sont des nomades barbares, même pas Chrétiens, qui s'emparent littéralement de l'histoire d'un territoire qui deviendra tout naturellement la France. On sait que les premiers Francs étaient des guerriers très arrogants qui se sont implantés en France avec une brutalité féroce. Ils ont longtemps conservé une distance radicale à l'égard des populations indigènes, une distance qui s'est transmise dans le temps pour donner cette classe tellement imbue d'elle-même qu'il faudra les remettre à leur place les armes à la main. Mais cette culture du sentiment aristocratique arrogant, d'un quant à soi le plus souvent méprisant, limite-raciste, a donné ce style monarchique qui fait les délices des salariés de la France d'aujourd'hui. Il faudra dans la suite analyser ce qu'on appelle aujourd'hui le libéralisme à la lumière de la préservation dynastique de ce sentiment d'orgueil sans limites, mais surtout d'une véritable culture du défi d'honneur qui en prend le relais au vingtième siècle dans la mafia américaine, porche d'un monde des affaires dont les guerres parfois sanglantes tiennent en réalité plus souvent à des conflits de personnes qu'à des considérations purement économiques. Le cinéma américain, et nous le montrerons plus loin, est déjà tout entier engagé dans une culture-retour à l'éthique nomade. Il n'est pas obligatoire de se contenter d'y voir une opération de propagande libérale, il vaut mieux y voir un symptôme de la nostalgie d'un peuple qui n'a jamais su assumer le "settelment" jusqu'au bout, parce que son destin était génétiquement frappé de la marque du nomadisme dont il a goûté les fruits dans une sorte d'interlude édénique et sauvage. Le châtiment fut la Guerre de Sécession, mais elle n'a pas su détruire le souvenir dans la mémoire des Américains. Le romantisme américain tourne aujourd'hui autour du crime en série que distille le Nord aux dépens du Sud, une confrontation arbitrée par un sud excentré, Hollywood.



TERRITOIRE ET MONARCHIE ABSOLUE


"Le territoire est une humanité mise en forme, qui fait corps avec des lieux, les déchiffre, les habite."
Pierre Legendre : Miroir d'une nation.


La monarchie absolue est née comme une mode. Il faut s'imaginer l'Europe du second millénaire comme une constellation de pouvoirs qui reposent au commencement sur les personnes, comme nous l'avons déjà souligné. Pour rappel, cela signifie que le territoire s'identifie non pas à un ordre cartographique et quantitatif, mais à la personne du souverain. Cette idée cache l'ancien statut nomade, où la souveraineté sur l'espace procède directement de la simple présence de l'homme : en ce temps-là, il n'y a pas réellement de territoire, il n'y a que du parcours où celui qui marche possède en continu ce qu'il parcourt. Entre l'homme et la nature qui l'entoure, il n'y a pas de différence radicale, il y a une entente d'origine, un équilibre écologique hérité des conditions de stabilisation de la vie. La chasse n'est pas une pure prédation au sens animal, mais une sorte de pacte silencieux entre des entités qui représentent chacune la vie stockée en quantité limitée. Ces entités ont donc des relations que nous imaginons difficilement, car elles se passent du langage, mais il existe quelques expériences connues qui rendent compte de la possibilité de telles relations. On a pu ainsi observer que des naufragés dépourvus de toute réserve de nourriture et sur le point de périr au milieu du Pacifique soient sauvés pendant des semaines par ce qu'ils décrivent comme un miracle, c'est à dire un véritable sacrifice organisé par des espèces de poissons et de tortues qui se laissent prendre en l'absence du moindre outil de pêche ou de chasse. Un couple d'Anglais a survécu ainsi cent dix-sept jours dans une survie de caoutchouc, alimenté par une sorte d'écosystème qui s'était constitué autour de leur esquif. Dans de tels cas, la vie semble se reconnaître non pas comme une simple tendance à persister, mais comme une conscience réciproque d'une échelle de valeur sans raison apparente, une hiérarchie naturelle qui doit, quelque part poursuivre des fins communes. Le naufragé est, de nos jours, la réplique exacte de ce que pouvait être le nomade avant le néolithique, enfermé dans un statut de la déréliction que nous ne connaissons pas, où l'abandon n'est pas vécu comme l'absence de signe d'une entité transcendante, mais comme le silence des autres, silence des autres naturels et non pas seulement le silence des autres hommes. "Le silence des agneaux" est un titre parfaitement génial pour le destin d'un serial killer pour qui les hommes sont redevenus des êtres indéterminés, identiques aux êtres naturels qui s'offrent au sacrifice de la manducation universelle.
Ces hobereaux répandus à travers l'espace s'observent et examinent les méthodes de gouvernement de leurs pairs. Comme aujourd'hui l'Europe se met à l'américanisme, des souverains comme le Grand Frédéric de Prusse ou Joseph II d'Autriche-Hongrie, prennent des leçons d'absolutisme et de modernité chez les souverains voisins. Ainsi se déplace la prépondérance, selon l'application d'une idée qui réussit, qui est reprise et améliorée, ou, comme dans le cas de Joseph II, qui rate par incompatibilité avec l'ordre régnant. Encore une fois, ce ne sont pas les forces économiques ou militaires, ou encore les vertus particulières d'un peuple qui déterminent le succès de l'entreprise, mais la force et la rationalité d'une intuition soutenue par l'énergie d'une pensée ferme et résolue. Il en va ainsi du modèle de la monarchie absolue. Celle-ci se veut à l'origine comme l'ampliation du modèle primitif : le Roi n'est à l'origine que le représentant des véritables souverains, le symbole d'un accord entre ces représentants sous son arbitrage. Le Roi n'est qu'un hobereau parmi les autres, la plupart du temps choisi parmi les plus pauvres afin de limiter son pouvoir d'intervention dans les affaires privées des Seigneurs. Saint-Louis, Richard Cœur de Lion et presque tous les Empereurs du Saint Empire Germanique, n'étaient que des instruments politiques aux mains des puissances réelles, l'Eglise et les grands féodaux. L'extension de cette puissance réelle se fera donc aux dépens des féodaux et de l'Eglise. De Louis XI à Mazarin le jeu consiste à agrandir le domaine royal par le jeu des événements successoraux, quitte à tricher quand il le faut pour forcer les cartes. Le territoire reste alors strictement lié à une figure humaine jusqu'au point critique où naît le territoire proprement dit, la nation, c'est à dire un espace homogène mathématique - la res extensa partes extra partes de Descartes - qui deviendra la Nation. A mesure que la figure royale s'empare du territoire, de l'image de la nation, celles des féodaux qui continuent de gérer leurs espaces régionaux se délitent et perdent leur emprise. Or, dans cette opération qui provoquera aussi bien la Fronde que la Révolution Française, l'emprise du corps du Roi sur le territoire faiblit en même temps que celle des seigneurs locaux. Elle faiblit pour disparaître totalement en tant que définition de la souveraineté. On passe alors dans la nation matérielle, dans un vécu du territoire en tant que pur terrain quantifié et limité strictement par des frontières dont la naturalité vient renforcer l'idée qu'un pays n'est qu'une surface de terres utilisables techniquement de telle ou telle manière, exploitable, certes par le Roi, mais par n'importe qui d'autre. Le territoire se disqualifie en tant que spécificité féodale ou royale. Pour mieux comprendre cette évolution en réalité philosophique, on peut se reporter à l'évolution de certaines activités comme la chasse et la pêche, ou encore l'aménagement des territoires, des activités qui portaient toutes la marque personnelle du souverain. Celles-ci vont très rapidement s'homogénéiser à l'instar de la monnaie, des méthodes juridiques et administratives, ainsi que des mœurs.
L'absolutisme se révèle donc être une toute autre opération qu'une simple extension du pouvoir ou d'une centralisation violente de ce dernier. Elle transforme en profondeur la nature même de la relation de l'homme à son environnement. Les blessures qu'a infligé cette évolution aux êtres humains se produiront encore souvent sous les coups de boutoirs du progrès technique. Des hobereaux hongrois se battront jusqu'à la mort pour empêcher le train de morceler leurs terres, les écologistes ne ratent pas une occasion de protester contre un nouveau projet qui porte atteinte à l'intégrité du territoire devenu pur spectacle et inépuisable source de romantisme anti-technique. Le sentiment des écologistes procède à l'évidence de la vague intuition d'une unité ontologique de la réalité humaine et de ce qu'ils nomment encore la Nature. Ils savent pourtant que cette nature est devenue depuis longtemps elle-même une réalité technique, un produit des mains et de l'esprit humain qui ne contient plus rien de la richesse d'une nature autonome - dans laquelle il faut inscrire aussi la nature humaine, nantie de la même "autonomie", cette liberté dont on parlera tant beaucoup plus tard - à peine perceptible encore dans les quelques hectares de forêts primitives qui subsistent à la surface de la planète.
La centralisation monarchique, suivie logiquement comme le note Marcel Gaucher, par le Jacobinisme, forme donc en les aménageant, les bras morts du nomadisme. Ce dernier ne périt pas par formation de frontières - le limes romain n'était pas en réalité une frontière car une frontière ne devient telle qu'à partir du moment où s'installe une circulation dans les deux sens - mais par dépersonnalisation du territoire, par son inscription dans une pure matérialité. Les pays commenceront alors par se définir comme paysages, comme recel de richesses diverses et comme objets de représentations essentiellement cartographiques. Le visage humain de la souveraineté s'estompera progressivement. Seuls quelques exemples exceptionnels continueront d'alimenter la chronique des états à problème, les tyrannies attardées pratiquants ce qu'on appelle naïvement le culte de la personnalité comme la Roumanie de Ceaucescu, les divers stalinismes survivants comme Cuba ou la Corée, mais aussi la France dont la République a d'ailleurs pris le visage de Marianne, une Marianne qui continue de séduire les peuples au point de devenir gênante dans le concert tonitruant du mondialisme.
La France est ainsi devenue l'une des grandes réussites de la sédentarisation, le plus grand bras mort du nomadisme. Mais un bras mort est toujours entouré de masses vivantes qui, en général, travaillent à la réduction des marais formés par les fleuves qui meurent. De nos jours cet environnement, qui continue de troubler la République et à la déstabiliser, est à chercher évidemment à ses frontières, là où couve la braise du mouvement, là où continuent de frémir les angoisses de l'incertitude identitaire et linguistique. Les populations dont l'histoire est une série d'allers et venues entre des souverainetés hostiles ne se sont jamais réellement identifiés au territoire national. La Corse, l'Alsace, la Bretagne ou encore le Pays basque ne cessent d'être agités par un vertige qui entretient certains aspects archaïques de la vie sociale et des mœurs et parfois le mélange des deux. Ainsi la Corse où le terrorisme ne devrait pas être interprété comme une dérogation au patriotisme, mais au contraire comme la volonté d'une implication plus forte dans la participation à la démocratie. Les Corses, en effet, se distinguent par un archaïsme fondamental qui lie l'activité politique à l'évolution sociale de chaque individu : c'est dans le courage politique que le jeune Corse doit prouver sa capacité à prendre des responsabilités dans son clan familial, de prendre la suite du pouvoir tribal. Le rattachement des Corses à leur "vallée" n'est pas folklorique, même s'il fait rire les énarques, il manifeste le sérieux avec lequel ces Français se mobilisent pour gérer leur posture sédentaire. Ce côté initiatique incline malheureusement encore du côté de la violence parce que le courage de l'individu n'a pas encore trouvé à s'exprimer autrement, mais dès qu'une acculturation plus poussée aura gagné les plaines et les montagnes de l'Ile de Beauté, alors on découvrira une toute nouvelle dimension de ce petit peuple têtu, plein d'humour et de ruse. Beaucoup moins rigolos sont les Alsaciens qui ne trouvent à réagir à leur malaise que par la réponse menaçante d'un fascisme rampant, d'une nostalgie de l'ordre Hitléro-Suisse qui représente le degré zéro du sédentarisme, le degré où la mort se transforme elle-même en néant.



LES EMPIRES OU LA JOIE RETROUVEE



Bonaparte, la reine Victoria, Behanzin ou Chaka, Hitler ou Staline ont tous transgressé sous une forme ou une autre, selon des impulsions plus ou moins diverses, le statut quo péniblement conquis avant leurs règnes. Avec eux naissait l'impérialisme, lointain cousin des expéditions espagnoles et portugaises dans les eaux de l'Atlantique sud. Les deux formes de cette resucée du colonialisme des Anciens, sont très différentes l'une de l'autre, en même temps qu'elles ne ressemblent en rien à la tradition des clérouquies grecques ou des conquêtes d'espace romaines.
Il reste que toutes ces expéditions ont un point commun : l'aventure d'une errance plus ou moins calculée. Donc, une tendance vers le retour aux mœurs de nos chasseurs d'avant l'araire et le grenier à blé. Dans la Grèce ou la Rome antiques, les décisions d'expédier au loin des groupes d'hommes et de femmes avaient, en général, deux causes : ou bien l'entretien de la population devenait soudain problématique, effet d'une série de mauvaises récoltes, ou d'une guerre aux conséquences graves, ou bien le commerce exigeait une nouvelle escale qui bien souvent étaient destinée à couper l'herbe sous les pieds des Phéniciens ou des commerçants venus du nord. Les colonies ainsi créées, qui gardaient une relation de vassalité directe avec la cité d'origine, formaient un réseau de villes destinées avant tout à abriter les flottes de commerce ou de guerre et à assurer aux métropoles la fourniture de produits spécifiques comme les métaux rares ou les matières premières nouvelles et devenues indispensables comme les teintures, les terres rares, les parfums et la joaillerie, rares en Hellade et en Italie. Jamais elles n'étaient conçues comme une extension du territoire grec lui-même, malgré les liens qui les attachaient à leurs métropoles relatives. Ces colonies étaient planifiées et fondées comme on jette une bouteille à la mer : ça marcherait ou ça ne marcherait pas, de toute façon il fallait, soit partir pour réduire le nombre de bouches à nourrir, soit partir au nom de l'expansion de la métropole et assurer ainsi sa survie. Au résultat, les clérouquies restaient des cités associées au destin de la métropole. On l'a vu dans la guerre du Péloponnèse où la flotte athénienne envoyée en Sicile, subit un échec catastrophique pour Athènes qui perd dans l'opération le plus clair de sa puissance et la plupart de ses clérouquies siciliennes.
Cette forme de l'aventure nomade reste donc ambiguë quant à sa nature qui reste avant tout de favoriser la stabilité et la puissance de la métropole. Elle ressemble en cela aux conquêtes coloniales du dix-neuvième siècle en Afrique et en Asie, du Moyen jusqu'à l'Extrême-Orient, étant entendu que pour chacune de ces zones il faudra encore distinguer les colonisations de peuplement et les autres. Là où les Portugais et parfois les Anglais envisagent de s'installer, comme par exemple ils l'ont fait en Afrique australe, ni les Français, ni les Belges, ni les Allemands ne se donnent comme objectif clair de devenir les nouveaux habitants de l'Inde, de la Côte d'Ivoire, du Cameroun ou du Nyassaland. Dans l'Antiquité, en fin de compte, tous les clérouques grecs seront assimilés par les puissances qui naissent partout, de l'Egypte jusqu'au pourtour de la Mer Noire. En l'an 200 après JC, les Grecs d'Italie n'existent plus que comme une classe de clercs et de précepteurs au service de la chevalerie romaine.



L'AVENTURE AMERICAINE



La distinction entre colonisation de peuplement, dont l'exemple le plus simple est le retour des Juifs en Palestine, hier et aujourd'hui, et l'impérialisme qui n'est qu'une forme exportée de l'exploitation économique, est essentielle. Elle recouvre notre propre dichotomie des tendances sédentaires et l'instinct du retour au nomadisme. L'exemple le plus intéressant à étudier dans tout le lot des expéditions lointaines, est certainement celui de la colonisation de l'Amérique du Nord. Son originalité est d'abord qu'elle s'entame dans la totale aventure, c'est à dire qu'elle ne se pose aucun objectif précis, pour finir comme la plus grande colonisation de peuplement réussie de tous les temps. Or les premières expéditions qui suivent l'aventure espagnole plus au sud, vont révéler un territoire tellement vaste que les colons aventuriers, les grands nomades transatlantiques vont devoir poursuivre sur le terrain leur dérive dans l'inconnu. De nomades marins, ils vont devenir des nomades terriens, et dans une grande mesure le rester, au gré des conjonctures économiques, rarement politiques. La caravane est encore aujourd'hui le symbole d'une existence sans racines territoriale, et ce qui caractérise le mieux l'espace des Etats-Unis est l'unité des mœurs et de la langue : d'un bout à l'autre du pays on parle la même langue, on mange les mêmes hamburgers et on construit à peut de choses près les même maisons, les mêmes gratte-ciel, les mêmes usines, les mêmes églises et les mêmes bâtiments publics. Comparée à l'Europe, l'Amérique est un pays d'une monotonie culturelle incroyable et le caractère des Américains semble comme formaté dans ce moule unaire. C'est que les patries sont devenues interchangeables, la mobilité de l'emploi ayant le dessus sur toutes les autres considérations. Pendant les années de crise, les trains de marchandises étaient remplis de "hobos", ces faux-chemineaux qui parcouraient les Etats-Unis à la recherche de travail. Ils étaient redevenus des nomades chasseurs d'emplois aussi précaire que le gibier d'il y a dix mille ans. Le travail étant devenu l'étalon de la survie, la mobilité est devenue aussi naturelle que les itinéraires nomades qu'on peut décrire comme le puzzle alimentaire du temps. La naissance d'une entreprise est le même événement que l'anticipation du lieu où l'on sait que l'on va découvrir une bonne récolte de fruits. Aussi, l'Amérique possède-t-elle de forts traits de ressemblance avec l'avant néolithique, ce qui explique son isolationnisme et l'absence de tout esprit de conquête autre qu'économique, son sens de la démocratie et d'un droit qui repose sur la jurisprudence plutôt que sur la loi écrite, son taux de violence élevé, qui dépend de deux facteurs, l'esprit de risque nomade et les frontières vitales, à commencer par celles du pays. Car les USA sont malgré tout pris dans la contradiction d'un caractère nomade dans une universalité sédentaire. Leur mépris sans cesse renouvelé pour l'organisation des Nations-Unies, montre que les Américains ne sont pas des universalistes stricto sensu, mais les universalistes de leur modèle seulement. La paix mondiale ne les intéresse que pour autant qu'ils puissent circuler en toute sécurité à travers le monde pour y faire commerce. Leur hostilité pour la France provient directement de cette opposition fondamentale entre paix immobile et paix mouvante, la France a inventé l'art de vivre sur un sol, chose incompréhensible pour les pionniers du nouveau monde. En réalité l'ancien.
L'histoire elle-même de l'Amérique, aussi courte qu'elle soit, résume d'une manière assez claire l'histoire du destin global de l'occident. Elle est marquée en gros par deux phases essentielles, révélatrice des mouvements sous-terrains du destin de ces aventuriers. La guerre d'indépendance ne compte pas beaucoup comparée à la guerre de sécession, car cette dernière a un triple effet. Les causes de cette guerre tiennent toutes dans les forces centrifuges, économiques et culturelles qui éloignent progressivement les états du sud qui demeurent comme envoûtés par l'esprit nomade. La victoire du Nord est donc avant tout la victoire de la stabilité sociologique, de l'Américain qui veut et réussit son "settlement". La libération des esclaves noirs est aussi la fin des transhumances transatlantiques, des aventures que représentent la chasse aux esclaves et leur "domestication". Dernier effet important, la destruction de la société esclavagiste unifie d'un coup, au prix certes d'immenses souffrances, le territoire de l'oncle Sam.
Ici, il faut aborder l'aspect politique de l'histoire américaine, dont la forme démocratique et le libéralisme originaire sont évidemment liés à la trajectoire nomade primitive, puis à celle de la conquête de l'Ouest, puis enfin à l'épopée de la guerre de Sécession qui remua une immense partie de la population du nord et du sud une nouvelle fois. Si on compare les événements qui suivent l'indépendance, il faut bien reconnaître que les Américains semblent brûler certaines étapes. Non seulement leur modèle politique d'origine, la monarchie constitutionnelle anglaise est plus près d'une aristocratie régnante que d'une démocratie, mais le pays n'est pas prêt à l'exercice de la démocratie, les vraies cités sont rares, le territoire immense, plutôt redevable d'une politique à la Pierre Le Grand qu'à la Périclès. Et cependant, il n'y aura aucune transition par quelque forme de tyrannie ou de monarchie qui soit. La guerre d'indépendance aura certes suffi comme expression du refus de l'autorité royale, mais rien n'empêchait les colons enfin débarrassés de structurer leur état sur le même modèle que l'ancienne métropole. Pour les politologues de l'époque, la décision démocratique fera figure de révolution fondamentale, la première en fait depuis l'Antiquité. On explique volontiers cette révolution par quelques lieux communs sur l'origine et la répartition des classes sociales. Pour la plupart d'extraction modeste, les colons européens auraient tout naturellement choisi un modèle pour lequel beaucoup d'entre eux se sont battus dans leur propre pays. D'autre part beaucoup de ces colons représentaient des minorités religieuses mal tolérées en Europe et dont le messianisme nomade faisait des militants acharnés de l'égalité. Ces arguments sont bons, mais ils ne rendent pas compte entièrement du phénomène. Ils ne tiennent surtout pas compte de ce qu'a induit, pour les premiers arrivés, la vie sauvage des débuts, lorsque ces hommes furent plongés du jour au lendemain dans un statut dont ils ne connaissaient rien mais qui impose rapidement ses paramètres physiques et idéologique.
Le mot pionnier, "pioneer", est en Amérique un mot sacré. Il condense en fait ce qu'on appelle le rêve américain. Ce fantasme de liberté totale confrontée à ces travaux d'Hercule qu'a représenté la fondation d'une nation civilisée, anime aujourd'hui encore la foi du peuple américain dans le génie et la puissance de l'individu placé dans des conditions d'absolue liberté. Comment ces hommes dont les ancêtres ont conquis l'espace les armes à la main, comment ces citoyens pourraient-ils sérieusement envisager de confier leurs armes et la violence en général, au contrôle du seul état ? C'est une des différences essentielles entre la démocratie américaine et la République qui, elle, confisque tout naturellement l'usage de la violence à l'ensemble des individus citoyens. Mais il faut imaginer et poétiser l'aventure dans sa toute première phase, un peu à la manière de Jarmusch dans son film Dead Man qui réussit à rendre l'atmosphère d'une déambulation dans des forêts sans fin, à mettre en scène les enjeux d'une rencontre au milieu de ce néant comparable à la situation du marin au milieu de l'océan. Il analyse d'ailleurs avec génie la double condition de ce blanc livré à l'aventure la plus dangereuse - il est pourchassé par la police mais aussi par des meutes de tueurs - et sa rencontre avec un vrai nomade indien. Il est vrai que cet Indien connaît William Blake pour avoir vécu parmi les Blancs comme un singe dans un Zoo, et c'est précisément sur ce signe poétique de reconnaissance que va se sceller une amitié impossible. Je cite cet exemple pour concrétiser la situation nomade, mais il est évident que la mise en scène de Jarmusch ne correspond en rien à la situation nomade pure.
En effet, les pionniers eurent affaire à une telle pureté au contact des Indiens. Dans le film dont nous venons de parler, la situation du héros postule a priori la violence absolue. On se trouve sur le radeau de la Méduse où l'homme va jusqu'au cannibalisme, mais la vérité primordiale du nomadisme n'a sans doute rien à voir avec un tel postulat. On a fait trop vite de nos civilisations un dégradé de barbarie, or il n'en est certainement rien. Avant la sédentarisation, la violence n'a pas pu être la seule rationalité des rencontres humaines, car une telle hypothèse ne laisse aucune place à une modification, à la mutation dont nous parlons, à ce que l'on nomme un peu vite le progrès. Non, les pionniers américains ne se sont pas immédiatement heurté à l'hostilité des tribus indiennes presque toutes nomades. Au contraire, on sait que les premières relations ont été amicales et fructueuses pour les deux partis. Il en a d'ailleurs été de même lorsqu'au XVème siècle les Portugais ont établi des relations politiquement pacifiques avec les habitants du Congo et de l'Angola. Globalement nous pensons le contraire, nous sommes persuadés que la violence est l'exception dans la rencontre nomade.
Et ce pour de nombreuses raisons dont la plus importante à nos yeux est à mettre au compte de la problématique linguistique. Retour à la Bible. Le mythe de Babel intervient comme le point de départ de la condition nomade, comme l'éparpillement des hommes sur la planète parce qu'ils ont osé se mesurer à Dieu. A noter ici qu'il faut toujours lire le Livre sur un double registre : d'une part il retrace la révolution néolithique proprement dite, de l'autre la totalité de l'histoire humaine. Comme les auteurs de la Bible ne pouvaient concevoir la réalité de l'époque de l'errance humaine dans sa pureté, ils ont forcément imaginé, exactement comme la plupart des anthropologues, que cette errance était une régression par rapport à la réalité civilisée qu'ils connaissaient déjà. Dans la chronologie du Livre, la période nomade appartient donc à une punition divine, et on ne saurait imaginer des nomades heureux. La diversité linguistique dont Dieu les frappe signifie immédiatement violence réciproque sur la base des différences. Or l'erreur de logique est évidente, la diversité des langues ne peut faire référence qu'à une réalité postérieure au néolithique, car les langues en tant que telles ne peuvent se tisser que dans des sociétés rassemblées et sédentarisées, au moins partiellement. Pour partager une langue, il faut partager un territoire, c'est une loi qui ne souffre aucune exception, les ethnologues le savent bien et en particulier ceux qui ont étudié les langues bantoues qui possèdent toutes des racines communes et s'adaptent facilement les unes aux autres. La zone Swahili de l'Afrique, en gros la côte Est, fonctionne exactement de la même manière, par une structure commune où se distinguent des dialectes particuliers. On pourrait comparer cette situation linguistique à celle de l'Allemagne par rapport à la France. Nos voisins disposaient à l'origine deux langues de base, le Moyen Haut-Allemand et le Moyen Bas-Allemand. Ces deux langues étaient en réalité des familles de langues, des ensembles de dialectes qui mirent beaucoup plus de temps à se résoudre dans le Haut-Allemand tout court que les dialectes ressortissants de la langue d'Oc et de la langue d'Oïl. Pourquoi ? Parce que l'Allemagne sortait d'une période nomade qui a duré beaucoup plus longtemps que dans la Gaule celte et romaine, comme nous l'avions souligné plus haut. Le Saint Empire Germanique ne fut en effet stabilisé réellement qu'à partir du X- XIème siècle, après la terrible campagne de christianisation qui dépeupla tant de Länder. Les langues vernaculaires n'avaient donc aucune raison de s'unifier comme on allait le faire en France à partir des premières dynasties franques dès le 5ème siècle.
L'Allemagne attendra le dix-septième et le dix-huitième siècle pour que Leibniz compose une langue essentiellement basée sur le dialecte du Hanovre. L'opération fut facilitée par un trait particulier aux langues nomades, leur circulation continuelle leur conférant de plus grandes ressemblances que des dialectes locaux immobiles. Il est certain que les dialectes en usage dans le peuple en France différaient beaucoup plus de la langue académique qui, elle, s'unifiera très tôt mais au niveau de l'aristocratie seulement. A tel point que lorsque les Normands eurent conquis la Grande-Bretagne la langue anglaise devra se constituer sur la base d'un mélange 50 / 50 de Français et de Saxon. Tant que la noblesse normande gardera la puissance en Grande-Bretagne, on ne parlera que le Français dans les châteaux de la fière Albion.
Les pionniers américains étaient des nomades en tout, sauf dans leur langue. L'Anglo-Saxon est aussi une famille de langues, comme nous venons de le voir pour le rôle qu'a joué le Français dans sa constitution. Cette famille comprend, en fait, la totalité des langues européennes sauf les langues du sud, l'Italien et l'Espagnol, ce qui ne manquera pas de conférer aux ressortissants de ces deux péninsules un statut très particulier dans la nouvelle colonie. Donc, les pionniers se comprenaient lorsqu'au détour d'un sentier il leur arrivait de se croiser. Détail essentiel, car parler une même langue c'est d'abord pouvoir faire rapidement état de ses intentions. Dans la posture purement nomade, celle d'avant l'agriculture, le problème était beaucoup plus difficile. Il est vraisemblable qu'alors c'était le rite et la gestuelle qui remplaçaient la parole vive. Sans doute le silence était-il de rigueur précisément pour éviter les malentendus, pour ne pas anticiper sur une relation qui pouvait se faire pacifiquement ou ne pas se faire. Mais les Américains rencontraient aussi des Indiens, avec lesquels ils ne pouvaient pas spontanément s'exprimer sur une base commune. On peut donc imaginer qu'ils eurent aussi recours à l'artifice du rituel, tout le monde en connaît certains aspects. Cette phase de la colonisation de l'Amérique est en quelque sorte le trésor culturel des Etats-Unis. Sa richesse est multiple : au premier plan il y a cette sorte d'audace permanente qui est exigée en permanence de la part de ces aventuriers que l'on qualifie souvent de "têtes brûlées", autant dire suicidaires dans la mesure où en général ce sont des hommes et des femmes qui n'ont rien à perdre. Cette témérité est d'autant plus remarquable qu'il vient de la part d'êtres humains qui ont appris la vie sous les auspices d'une réalité parfaitement sédentaire. Toutes et tous ont des souvenirs de la banlieue de Londres ou de Dublin, de leur village scandinave ou germanique, ils ont été enracinés dans une réalité qu'il ne faudrait pas, imprudemment et trop vite qualifier de sûre, en ces temps-là la sécurité n'était pas un bien automatiquement assuré par l'état, mais la familiarité des lieux et la solidarité clanique remplaçaient très largement les carences du contrat social. Or, face aux espaces américains, il fallait bien faire son deuil de cette bonté de l'environnement, de la chaleur familiale et du flux lent des journées pacifiées par les cloches du village. Dans la culture américaine, et notamment le cinéma, ce thème du courage viril, de l'audace des têtes brûlées, quels que soient les objectifs, fait le fond commun de la plupart des scénarios. L'héroïsme est ce par quoi s'identifie le sujet depuis qu'il a quitté les sentiers de la liberté pour la société, les Grecs on poussé cette détermination jusqu'au bout.
Pour conclure sur l'Amérique, on pourrait dire ceci : sa conquête est une rupture totale avec l'évolution de l'Outre - Atlantique. Les émigrants du Mayflower ne partaient pas dans un autre pays, mais bien comme on le dit encore aujourd'hui, dans un autre monde. Et ce monde ressemblait à s'y méprendre au monde d'avant le néolithique. Le phénomène de la sédentarisation n'avait pas encore affecté la civilisation indienne, qui vivaient encore totalement sur le mode nomade. Et là il y a une observation intéressante à faire, c'est que ces Indiens avaient aussi connu des formes sédentaires, ou du moins se sont retrouvés au contact de formes sédentaires de vie dans le sud. Ce qui signifie de deux choses l'une : ou bien ces Indiens sont des résidus des Empires du sud mexicain et ils auraient donc vécu une évolution inverse de la nôtre, ou bien ce sont des ensembles tribaux qui représentent une forme, peut-être la forme la plus évoluée, aboutie, du nomadisme. L'histoire d'Ishi, cet indien découvert en 1950 dans le désert du Névada et qui n'avait jamais eu de contact avec les blancs parce qu'il se croyait encore en guerre contre eux, montre remarquablement comment vivaient ces Indiens et quelles étaient leurs valeurs. On peut découvrir dans l'ouvrage publié par Terre du Monde et qui porte le nom de ce héros devenu portier de l'Université de Californie, des mœurs qui semblent répondre à la perfection à toutes les questions politiques, morales et métaphysiques, sans dogmatisme et sans la violence qui l'accompagne partout. Le monde d'Ishi n'est pas le monde décrit par Bougainville dans le Pacifique tahitien ou par les utopistes du dix-huitième siècle, il est un monde réaliste et dur, où la paix est la condition première de la survie, et non pas le produit d'une évolution séculaire. Sa morale est une morale ouverte sur le mystère de l'être et respectueuse de ce que l'être dévoile dans l'étant, un écologisme intégral avant la lettre. Dans cette forme d'animisme, ces premiers Américains avaient une relation à l'être dont nous n'avons jamais connu collectivement la forme. C'est sans doute la raison pour laquelle les Européens les ont massacrés si froidement et avec un tel sens de la légitimité de leurs crimes. Eux, les arrivants, provenaient d'un espace où régnait l'oubli de l'être dans ses formes les plus radicales, les religions chrétiennes, il n'était pas question d'accepter une révolution aussi radicale de leur mentalité et de leur économie libidinale.



L'AVENTURE COLONIALE


"C'était l'Afrique, la vraie, la maudite : l'Afrique noire...
- Restez avec nous, fit le commandant. Là c'est le pays du diable."
Albert Londres Terre d'ébène.


Le colonialisme ou l'impérialisme, n'ont pas toujours eu mauvaise presse, même dans les classes modestes. Décrits par les historiens comme des mouvements d'expansion politiques, économiques ou de civilisation, ces vastes mouvements de transhumance ont pris leur essor avec la fin du trafic esclavagiste. Les premiers aventuriers cédaient la place à des administrateurs et à des exploitants, comme si les zones de l'AOF, de l'AEF et de l'Afrique Centrale, étaient promises à un peuplement européen qui viendrait coiffer en maître la destinée des "indigènes", trop contents d'envisager de devenir leurs esclaves sans avoir à franchir les mers du sud. En Europe, dans les fratries paysannes de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, mais surtout du début du vingtième, le départ pour la colonie restait toujours une solution séduisante pour la bouche surnuméraire ou pour le jeune attiré par l'aventure et les rêves de fortune. L'existence sédentaire a un terrible désavantage pour la jeunesse, c'est qu'elle ne laisse aucune place au rêve, du moins le rêve ne peut-il excéder quelques objectifs modestes au plan des conditions dans lesquelles passe le temps dans leur hameau, leur petite commune ou la ville. La grande ville est sans aucun doute possible, la mise en scène des formes aléatoires d'existence, l'anonymat et le jeu dynamique des destins personnels, alors qu'à la campagne, quoi qu'on fasse, le temps finit toujours par s'arrêter. La désertification actuelle des zones rurales n'est certainement pas à mettre au compte d'un quelconque appauvrissement de ces espaces, mais bien à leur appauvrissement dans le mouvement des choses et des destins, et la pénurie de plaisir. La paix ancestrale du clocher dominical et des chants du coq, s'est transformée en cimetière des ambitions les plus humbles. La vie a comme cessé d'irriguer ces espaces, le bras mort du nomadisme étant devenu le champ mort de la vie sédentaire. Au demeurant, le capitalisme et le commerce moderne ont donné une sorte de coup de grâce à la vie rurale, parce que celle-ci abandonnait de plus en plus vite l'autarcie qui définissait en grande partie son essence. Autarcie = liberté, et tant que les paysans ont su tirer leur épingle du jeu dans cette opposition entre leur liberté et l'aliénation industrielle, leur milieu n'était pas menacé. Il en sera autrement dès qu'ils accepteraient de dépendre du commerce et plus tard directement de l'industrie.
Dans ce monde métropolitain qui se pétrifiait de toute part, les gouvernements ne savaient plus comment stopper l'exode rural, autre genre du nomadisme intérieur, qui remplissait les manufactures et donc les villes, quelle que soit la conjoncture. Avec les colonies ils encourageaient la naissance d'un autre exode, ce qui ne fut pas si difficile car depuis le Roi Louis XVI le mouvement du peuple français n'a jamais plus cessé. Tout d'abord c'est la Révolution qui dût s'exporter pour se défendre et établir ses valeurs dans le monde, puis ce fut l'Empire, mais même en pleine prospérité banquière du Second Empire, la capitalisation du plaisir n'arrivait jamais à se faire assez, ni en quantité, ni en qualité. Pour trouver l'ivresse, il fallait choisir la grande ville ou bien l'expatriation. Les colonies offraient un avenir même aux plus pusillanimes, l'état français se chargeant progressivement d'administrer ces espaces inconnus, pour lesquels étaient requis outre une forte maréchaussée, de nombreux ronds de cuir bien primés et à la carrière courte pourvu qu'ils survivent aux climats létaux des Tropiques.
La colonie, c'est l'histoire honteuse de la France, une histoire dans laquelle la République s'est compromise et salie sans scrupules. Si l'histoire présente reste fidèle à elle-même dans sa quête de mémoire, elle jugera un jour les responsables et les coupables. Ce sera pourtant un rude procès, où il apparaîtra sans doute que la belle stabilité de la Troisième République, cet état jubilatoire des Français qui ne tarda pas à les saisir au lendemain même de la défaite de Sedan, bref que ce fut grâce à ces clérouquies modernes qui naissaient depuis l'Afrique australe jusqu'à l'Indochine, que le pays le plus calme du continent réussissait à rester un foyer intellectuel, inventif, puissant et riche, capable de préparer sans trop de faiblesses la prochaine boucherie mondiale de 14-18. Pendant toutes ces années, les colonies n'avaient pas encore atteint tout leur rendement, les grands profits ne commenceront à enrichir les spéculateurs que dans les années trente et quarante de notre siècle, quand les quelques grands travaux d'infrastructure auront ouvert quelques voies essentielles pour pomper les richesses forestières, minières ou vivrières. Les colonies joueront donc longtemps un rôle de fantasme libératoire, de nomadisme onirique dont les contenus évoquaient davantage les joies barbares des Huns que la discipline laborieuse des Romains.
Et de fait, la colonie fonctionnait avant tout comme un immense défoulatoire, où les braves Français découvraient une liberté d'homme supérieur face à l'état de barbarie décrétée. On commence seulement ces dernières années à étudier et à illustrer par des évocations culturelles la vie coloniale. Le destin de l'Afrique du Sud a grandement masqué ce qui s'est passé dans l'ensemble du continent africain, mais aussi en Indonésie, en Extrême-Orient et dans les possessions éparses du Pacifique et des Antilles. L'Apartheid a pris sur soi la plus grande part du péché colonial, et on oublie volontiers que la situation raciste était universelle dans le contexte colonial. Le racisme était de rigueur, même lorsque des individus refusaient de s'y soumettre. Dans les années 50 encore, dans notre siècle, il fallait montrer patte blanche pendant les mois d'essai, il fallait démontrer qu'on était assez raciste pour être efficace, c'est à dire rentable. Pas étonnant qu'un journaliste courageux comme Albert Londres ait déchaîné un véritable scandale lorsqu'en 1928 il s'est permis de décrire la vie et la mort dans ces pays lointains. Le degré d'exploitation des Africains avait atteint une hauteur tenant du génocide, hommes et femmes à la peau noire mourraient par dizaines de milliers dans les grands chantiers ouverts par la métropole aux moindres frais techniques. Londres n'était pas un idéologue anticolonialiste, il ne faisait que constater l'avarice criminelle de la métropole française comparée aux méthodes des autres colonisateurs européens, sur lesquels il semblait lui-même s'illusionner grandement. S'il avait eu connaissance des méthodes néerlandaises de colonisation dans l'archipel indonésienne, il aurait sans doute chanté l'humanité des Français maniant la chicote sur le dos des esclaves noirs. Peut-être n'avait-il pas lu le petit ouvrage de Joseph Conrad qui porte un titre évocateur : "Au cœur des ténèbres", et qui décrit sans fard la situation tragique des peuplades noires du Congo belge.
Au début du vingtième siècle, l'Europe s'était définitivement installée dans son espace clos par des frontières. Les grands schèmes idéologiques à la Hobbes ou à la Rousseau pouvaient commencer à donner leurs fruits pourvu qu'ils soient encadrés par une société réellement telle qu'elle avait été fictionnée par les deux philosophes, c'est à dire une sorte d'espace fixe et définitif, où contrats, lois et règlements pouvaient jouer pleinement leur rôle et échapper à des bouleversements constants. Or, le nomadisme avait regagné en profondeur le désir des européens, comme les Grecs et comme les Romains, ils n'arrivaient pas à arrimer leur bonheur à la terre qui portait leur nom et leurs espoirs. Le colonialisme allait leur permettre de reporter une fois de plus dans l'ailleurs, une espérance plus grande de bonheur et d'entretenir le désir d'échapper à la condition immobile et pensive de l'homme sédentaire.
Mais cet engouement pour les pays lointains et exotiques ne suffira pas à éteindre cette mélancolie qui s'emparait des métropoles où pourtant le progrès technique diminuaient jour après jour les souffrances physiques de la quotidienneté. La pression continuait de monter de partout, le rêve de dériver lentement vers les projets classiques de la guerre, dernière pratique barbare intégrale, dernière ressource pour retourner dans le fantasme du plaisir issu du risque et non pas du travail. L'un des aspects de la colonisation jamais commenté, littéralement passé sous silence dans la recherche historique et donc dans ce qui se transmet dans l'Ecole, c'est l'exploitation sexuelle des colonies. On se scandalise aujourd'hui à propos de ce phénomène que l'on prétend nouveau et qui s'appelle le tourisme sexuel. On fait mine d'oublier que les colonies, toutes les colonies ont été de vastes maisons closes pour les colonisateurs, et qui plus est, des bordels gratuits. En 1958 encore, alors que la Côte d'Ivoire venait de voter son Indépendance sous les auspices de la Communauté franco-africaine, le prix moyen pour une "secrétaire de brousse" - entendez une esclave sexuelle chargée de quelques travaux de ménage - était de quelques bouteilles d'alcool remises au père de la jeune fille, choisie en général dans les âges les plus tendres, et asservie pour une année complète. Que l'on cesse un instant les pompeuses analyses sur l'impérialisme économique des pays d'Europe, et que l'on se penche sur les plus-values libidinales que se sont octroyé tous les aventuriers qui rêvaient bien de s'enrichir, mais qui avaient aussi en vue de quitter le carcan moral rigide des métropoles pour "s'éclater" dans les brousses équatoriales.






III
LA VRAIE CRISE DU MONDE SEDENTAIRE



Les conquêtes coloniales ont été des symptômes réels d'un courant sous-terrain qui n'a jamais cessé d'agiter les sociétés post-médiévales. Au point qu'il faudrait situer le point d'acmé du sédentarisme entre le cinquième et le quatorzième siècle de notre ère, juste avant que la navigation à voile n'entamât ses grandes circumnavigations et ses traversées qui allaient remettre le monde en mouvement. Encore faut-il en retrancher les expéditions des Croisades, mais comme on sait, ces pérégrinations n'affectaient qu'une élite mélancolique, dont les motivations pour la guerre Sainte n'étaient pas foncièrement différentes de celles qui aboutirent aux expéditions coloniales. On sait que la féodalité était en crise depuis le dixième siècle, trop nombreuse et trop pauvre pour tenir son rang, elle chercha un exutoire à ses problèmes dans l'aventure du Proche-Orient. Notons ici que, contrairement à ce qu'on pourrait supposer, la féodalité s'est définie pratiquement comme une société des égaux. Le doublet classique suzerain/vassal recouvre des engagements contractuels qui n'entament en rien l'égalité d'essence des Seigneurs, une égalité d'honneur qui donne à chacun le droit de menacer la vie de l'autre, qu'il soit petit baron ou duc. Au fond, la dialectique du maître et de l'esclave n'a jamais réellement pu se jouer qu'entre maîtres, l'esclave n'ayant jamais accédé au droit de défier le maître. La crise millénariste, qui est à l'origine des Croisades, était donc avant tout une guerre civile entre féodaux. L'Eglise sut les manipuler en direction de l'appât du gain et de l'aventure nomade, si bien que les Croisades eurent pour principal résultat de favoriser l'esprit de centralisation royale par disparition massive des petits féodaux qui pullulaient dans les forêts d'Europe. La sainteté de Louis IX en a fait autant pour le développement de la monarchie absolue que les catherinettes de Louis XI.
Les Croisades confirment que depuis toujours, depuis l'Antiquité, c'est la guerre qui restait la principale thérapeutique contre l'inconscient nomade, ou du moins son régulateur. Jusqu'au vingtième siècle, la guerre restera l'apanage de la Noblesse, un droit absolu qui sera rarement transgressé même dans des situations difficiles, l'exception venant une fois de plus de la France qui réalisa la première conscription au cours de la Révolution, suivie de celles des deux Napoléon. Cette circonstance est d'ailleurs à étudier pour elle-même car elle fonctionne comme une sorte d'anoblissement mécanique des conscrits : ces conscriptions ont plus fait pour la réussite de la République que tous les textes législatifs et les discours à la Chambre, ne fût-ce que parce qu'à partir de la militarisation des Français sous la Révolution et sous Napoléon, le peuple était devenu soldat, prérogative aristocratique qui faisait d'eux des égaux et une force interne menaçante. Il nous est difficile, aujourd'hui, de nous installer dans la culture de guerre, de comprendre ce fait incontestable que les générations d'avant la deuxième Guerre Mondiale n'ont jamais vécu en dehors de la perspective de la "prochaine guerre", véritable ciment des époques, à la fois repère spirituel et point d'investissement total des sociétés sédentaires. A tel point qu'il semble assez certain que le plus grand événement qui ait marqué le destin des pays européens au vingtième siècle est le fait que le budget de l'Education ait dépassé celui de la Défense à peu près partout. C'est au vingtième siècle que la guerre a été trivialisée, abaissée au rang de budget comme les autres et qu'elle a entamé pour de bon, semble-t-il, l'effacement de son prestige et de son utilité. Evénement d'importance, tant il reflète une crise de passage à autre chose, autre chose d'inconnu tant il est encore bien trop tôt pour se prononcer sur ce que sera cette autre culture, celle de la paix. Cette mutation n'est pas ignorée par tout le monde, et on travaille déjà, dans quelques bureaux de l'UNESCO sur cette hypothèse selon laquelle la guerre est en voie d'éradication dans l'esprit du monde.



L'EUROPE ETOUFFEE



Cela dit, ce sont bien les guerres qui ont porté le dernier coup à la guerre. Le dix-neuvième siècle fonctionnera comme une plaque tournante, un moment de saturation de la sédentarité qui représentait une masse critique que ne désamorceront aucun impérialisme, aucune aventure coloniale. Le siècle s'ouvre dans la perspective immédiate des guerres napoléoniennes qui se présentent alors comme une opération de modernisation d'une Europe encore partout dominée par le féodalisme. L'Angleterre, seule nation où le modèle féodal a réussi à s'imposer, jouera tout naturellement le rôle principal pour contrer ce mouvement en le poussant vers l'extrême brutalité, en le forçant à la guerre de conquête. Pendant ce temps naissait aussi en Allemagne le mouvement romantique, partagé entre cette volonté de modernisation et la jouissance d'une paix bourgeoise dont on trouve l'exaltation dans toute l'œuvre de Goethe ou de Hölderlin. Immanuel Kant, lui, se préparait à rédiger un écrit dont le sujet n'était rien de moins que la paix perpétuelle. Tout se passe donc comme si l'éthique sédentaire jouait son va-tout en Europe, la France avait trouvé la solution démocratique, l'Allemagne découvrait son attachement philosophique à la terre. Mariage presque parfait et qui aurait pu magnifiquement fonctionner, si la perfide Albion n'était venu troubler cet hymen avec l'aide d'une Russie encore dans les limbes de l'anarchie féodale.
Pourquoi mariage parfait ? Car cette solution représentait le dépassement dialectique des oppositions de principe entre démocratie et attachement au sol. La Révolution Française avait fait un miracle : imposer une éthique d'essence essentiellement nomade, l'égalité, a une société enracinée dans un sol selon la pire des inégalités. De l'autre côté du Rhin, le peuple allemand sortait enfin de son errance féodale-nomade, et découvrait ce qui allait devenir bien plus tard le Blut und Boden, le sang et le sol, quelque chose comme son identité dans la multiplicité des fiefs. Il faut lire une bonne biographie de Hegel pour découvrir à quel point déjà dans les années 1805, les Länder germaniques se vivaient dans une sorte de fraternité spirituelle. Les universitaires allemands existaient déjà dans une nation universaliste, et le marché des professeurs planait bien au-dessus des frontières internes. Sorti de son contexte sociologique, c'est à dire de ses implications sur le droit, cette découverte idéologique marque la stabilisation définitive de l'espace germanique et ouvre la perspective de l'unification. On peut rêver à une Europe dominée par les deux grands pays continentaux modernisés dès cette époque, et à toutes les horreurs qui auraient pu être évitées pour en arriver quand même à ce point ! Les romantiques ne s'y sont pas trompés qui ont soutenu comme ils purent ce projet grandiose. C'est que le romantisme en tant que tel peut être considéré comme l'entéléchie de l'idée sédentaire : l'homme de culture découvre le site qu'il habite, il découvre qu'il habite un site et s'interroge sur ce que signifie cet habiter. Cette première forme de l'écologisme contemporain est alors un moment de grâce collective dans une Allemagne florissante et belle. Mais ne nous y trompons pas, le vrai romantisme, celui des frères Schlegel comme celui de Goethe ou de Hölderlin, n'est pas constitué par des hymnes écologistes avant la lettre, il est d'abord une revendication de la vérité qui précisément gît en dessous des beautés que la nature expose sur la place publique. Il ne se mire pas dans les tableaux champêtres qu'affectionnait Marie-Antoinette, mais pose la question de l'écart ent