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Mardi 10 juillet 2001
Lisez bien la date. Oh ! Elle n'a rien de spécial, comme ça, bien que chaque jour qui commence est un jour spécial (subjonctif ? Non, car ici le subjonctif enlèverait quelque chose à la force d'affirmation de la proposition), chaque jour est le dernier jour, le grand jour, le jour qu'on attend depuis toujours, et toutes ces sortes de chose. Tenez, il y a deux jours je me suis réveillé à la même heure, six heures, et dans ma boîte aux lettres il y avait un message m'annonçant le décès de ce qu'on appelle un vieil ami. Je connaissais Pierre depuis 1968, et si vous avez déjà lu quelques lignes de mon Journal, vous devinez dans quelles conditions nous nous sommes rencontrés. Pierre, de son nom Bernard, est mort en Mauritanie, dernier avatar de sa curieuse carrière de démographe. Comme ça, un infarctus, à soixante et un ans, dans un pays trop éloigné de Paris pour qu'il ait une chance de survivre. La première et la dernière maladie que je lui ai connue, c'était son dernier jour. En ce moment son corps attend la crémation au Père Lachaise, quelle connerie ! J'ai parlé à sa veuve, une amie très chère, ex-professeur de philosophie au Gabon et grande femme devant l'éternel pour laquelle j'ai beaucoup de peine. Pierre est mort de sa vie, il est mort d'avoir ignoré la première phrase de ce texte, vivant toujours dans un projet, toujours un peu à côté du présent, légèrement décalé dans une tension vers l'heure qui suivait, et pourtant toujours entièrement présent. A Nouakchott il était allé réformer l'Education Nationale mauritanienne qui tentait d'essuyer quelques décennies d'incurie arabisante en rétablissant le français comme langue principale. Son présent était un futur. Disciple d'Alfred Sauvy, Pierre fut une sorte d'inventeur génial et peu reconnu, le genre d'invention qui coûte au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer en angoisses intimes et en veilles interminables et ne rapportant strictement rien tant elle ne fait qu'agacer ceux qui auraient à s'en servir concrètement. Pierre était une sorte d'autodidacte universitaire, paradoxe vivant d'un intellectuel fourvoyé dans une discipline aride dont il ne voulait admettre ni la valeur symbolique, parce qu'il n'avait pas suffisamment le sens de la vérité symbolique, ni la valeur vénale et politique parce qu'il était trop honnête ou trop fier. Son invention est pleine d'enseignements. Il avait mis au point un calcul informatique de la déperdition scolaire, c'était sa première mission au Gabon, où il avait été recruté par l'Unesco comme conseiller technique. Ayant découvert rapidement le vide absolu qui s'était creusé dans le système éducatif de ce petit pays alors prospère grâce à son pétrole, Pierre s'est mis en tête d'aider vraiment les autorités de Libreville afin de donner un sens à leurs investissements dans l'Education. Ce vide était l'absence de finalités pratiques des études des jeunes Gabonais. Dans ces années soixante dix, il était devenu évident, comme dans tous les autres pays de l'ex-Afrique coloniale française, que le système éducatif parisien, importé tel quel d'Europe, était complètement décalé par rapport aux besoins de développement du Gabon. Ce résultat était devenu patent lorsque le dernier diplômé de ce pays eu rejoint le dernier poste d'enseignant disponible, d'enseignant ou de fonctionnaire de l'état. Mais comme toujours dans ce genre de pays essentiellement artificiel, la valeur de son diagnostic n'a rien changé, les résultats de ses recherches ont surtout gêné les autorités, et Pierre a fait comme tous les intellectuels français, il s'est réfugié dans l'enseignement de la démographie et Dieu sait si l'enseignement n'était pas sa tasse de thé. En France tout finit toujours par un cours magistral. Heureusement pour lui il avait quelques passions annexes, et je dois dire avec quelque admiration, qu'il savait soigner ses passions avec la même entièreté que son travail. Pierre était fou de coquillages et de chasse sous-marine, passant des heures dans les eaux troubles de l'Atlantique africaine en remplissant le soir venu son congélateur de capitaines et de barracudas appétissants et en étalant soigneusement ses nouvelles découvertes conchylicultrices dans son petit laboratoire où régnait une forte odeur de formol et de chlore. L'amateur était devenu un professionnel et je me souviens combien il avait peiné pour que sa collection prenne place dans un document devenu un must pour spécialiste. Il existe même un coquillage qui porte le nom de mon ami, une espèce qu'il avait découverte dans l'Océan Indien et qui n'avait pas encore été décrite. Cet amour qu'il a cultivé avec tant de fièvre patiente était sa philosophie profonde, sa méditation sur les formes et la beauté inutiles du monde. Un jour il m'a dit dans un sourire superbement ironique : - " j'ai mis trois jours à révéler les couleurs de cette porcelaine, à quoi pouvaient bien servir ces décorations là où j'ai trouvé ce coquillage, recouvert de boue ? " - Il parlait de lui, bien sûr, du sens de la beauté qui n'avait de comptes à rendre qu'à son moi, dans le genre : - "je sais bien qu'on ne voit pas combien je suis beau, mais ça m'est bien égal, le seul ennui c'est que personne ne fera ce que je fais pour aller y voir" - Erreur mon pote.
Son seul défaut, il faut en parler, était la peur de vieillir, une peur qui l'a mené un temps à se calfeutrer dans un poste de prof à la Fac de Lille, mais il n'a eu de cesse de se trouver une nouvelle aventure dans laquelle il pourrait rassembler ses soucis spirituels et son amour des corps. A l'heure où j'écris je pense que j'ignore encore largement dans quels nouveaux pétrins culturels et politiques Pierre s'était engagé là-bas en Mauritanie, mais je suis sûr qu'il y avait là matière à structurer le temps de quelques siècles, tant Pierre craignait l'ennui plus que tout au monde. Quand il me parlait de son père, il se décrivait lui-même, un homme qui usinait le temps avec l'application et le soin d'un horloger suisse, ne laissant rien ou presque au hasard et s'engageant tout entier, ne laissant que peu de place à l'improvisation si ce n'est dans sa vie intime où il perdait si rapidement pied qu'il cherchait alors à s'installer dans une distance difficilement franchissable par ceux qui l'aimaient. Et en vérité, Pierre a été un de ces amis qu'on aime malgré soi, non pas par curiosité comme cela arrive parfois, mais parce qu'il en imposait par son volume, je dirais, ontologique. Toute sa personne était toujours présente où qu'il soit et quoi qu'il fasse ou dise, avec cette autorité naturelle qui ne laisse guère de place à autrui et qui le rendait souvent imbuvable, c'était un homme libre.
En croyant terminer par cette belle chute cette première nécrologie de ma carrière littéraire, je me suis rendu compte que je n'avais pas soufflé un mot de la passion cachée de Pierre pour la Révolution sociale. Il faut bien dire que c'est une tâche bien au-dessus de mes moyens, tant cet éclairage est délicat à manier. Pierre se disait volontiers enfant de prolétaires, et de fait la situation de ses parents confirment totalement cette affirmation, à cela près que son père était petit fonctionnaire de la SNCF, si je me souviens bien. A cela près, mais encore à beaucoup d'autres choses que l'on pourrait trouver dans son roman familial. Le père de Pierre était un bâtard de l'aristocratie de sang bleu, et cette découverte avait un temps fortement troublé mon ami. Car Pierre ne s'était pas trouvé par hasard sur les barricades de Mai68 en ma compagnie, dans des conditions fort étranges tant elles reflètent le côté paradoxal de sa personnalité. Avant ce printemps historique, le fils de cheminot avait milité dans les rangs de l'extrême droite, oh ! Sans doute peu de temps, le temps de découvrir le néant spirituel de ce reliquat de l'histoire de France et de se retourner d'un bloc, comme toujours, dans l'autre camp de la Révolution. Ce thème a tenu une grande place dans notre relation, et je pense avoir toujours passé pour sa référence en ce domaine, m'y laissant une place qu'il n'avait pas l'habitude de concéder dans la plupart des autres. Et en fait, son idée de la Révolution et du progrès historique rejoignait très largement la mienne, nous avions tous les deux le même amour aristocratique pour l'émancipation de l'homme ou, pour le dire autrement dans la dialectique que nous affectionnions, l'émancipation de l'homme comme finalité aristocratique de la vie. Nous n'avions, lui et moi, que du mépris pour tous les grouillots de l'activisme politique, non pas pour les sans-grade ou les petits, mais pour les serviteurs zélés de la médiocrité socialisante. Antistaliniens nous l'étions spontanément, sans passer par les enquêtes véritatives sur les crimes du moustachu de Géorgie qui ne nous intéressaient en rien. Nous vomissions tous les partis qui se réclamaient de quelque léninisme ou trotskisme que ce soit, de quelque pédagogie ou autre conscientisation révolutionnaires. En bref, nous surfions avec le même enthousiasme sur la crête d'une vague aux flancs contradictoires et équivoques, le premier couvert d'analyses de classes et de rapports de production, l'autre de fantasmes flamboyants du sujet absolu de l'Arétè grecque. La Révolution, oui, mais dans le sens des vertus aristocratiques et le plus loin possible de la médiété consternante des clubs de la Gauche classique. Ce n'est pas un hasard si nous nous sommes retrouvés, tous les deux, sur des positions de type situationniste. Pierre a été l'une des rares personnes qui furent témoins de mes rapports avec la bande à Debord, rapports faits du refus de l'aristocratisme Debordien, sous-espèce d'un stalinisme affectif à la cardinal de Retz, et en même temps d'un excès de raffinement qui me renvoyait à mille lieux de toute relation politique exploitable ou seulement tenable. Comme moi, Pierre avait déserté le monde politique pour se promener dans la vie qui malgré tout se tenait là, demandant à être remplie et vécue. Sans abandonner ses convictions. Mon seul regret est qu'il parte maintenant, au moment où le monde va à nouveau trembler, me laissant quasi seul pour vivre cela dignement. Oh ! Allez, il me reste bien Idalina, sa précieuse compagne, belle et grande révolutionnaire elle aussi, de ce monde perdu des anciennes colonies portugaises. Non ?
Jeudi 12 juillet 2001
Qui suis-je, à l'heure qu'il est ? Un être étant ou bien un être écrivant ? Difficile à dire avec certitude. Mes journées se passent dans cette forme d'oisiveté qui m'est propre quand je vis en société, c'est à dire une agitation continue, perlée de périodes de retrait dans le sommeil ou de partage des passions du temps, le pain et les jeux. Le matin seulement le retrait prend une autre forme, une forme de miroir dans lequel je peux me voir assez distinctement. Bon, mes ennuis "administratifs" ne sont toujours pas terminés, sinon que tout est décidé et qu'il n'y a plus aucun suspens. Mais je suis toujours piégé par cette situation, ne pouvant rien entreprendre tant que la dernière signature n'aura pas été apposée au bas du dernier document. Attendre, et cette attente semble décanter au-delà du raisonnable mes sentiments quant au futur. En gros je me sens de plus en plus précisément engagé dans une alternative somme toute assez simple, et dont la simplicité ne manque pas d'intérêt. Ou bien je reste engagé dans un secteur de la praxis sociale et historique, ou bien je me retire totalement. Tout ou rien, en réalité il s'agit d'un dilemme et non pas d'une alternative. Une troisième voie clignote comme ça entre deux lignes, qui consiste à ne rien entreprendre du tout et à m'installer dans un vécu spontané mais aligné sur une imitation du consommateur : chercher un logement au calme et m'oublier dans un temps cyclique des saisons. A priori cette dernière solution me paraît sans issue, et pourtant elle prend parfois de la consistance dans mes méditations et cela me paraît digne d'étude.
En effet, cette dernière éventualité ne semble correspondre à rien de ce dont je me fais une représentation devant me convenir, c'est une dimension que je ne connais pas ou bien que j'ai oubliée, il y a bien longtemps. Vivre, quoi, sans me poser de questions, dans un retrait (la retraite) qui n'en est pas un, dans un vivre avec les autres juste ce qu'il faut, justement de cette façon faussement "sociale" que je n'arrête pas d'analyser et de critiquer. Reconnaître mon échec à magnifier ma vie en recherchant la fameuse médiété d'Aristote. En évoquant cette possibilité ma première réaction est le rejet, et puis une chose m'apparaît dans une lumière très crue, c'est que ce rejet est précisément ce qui me constitue depuis toujours, du moins depuis que j'ai entrepris de vivre seul. Que signifie, cependant, l'expression "me constitue" ? Ou plutôt, qu'en sais-je ? Est ce que je me connais assez bien pour affirmer cela avec tant de force, ou bien s'agit-il d'une fausse connaissance reposant sur la fossilisation d'une expérience particulière ? Autrement dit, suis-je allé assez loin dans la connaissance de moi-même pour gouverner mon comportement avec tant d'autorité ? Et si je me trompais ? Et si c'était cette même erreur qui m'entraîne depuis si longtemps dans la situation d' écorché vif que je suis pour moi et pour mon entourage (encore un préjugé ?) ? A vrai dire, cette question me taraude depuis longtemps, et depuis longtemps je me retrouve à chaque fois dans l'incapacité de répondre clairement. Il me semble qu'à chaque fois que cela se présente, ma réponse soit la même : de toute façon je n'ai pas le choix. Et il faut bien avouer que mon autonomie est faible par rapport à tout ça, c'est quelque chose de viscéral. A bien y réfléchir, c'est là tout le cadre stratégique et tactique d'une vie d'intellectuel, habitué à tout passer au peigne fin de sa conscience, comme le fameux mille-pattes qui doit marcher malgré sa conscience.
Oui, il est trop tard pour remettre en question la question globale du goût, et pourtant je ne suis pas sûr qu'il ne s'agisse pas de préjugés bien ancrés. D'autant plus qu'il y a une autre question qui se profile toujours en position corollaire : le présent n'est jamais un temps absolu, ni du point de vue social, ni du point de vue psychologique. Il est toujours historique, toujours à une certaine température d'événement, plus ou moins éloigné d'une transformation ou d'un bouleversement, toujours déjà engagé dans l'effectuation d'une volonté particulière. Or le degré même de mon dégoût pour l'étant présent est une indication de ce degré de décomposition historique et ce que je nomme plus haut "engagement" n'est peut-être, et même certainement rien d'autre que la patience d'attendre. En réalité, et cette conclusion prouve que nous avons un peu avancé, le dilemme sus mentionné fait référence à une autre question, celle de la position active que je pourrais ou non occuper dans les transformations qui s'annoncent. Ma préférence irait bien entendu pour une préparation intellectuelle de ce qui va faire trembler le présent, une sorte de mobilisation des esprits. Mais ne disions nous pas que la théorie se baigne dans les masses et non pas dans la cervelle de quelques diplômés ? Que faire? Inutile de s'appeler Lénine pour accepter la pertinence de cette question. Elle est nécessaire, hic et nunc. Nous y reviendrons.
Samedi 14 juillet 2001
Ecrire sur Chirac. Quelle idée ! Et pourtant cela appartient aux genres de mon métier, le portrait, la critique politique ou encore la nalyse comme disaient les Guignols. Mais écrire sur Chirac ? Mission impossible. Que peut-on dire de ce bouffon de l'histoire de France ? Attention, être un bouffon dans l'histoire de France n'est pas forcément négatif, Coluche aurait très bien pu devenir comme lui, locataire de l'Elysée. Possède-t-il une seule référence dans cette histoire ? Qui ? Le général Boulanger ? ou peut-être en forçant le trait Badinguet-Napoléon ? Nixon ? Guillaume II ? Difficile d'établir le moindre parallèle. Et c'est sans doute la seule raison pour laquelle un tel exercice me paraît aujourd'hui d'un certain intérêt. Ce personnage, j'hésite à dire Président de la République, est un personnage nouveau dans la série des personnages dits historiques. C'est déjà ça, et le montrer est déjà un bon programme.
Bon, que sait-on, ou que dit-on aujourd'hui de Jacques Chirac, dont je vous épargnerai évidemment la vraie biographie avec son papa cadre supérieur et sa dixième place à l'ENA? Ce que l'on sait peut se diviser en trois phases : primo, ce que j'ai toujours nommé sa "mise au point" ou son lancement. Pour qui connaît la vie politique française de l'intérieur, la réussite est toujours le produit d'un complot, ou bien à tout le moins d'un parrainage. Et ce fut bien le cas de Chirac que deux personnages de l'ombre ont porté sur les fonds baptismaux de la Droite française, une femme qui tenta tardivement et par dépit d'entrer en concurrence avec lui, Marie-France Garaud et un autre personnage de l'ombre, co-rédacteur du fameux appel de Cochin, Pierre Juillet, baron du gaullisme pompidolien. Une affaire pénible mais qui avait beaucoup de raisons de s'avérer payante à condition de réussir à le faire parvenir à ce fameux fauteuil de Président de la République inventé par le général après son retour à la vie politique en 1958. Il n'y a pas de doute que l'homme a séduit globalement ces décideurs souterrains qui préparaient l'après de Gaulle : Chirac possède de vraies ressemblances, idiosynchrasiques dirais-je, avec l'homme du discours du 18 juin. Et d'abord cette double personnalité ésotérique et exotérique qui font de Chirac à la fois un habile politique en sous-main, et à la fois un personnage entier et folklorique qui sait se faire passer pour l'esprit du temps tout en affirmant sa singularité sans peur et prendre des décisions à contre-courant, rappelons-nous la reprise des essais nucléaires, il fallait le faire. En bref, Chirac allie la faconde chaleureuse et toujours soigneusement calculée, comme les mots du général, à des pratiques politiques aussi florentines que celles de Mitterrand s'il ne lui manquait l'essentiel, savoir la finalité de ses décisions. Ses deux sponsors avaient de bonnes raisons de le pousser et ses brillantes prestations lors de mai 68 ont eu de quoi les rassurer sur leur choix. En effet, Jacques Chirac fut un des rouages les plus subtils et les plus efficaces de la défense du gaullisme menacé par la rue. Fort d'un quasi anonymat de haut fonctionnaire de cabinet, il a d'abord bien choisi son camp, celui de Pompidou, puis il a créé des ponts entre les adversaires, accéléré et influencé des négociations avec les syndicats, négociations qui furent, comme on le sait, la clé de la sortie de crise. Lorsqu'il est entré à l'Elysée sur les pas du Général, le président Pompidou pouvait dire : - bien travaillé Chirac ! -. Ces détails n'ont été publié que bien plus tard, ce qui montre la discrétion dont a su s'entourer notre homme au moment où il le fallait. J'avoue que lors de cette grande fête je n'ai guère entendu parler de Jacques Chirac, qui entamait alors son amitié de trente ans avec son futur adversaire, tout aussi inconnu alors et qui se distingua également dans les négociations brûlantes de Grenelles. Comme quoi mai 68 restera certainement le test central dans la distribution des cartes politiques de la Droite pour les quarante ans à venir.
Tout cela ne faisait encore de Chirac qu'un bon candidat pour la rampe de lancement des politiciens futurs, un homme d'envergure et de ressources. Son flirt avec le Parti Communiste dans sa jeunesse lui avait donné juste la mesure de lucidité qu'il fallait pour savoir qui trahir le moment venu à son profit. Il était prêt pour la gloire de la Droite. Malheureusement, Chirac était trop entier, son côté rabelaisien et la violence de ses impulsions pouvaient séduire au contact, mais le drame de ses parrains était qu'il ne passait pas l'épreuve de la publicité : Chirac faisait peur à la télévision, les sondages se sont multipliés en se ressemblant pendant vingt ans. C'était devenu un chapitre dans la formation des stagiaires du journalisme qui s'intéressaient à la nouvelle science des sondages, Chirac ne passait pas, c'était un mystère agaçant et cruel pour celui qui était devenu la mascotte de la droite française. C'était son image concrète, son visage avec ses lunettes d'ingénieur et ses tics semble-t-il irrépressibles qui dénonçaient quelque chose de terrifiant. Bref, le Téléfrançais n'arrivait pas à se laisser séduire par la personne, ce qui donna ses chances à un autre artisan des accords de Grenelles, son rival et adversaire de toujours, Giscard.
Echec et mat ? Non, car il va se produire l'un des phénomènes politiques les plus inattendus qu'on puisse imaginer : ce furent ses adversaires les plus mordants qui le mirent en selle ! Oui, pendant plusieurs années de suite, les Guignols de l'Info, partie essentielle alors de l'émission satirique et humaniste de Philippe Gildas, Nulle Part Ailleurs, ont tissé jour après jour un portrait tellement ridicule, tellement blessant pour la personne de l'alors Maire de Paris, qu'il finit par faire pitié. Les Guignols ont gommé en quelques mois l'aspect agressif de Chirac, cette image qui nuisait si puissamment à sa carrière. Rien de tel que la pitié pour faire oublier les lunettes et les tics, dont entre-temps Jacques était parvenu à se débarrasser tant bien que mal. Dans le même temps il exerçait à la Mairie de Paris des mandats on ne peut plus gaulliens pas leur mépris pour l'exactitude de l'intendance (encore qu'il s'agisse ici d'un mythe bêtement répandu par la Gauche elle-même, car De Gaulle était fort loin d'être le gribouille que l'on dit quand il s'agissait de gestion de sous). Des mandats dont il aura, comme on le voit aujourd'hui, beaucoup de mal à se remettre, sans doute plus que de sa mauvaise image. Il y a aujourd'hui une sorte de cumul destructeur entre l'idée folklorique que l'on se fait de Chirac, et la valse des millions qui l'a entraîné bien trop loin dans sa distraction régalienne de maître. Il oubliait alors qu'il était un maître de la République et non pas d'un pré-carré privatif. Mais il s'agit là du véritable instinct des hommes de droite, l'impuissance à se garder philosophiquement des petits et grands plaisirs de la vie par une sorte de sentiment de l'honneur fourvoyé : moi, Chirac, je ne mégote pas, jamais, même avec les deniers du Peuple. Ce problème de la corruption à ce niveau est très intéressant, car il est inhérent non pas à la République démocratique ou à la Démocratie elle-même, mais à tout exercice du pouvoir. Les exemples de la Gauche comme ceux de la Droite montrent que le pouvoir est en réalité VIDE de sens lorsqu'il n'est pas strictement limité aux impératifs de la guerre (raison pour laquelle les démocrates n'ont pas osé y toucher en Mai 68, se trouvant alors au plus près des analyses sérieuses du pouvoir). Le pouvoir, ne se concrétise vraiment que dans la corruption, il est essentiellement pouvoir de dépenser la richesse. Bien sûr, tout choix budgétaire peut d'office se voir décrit comme d'essence corruptive, et c'est pourquoi toute la science politique actuelle réside dans la médiatisation des motivations financières et non pas dans l'effectuation des politiques. Aussi faut-il préciser que la pratique politique elle-même ne se laisse pas définir simplement par la notion de pouvoir, il existe heureusement un esprit politique qui ne doit rien aux ambitions privées des individus.
Avec tout cela, il va falloir assumer la troisième phase, celle de la réussite à la Pyrrhus d'un Jacques Chirac hors d'haleine et politiquement ruiné. Car entre-temps son camp s'est littéralement désagrégé sous la double action d'un décrochage du politique de la sphère économique, par le truchement de l'internationalisation des entreprises (la disparition des Deux Cents Familles), et par cette personnalisation à outrance du pouvoir qu'est venue renforcer le nouvel appareil médiatique. En politique, la correction habituelle exige la prudence, pas question de voir des bouleversements là il n'y a que de minuscules évolutions. Des analyses de la Droite française comme celle de René Rémon, veulent montrer que ces évolutions sont imperceptibles et que les forces politiques d'un pays passent en général le cap du temps sans bouleversements majeurs. De Gaulle / bonapartisme, Giscard / légitimisme, Chirac / Boulangisme, bref, nihil novi sub sole. Ce n'est pas ce que je pense, et je crois pouvoir affirmer que l'analyse du personnage Chirac prouve le contraire, c'est à dire la proximité d'une catastrophe majeure pour la Droite française. Evidemment, le contexte européen a changé, déjà, beaucoup de choses, ainsi que la dépendance de plus en plus importante du marché mondial. Mais les mois qui viennent devraient aboutir à des révélations assez dures pour tout le monde, peut-être à une crise majeure que précisément le contexte européen aura le plus grand mal à maîtriser. Car il faut bien dire à propos de Chirac que son principal défaut est sa manière de faire partager par le monde sa propre incurie intellectuelle personnelle. En réalité, ce représentant du Peuple ne sait pas du tout où il va, ni où il veut aller. Son instinct d'homme de droite à la française ne lui conseille rien d'autre qu'un vague suivisme mondialiste des idées libérales de la droite mondiale ambiante. Mais cette droite n'existe pas : il n'existe de Droite stricto sensu que française et ce précisément parce que c'est le seul pays au monde où existe une opposition intellectuelle réelle, avec sa propre morale et ses propres stratégies, mais surtout avec ses institutions rigoureuses et qui ne pardonnent aucune incurie. L'exemple le plus drôle de cette sorte de j'menfoutisme de Chirac n'est pas sa dissolution, bien qu'à elle seule elle prouve que Chirac ne possède pas la moindre boussole politique et encore moins historique. Le bon exemple est la politique mise en chantier par son ombre Juppé, fidèle suiveur depuis toujours des tendances ultra-libérales initiées par Giscard. Quel surprise mortifiante ! Avoir cru pouvoir bouleverser en quelques tours de passe-passe pseudo démocratiques tout un acquis social séculaire ! Quelle naïveté, mais surtout quel manque de respect pour les électeurs qu'on a cru pouvoir motiver par des mots d'ordre aussi hypocrites que la fracture sociale pour s'empresser de les soulager de leurs maigres avantages de salariés les plus mal payés de tout le monde développé !
En fait, et pour conclure, Chirac est paumé. Ses relations avec les Grands de ce monde n'ont même pas la clarté que peut avoir le mandat d'un Madelin au service du groupe Rockfeller. Son pas de clerc en direction des écologistes montre deux choses. D'abord qu'il n'a plus rien à dire, que sa volonté idéologique est creuse et que la mode a entièrement envahi son sens de la stratégie politique, il botte en touche. Mais le plus clair dans ce choix, est sa névrose d'échec, le preuve qu'il en est arrivé aux tout petits calculs électoraux, les plus minables équilibres intellectuels où la neutralité affichée devrait venir sauver les errements indéchiffrables du passé. Qui est (aura été) Chirac ? Bien sûr le symptôme de la déroute de la Droite française, de la fatigue des Français pour le parti des maîtres qui ne savent plus être les maîtres. En un sens le piège de Mitterrand a magnifiquement fonctionné. Non pas sa machine infernale Le Pen, mais sa complicité avec le capital qui a brouillé les cartes de l'appartenance politique du patronat. La social démocratie à la Mitterrand a fait beaucoup de mal à l'antique caste des possédants qui avaient su si bien asseoir leur pouvoir, entreprise par entreprise, commune par commune, circonscription par circonscription. On voit bien ces derniers temps revenir en scène tous les représentants de ce temps béni des Familles Riches. Qui est Antoine Seillères ? Un héritier, non pas d'une fortune familiale, mais des énormes indemnités versées par la République aux faillis de la sidérurgie. Le roman des De Wendel reste à faire, de même que celui des héritiers du PLM, ces scandaleux rentiers des approximations de la République française. Mais l'apparition sur scène de ces gens-là correspond très exactement au temps politique d'un Jacques Chirac : d'un côté un homme prêt à trahir n'importe quel camp politique au nom d'un narcissisme de plus en plus affirmé, de l'autre les loups du capital, la harde de fauves qui se partagent des restes depuis déjà plusieurs générations et qui se contentent de spéculer au lieu de créer des biens et des gains. On dit de Chirac que c'est un brave homme. Peut-être qu'il l'est, et rien ne permet d'en douter. Mais une chose est sûre, il n'est pas un honnête homme au sens du Grand Siècle, non pas parce qu'il a mal dépensé quelques deniers publics, mais parce qu'il n'a pas assez cultivé son esprit. Homme pressé, trop pressé, il n'a jamais pris le temps de penser le monde dans lequel il brigue tant de responsabilités. Mais même cela ne serait pas encore trop grave si à l'instar d'autres Chefs d'Etat il était capable de bien s'entourer. Or la vérité est qu'il n'a pas le goût ni la passion de l'esprit, malgré ses mises en scène d'amateur de poésie, et cela seul le disqualifie à tout jamais.
En relisant ce texte à quelques heures de son écriture, je me rends compte qu'il aurait encore fallu dire bien des choses, notamment sur la pseudo affinité de Chirac pour les paysans de France. Mais pour ceci comme pour tout le reste, Chirac n'est qu'un fidèle suiveur de toutes les politiques des diverses droites. On n'oublie pas que la paysannerie, ou ce qu'il faut appeler aujourd'hui les rurbains, forment le dernier bastion électoral de la droite française. Mais là aussi Chirac devra refaire ses calculs, les calamités sanitaires et écologiques ont bien modifié l'impact des vrais exploitants agricoles sur leur environnement immédiat. Les paysans ne sont plus que quelques centaines de milliers dans notre pays, et ils sont désormais seuls. Si j'en ai le courage, je tenterai ces jours-ci un portrait psychologique subjectif du personnage.
Dimanche 15 juillet 2001
Allez ! Pas de raison que ça traîne, j'ai pu le voir hier soir sur le petit écran, plus à l'aise que jamais dans sa nouvelle peau de menteur psychanalysé. Quel talent de bateleur, un homme qui passe à travers les questions les plus brûlantes et les plus dangereuses avec autant de mépris que de sentiments si habilement contrefaits. Nous avons attendu longtemps pour avoir un tel bandit à la tête de l'état, mais à présent il est bien là, et il semble qu'il aie compris quel parti il lui restait à prendre s'il voulait conserver une chance pour l'an prochain : la mauvaise foi et le chantage à son propre camp politique : ou bien vous me soutenez sans états d'âme, ou bien vous êtes foutus, nous sommes tous embarqués dans le même esquif et mes fautes passées n'y changeront rien !
Mais restons dans le registre de la psychologie, et de la psychologie subjective. Je vais donc tenter de décrire comment s'est développé en moi l'image actuelle de Jacques Chirac, par quelles étapes elle est passée et en quoi cette image me concerne très intimement, en tant que contemporain de ce personnage.
Dans ses débuts d'homme politique, je crois être passé par les mêmes sentiments que la majorité des Français si j'en crois l'histoire des sondages dont j'ai parlé plus haut. Avec une petite différence, c'est que dans les années soixante finissantes et les années soixante dix, il ne me faisait pas peur, mais me paraissait hautement ridicule. Il personnifiait pour moi toute une classe de technocrates à têtes et lunettes carrées, ridiculement couvert de vêtements tellement conventionnels qu'ils démentaient toute prétention à incarner le moindre changement. Il y avait contradiction entre la fougue du Corrézien et la sémiotique qui se dégageait de son allure, et à ce jeu Giscard d'Estaing n'a pas eu de mal à le battre à plate couture : en fait Chirac faisait ringard, on pouvait sentir qu'il n'était pas bien dans sa peau, ou dans celle que ses mentors avaient fabriqué pour lui. Conséquence logique de cet état de fait, ses messages semblaient aussi creux que son allure, il ne disait rien, rien de vraiment de droite et rien d'autre, il se contentait de piaffer en briguant bruyamment le pouvoir, n'importe quel pouvoir.
Et c'est bien n'importe quel pouvoir qui lui échut, tant il manquait à cette époque de sens de la modernité. A sa décharge, et tous les Français ont fait cette analyse à l'époque, il faut bien reconnaître que l'ombre du Commandeur était écrasante. Le Général De Gaulle ne laissait aucune place idéologique claire et être gaulliste à cette époque relevait de l'exploit, au sens où d'une part il était impossible de faire une politique avec une simple allégeance, et de l'autre encore plus risqué d'installer le gaullisme dans une idéologie clairement définie pour s'en réclamer. Il fallait faire avec le flou artistique d'une politique de courtisans d'un homme certes exceptionnel, mais qui n'avait ni le goût ni la volonté de fabriquer une usine à gaz d'idées toutes faites. L'ennui avec De Gaulle est que tout en demeurant un pur représentant de l'oligarchie, il avait le don de fasciner une grande partie de la classe moyenne par son côté Robin des Bois. Mais que faire avec cette série d'actes politiques inclassables dont le principal paramètre a été la répugnance profonde du général pour tout ce qui venait d'outre-Atlantique. Après la Seconde Guerre mondiale, il était facile d'être de droite en Allemagne ou au Japon, il n'y avait qu'à suivre le regard de Washington, mais allez donc défendre le capitalisme de manière cohérente tout en critiquant le pays qui en était devenu la maison mère ! Redoutable ambiguïté dont le général jouait avec plaisir et talent, mais qui ne se laisserait pas aussi facilement gérer par les disciples. Seul Giscard avait fait les choix économiques clairs : tiersmondiser la France au nom de la logique des marchés.
Chirac, lui, était devenu Maire de Paris, une raison de plus pour que je m'en désintéresse totalement. Il était devenu pour moi un outsider de la vie politique, une sorte d'éternel candidat à un pouvoir qui ne cessait de se dérober, et qui n'avait aucune raison de lui offrir la moindre chance. Et puis son image ringarde ne progressait pas d'un poil, comme si son gaullisme énigmatique le tenait en retrait du mouvement réel, toujours ce vide idéologique qui n'était pas près ni prêt de se voir rempli. Si je fais un effort d'invention, je dirais qu'en tant que Maire de Paris Chirac a géré son acné d'adolescent capitaliste à l'aide des crottinettes, vous savez, ces machines ridicules pour déjection canine ! Comme on presse ses points noirs, beurk. Pourtant cet homme handicapé par son allégeance à l'image franchouillarde du général, a su faire ses classes de suiveur du peloton droitier, appliquant brillamment à Paris même les principes fondamentaux du capitalisme sauvage : éjection des classes moyennes et modestes du Paris intra muros, ouvertures toute grandes des portes de la spéculation immobilière internationale. Dans ce domaine, Chirac a même fort bien réussi, à Paris la crise de l'immobilier de bureaux a été l'une des plus sévères du monde entier, seuls les Japonais ont fait mieux, une manière comme une autre de se faire la main... Il faut que je reconnaisse ici que ses succès électoraux dans la capitale sont restés pour moi un mystère. Il y avait bien d'un côté cette clientèle typiquement plébéienne qu'incarnent si bien les bistrots parisiens et le petit entrepreneur - artisan, et de l'autre le bourrage des urnes dans lequel les Tibéri se sont fait un nom, mas cela ne suffisait pas à expliquer cette main - mise sur le cœur de notre République. Quand tous les souvenirs seront revenus, que l'on se sera représenté exhaustivement à quel point la bande à Chirac à mis cette cité à feu et à sang, on comprendra beaucoup de choses, dont la moindre n'est pas le développement de la violence partout dans le pays, dans un pays qui a toujours eu tous ses regards tournés vers sa capitale. Ce n'est pas un hasard si ce motif de l'insécurité va sans doute se trouver au centre de la campagne électorale à venir, Chirac joue ainsi son va-tout, son bluff ultime dont le jeu consiste à rejeter sur son adversaire la responsabilité de ses propres erreurs. Il suffira que ce gambit du Maire de Paris passe pour que tout le passé politique de Chirac se voit légitimé une nouvelle fois au grand dam de ce qui reste de gens vertueux en France. Le Chirac écologiste d'aujourd'hui joue le même jeu, avance la même figure de poker : qu'il réussisse à se faire passer pour le mécène de l'écologie ou pour le phénix des hôtes de cet environnement, et on oubliera aussi sec qu'il fut celui qui encouragea avec rage et entêtement l'invasion quotidienne de Paris par les hordes de cafards à essence ou diesel, véritable peste moderne. Mais ce que les braves gens ignorent en général , c'est que cette politique d'encrassement systématique des villes n'était pas la faute à personne, une fatalité du progrès, mais bel et bien une politique consciente et organisée à partir de bons bureaux climatisés ! Il suffit de rappeler le cri hebdomadaire de notre bon Pflimlin à Strasbourg : - Il faut encourager l'industrie automobile par tous les moyens ! -, et parmi ces moyens la liquidation massive des transports en commun.
La cohabitation ! Ah la cohabitation, quel cauchemar pour le journaliste que j'était devenu. Et quelle leçon de science politique pour l'éternel adolescent Chirac ! C'est un des paradoxes de la rivalité gauche - droite que de se dire que Chirac aura été à l'école du génie mitterrandien, et qu'il en tiré un énorme profit. D'après ce qui ressort des Verbatim d'Attali, le président et lui avaient de fort bonnes relations personnelles. Mitterrand avait une sorte de faible pour le grand dadais, son apparente sincérité et sa maladresse constante charmaient le vieil homme fatigué par la routine et prêt à se laisser avoir comme les Français le risquent en ce moment. Car sa force de séduction est vraiment grande, j'ai moi-même eu l'occasion de la "sentir" alors que je tentais d'organiser une interview avec le grand Jacques dans les années quatre-vingt. L'homme est d'une simplicité toute française, absolument sans les ronds de jambes ou les formules creuses qu'on pourrait lui prêter sur la foi de son image médiatique. Direct et franc, il déconcerte par son culot, se montrant ainsi pour ce qu'il est, un rude joueur de carte. Alors que Tibéri tentait en vain de me dissuader d'inviter son patron pour une interview à hauts risques, Chirac s'est emparé du combiné pour me dire franco de port et d'emballage qu'il me saurait gré de le laisser tranquille, à charge de revanche, c'était l'expression qu'il avait utilisée, une expression dont il semblait avoir une grande habitude. Par pudeur, je cacherai le thème de mon reportage qui faisait tellement peur au Maire de Paris, mais l'expédient vaut bien l'anecdote. Quant à moi j'étais bien loin d'avoir le pouvoir de forcer la décision du grand homme, chose qu'il eut l'excellent goût de ne pas me faire sentir. Habile, décidément.
Pendant les années de la première cohabitation Chirac a donc fait son miel en fait de savoir manipuler les socialistes. Et, de fait, je me suis souvent senti tout Jospin ces dernières années, imaginant très bien à quel type de comportement le Premier Ministre avait affaire. J'imagine sans difficulté aussi bien les fraternités de circonstances que les menaces cyniques dont est capable le personnage. Les deux hommes forment bien un couple, un couple monstrueux qui négocie en ce moment même son divorce. Tout tourne et aura depuis 1997 tourné autour du rythme et de la vitesse que prendrait ce processus de séparation radicale. A propos de sa toute première décision de Président de la République en 1995 qui a consisté à faire reprendre les essais nucléaires, je note que j'en fus presque admiratif. Ce "scandale" des bonnes âmes était le dernier hommage que Chirac aura rendu à la politique du général De Gaulle. Il n'était pas question que Washington profite ad vitam aeternam d'un avantage décisif pour les futures recherches guerrières, et Chirac a su affronter sans état d'âme la tempête que les Américains n'auront aucun mal à soulever à travers le monde. Je ne saurais jamais si ces ultimes essais ont eu toute l'importance scientifique qu'on leur prêtait à l'époque, et je me demande souvent ce qui aurait poussé Mitterrand à s'en passer s'ils avaient été si vitaux. Mais peu importe, même si Chirac a cru devoir jouer un cinéma gaullien à l'aube de son Septennat, il a bien joué cette partie, et c'est bien le premier acte d'homme d'état que je vois susceptible d'être mis à son compte. Bluff, toujours le bluff.
Un bluff qui arrive maintenant à son terme. Les cartes vont très bientôt être retournées sur la table de la République. Jusqu'à présent les Français ont toujours été protégé historiquement des véritables crises politiques, comme si le phénomène de la Collaboration avait instauré une sorte de neutralité formelle, qui permettait même de passer par perte et profit des coups d'état comme celui de 1958 sans que le sang ne coule dans les rues. Sans parler de Mai68. Dans les semaines qui viennent, il se révélera que les circonstances ont totalement changé : la Droite a été enfin acculée à son allégeance viscérale au capitalisme mondial, toute la droite y compris Chirac. Plus question, plus de possibilité de chercher une troisième voie, ridicule chiffon rose agité par la culotte de peau de l'Elysée pour endormir des syndicats tout-puissants et tout prêts à se la laisser compter tant la vie était bonne dans les bureaux parisiens de la CGT ou de la CFDT. Cette fois, libéralisme et social démocratie vont devoir s'affronter face à face, sans médiation, sans restes des allégeances politiques d'origine. Et pourtant cet affrontement aura d'abord lieu entre deux hommes, et c'est là la seule chance pour Chirac de tirer une nouvelle fois son épingle du jeu. Bluffant une nouvelle fois de toutes ses forces, il mettra sa personnalité en balance avec celle de Jospin, car il n'a rien d'autre à y mettre, absolument rien. Son quatorze Juillet d'hier montre clairement que c'est sur sa personne qu'il invite déjà les Français à porter leurs suffrages et non pas sur ses choix politiques. Son plaidoyer sur ses affaires consiste dans toute sa simplicité à donner au public le choix de le croire ou de ne pas le croire, manière de dire qu'il est à prendre ou à laisser tel qu'il est, c'est à dire un souverain plus libre que les hommes libres de son pays. C'est un langage que les hommes de droite entendent très bien, un langage qu'ils n'ont pas entendu depuis si longtemps qu'ils en sont comme soulagés. Enfin un homme politique qui ose s'affirmer en tant que star dégagé de tout devoir idéologique ou moral, un homme quoi, qui a des couilles et qui n'a pas peur de la meute de chiens qui tentent de le mordre au mollet de ses péchés passés. Il joue sur du velours, ce brave homme, car il est de fait que ces péchés, même s'ils ont été beaucoup plus graves et plus substantiels que ceux des socialistes, ne constituent pas un argument proprement politique, l'ad hominem risque de se retourner contre ceux qui en font état, et c'est bien la raison pour laquelle Jospin freine des quatre fers dans toute cette histoire. Pas question de passer pour un ringard qui court après des fantasmes de vertu dont il n'a cure, non pas qu'il soit malhonnête lui-même, mais parce qu'il sait que toutes ces histoires de corruption ne sont que des jeux de surfaces, les couleurs forcément irisées de toute démocratie, de tout pouvoir politique comme je l'ai mentionné plus haut.
La marge de manœuvre de Jospin est donc étroite, voire inexistante. Nous allons assister à une campagne électorale où dans le camp de Chirac tout sera fait pour alimenter le débat sur la personne, la sienne et celle de Jospin. Il faut forcer la carte du Sujet souverain, du monarque dont manque la France depuis si longtemps ! De l'autre côté Jospin sera contraint de louvoyer dans ce registre, incapable d'attaquer de front son adversaire sur la question de la moralité. Mais c'est l'occasion pour les vraies questions politiques de surgir et peut-être de trancher un débat truqué de bout en bout. Jospin jouera son jeu dans la pression idéologique, il tentera de forcer Chirac à se démasquer totalement en tant qu'homme de la Droite Internationale et non plus seulement comme le rejeton du Gaullisme. Oh, il ne faut pas s'attendre à ce que les deux hommes s'expliquent très clairement sur des sujets aussi brûlants que la protection sociale, la retraite ou la réduction du temps de travail. Mais les choses brûlent elles aussi de leur propre feu, Chirac est la dernière chance pour Wall Street de rentrer rapidement dans ses fonds (de pension), et la conjoncture fait que cette chance est fragile. Depuis dix ans le marché européen échappe à l'emprise des groupes financiers qui gèrent la manne sociale du salariat universel et chaque minute de retard représente des millions de dollars perdus, on ne peut plus attendre, on prendra n'importe qui, même Chirac. C'est clair, la Droite l'a déjà consacré comme son héraut et les quelques autres candidatures de droite ne serviront à rien d'autre qu'à replacer les uns ou les autres dans l'échelle qui descend de l'Elysée. L'avantage "humain" dont dispose Chirac (c'est un paradoxe mais c'est comme ça) va lui permettre d'être plus pointu sur la doctrine libérale, il va risquer la vérité, un peu comme ce qui a perdu Giscard. Dans le style : oui ce sera dur à cause de l'inflation, mais c'est important pour le futur. Nous allons voguer en pleine futurologie politique, mais cette fois les débats iront plus loin car les Français me paraissent vaccinés contre ces messes creuses. Jospin va devoir aussi se démasquer à sa manière et mettre franchement la marché en main à ses électeurs : voter pour le Marché américano-mondial ou pour une Europe un peu différente, un peu plus prudente. C'est cette prudence qui risque de le perdre, car dans le camp de Chirac flotte le drapeau noir de l'aventure capitaliste pure et dure, de quoi séduire les déclassés de l'histoire de France alors que Jospin risque de se croire, à tort, contraint de revêtir la tunique de Nessus de la frilosité traditionnelle d'une France résolument décalée. Mais la politique chiraquienne du panache n'est pas autant de mise qu'il y paraît car les cartes objectives sont trop évidentes dans les budgets sur-endettés des salariés. Beaucoup de signes indiquent que cette France-là est à bout de souffle et qu'elle exigera du futur gouvernement une réforme de fond qui ne pas va réellement dans le sens du vent d'Ouest.
Mardi 17 juillet 2001
Rave. Un petit mot qui gêne beaucoup de monde et qui est promis à un long et grand avenir. Dans les différents camps politiques on se creuse la cervelle pour savoir à quelle sauce accommoder cette rave qui n'a rien à voir avec la plante potagère dont on fait de la choucroute en Alsace. Pourtant elle se cultive également en plein champ, le plus loin possible de tout lieu habité et fleurit bruyamment la nuit dans le fumet des herbes étranges et de la sueur que font couler ces nouvelles ordalies. Qui sont les raveurs ? Tous jeunes ? Oui, c'est curieux, mais c'est comme si les moins jeunes n'osaient pas s'y présenter. Non pas qu'ils ne voudraient pas y participer, ils ont aussi de bon souvenirs de ce genre de fiesta sans limites, ils n'arrivent pas à oublier Woodstock. Mais, dans les Rave Parties, il y a des exigences qui ne se limitent pas au bon "move" ...
Mercredi 18 juillet 2001
Il faut savoir "bouger", c'est sûr, mais il y a autre chose, quelque chose comme un rite initiatique permanent qui promet rien moins qu'une éthique, voire une religion. Sous les dehors de jeunes fous de danse et de vertiges rimbaldiens, les raveurs préparent une nouvelle praxis, une nouvelle manière d'être en scandant de cette manière leur temps de vivants. Patrick van Eerstel décrit dans son livre intitulé "Le Cinquième Rêve" le cercle magique que finissent par tracer les rythmes africains au plus profond des pratiques sociales de l'ancienne Afrique. La Rave est une recherche de ce cercle-là. Mais d'abord elle est plus simple : elle condense une autre pratique, celle de la consommation. Ce qui frappe d'abord est le dépouillement certes ultra sophistiqué que revêtent ces cérémonies. Pas de décors, que de l'espace et des machines à sons. Pas d'organisation ni de lien apparent avec le monde normal, chacun vient vivre une aventure réglée d'avance, mais où tout peut arriver dans la forme la plus sobre. Plaisir de s'abandonner au rythme, aux vertiges de la drogue, du plaisir sexuel lui aussi dépouillé de tout falbala littéraire, d'un temps radicalement autre, loin de toute récupération marchande ou insertion dans les cycles complexes de l'évolution culturelle. On vient consommer un produit fini, stable, homogène et fiable à cent pour cent. On vient s'insérer dans un temps immédiatement consommable, sans protocoles et sans conséquences, sinon les dangers que représentent l'intempérance possible. Mais même dans ce domaine, les raveurs ont appris à prendre leurs précautions et on peut maintenant voir dressés au milieu des champs en friche des stands de secourisme très spéciaux, consacrés à l'hygiène des toxiques, si l'on peut dire... La société, elle, assiste paralysée au phénomène, tout simplement parce qu'elle n'a pas mieux à offrir et qu'elle sent bien que ses enfants qui sont là, réalisent précisément la quintessence de son être présent, savoir la consommation de masse.
Défiant toutes les structures fixes et toutes les infrastructures logistiques, c'est à dire que chaque rave-party s'invente et se réalise ex-nihilo ou presque, ces ordalies new-look indiquent de surcroît tout le mépris que professent les jeunes pour la culture "installée" : la rave est une pratique nomade. Elle se définit dès l'origine comme hors les murs, décalée par rapport à toute forme d'enceinte ou de situation géographique déterminée : tout espace, n'importe quel lieu sont par nature élus pour la Rave. Et totalement cosmopolite. Ici, nos enfants inventent une forme inattendue d'internationalisme, si on n'oublie pas que la culture a toujours été ce qu'il y avait de plus universel dans les actions humaines. Encore faudra-t-il accepter de classer la Rave dans la catégorie culture, sans la soumettre à la sous-catégorie méprisante de culture de masse, même si ici la masse est un paramètre indispensable de l'acte raveur. Le rap avait déjà de quoi nous mettre sur la voie d'un retour au mythe oral, à la scansion du poème épique, la rave invente la non spatialité de la célébration du rythme.
Lundi 23 juillet 2001
Hier soir j'ai encore vu un reportage sur l'une de ces rave-parties qui réunit en ce moment quelque 40 000 jeunes quelque part en Bretagne. Une chose frappe, c'est un côté presque sordide de dépouillement, on vit n'importe comment. On nage dans la boue, on mange des cochonneries innommables comme seuls peuvent en manger nos enfants coca cola ou Pizza Chutt (sic), bref aucun confort, seul compte le plaisir du mouvement et du vertige intérieur. On n'est pas loin du rite. Au fond, il est possible que nos enfants éprouvent tout simplement l'urgente nécessité de se socialiser à un niveau oublié, celui du plaisir. On pense généralement que c'est chose faite grâce à tous ces concerts en public et grâce à la télé, mais c'est faux à l'évidence. De plus cette socialisation est neuve dans son concept. Il n'est plus question de se fabriquer un environnement humain stable, comme dans toute société sédentaire, de gérer un équilibre écosocial. Non, ici il faut inventer de toutes nouvelles formes de socialité, des formes permanentes au-delà du mouvement, c'est à dire au-delà du voyage incessant et désordonné. Les jeunes s'inventent un nouveau langage international, la danse, comme les abeilles ou les fourmis. C'est à double sens, comme tout ce que nous faisons. L'avenir nomade de notre société ne se lit nul part mieux que dans le comportement de nos enfants, qui malheureusement n'en sont que rarement conscients. Leur amour du voyage est pris au piège des tours opérateurs et de cette effroyable société du tourisme, et c'est sans doute ce qui explique cette "astuce" historique pour s'inscrire dans un devenir nomade malgré la mauvaise tournure que prend le voyage comme tel dans le monde.
Dans les JT d'hier, Gênes et le sommet scandaleux du G8 avec de nouvelles victimes comme il y a quelques semaines en Suède. Des morts pour un sommet de chefs d'état ! Comme d'habitude TF1 présente les faits dans le médiocratisme de la droite française : oui c'est tragique d'en venir là, mais le Président Chirac l'a dit, il faut que les Chefs d'Etat se parlent pour qu'il soit possible de toucher les bénéfices de la mondialisation et pas seulement les inconvénients. Curieuse manière d'utiliser la dialectique des rédactions de troisième ! Un peu idiot, car le candidat de 2002 prend le risque de laisser entendre que la mondialisation est une vrai galère. On pourra prendre ces avertissement pour un tir de préparation de sa campagne électorale, car avec la liquidation des "acquis sociaux" Chirac sera bel et bien obligé de promettre des galères pour la France. Cela dit, il prend les Français une fois de plus pour des cons en croyant donner des leçons de ce genre. Comme si le fait de se réunir pour se goberger et se faire photographier en groupe allait changer quoi que ce soit ! Comme s'il existait quelque chose comme un dialogue des pouvoirs ! Kouchner a des couilles et du pif. Il me fait penser à un futur Kerensky quelques années avant la Révolution d'Octobre, car il a bougrement raison. Reportez vous à mon analyse de Mai68 et vous comprendrez ce que je veux dire. Encore qu'il faille faire très attention, car ce Mai - là risque de se passer beaucoup plus tragiquement, il suffira à nos despotes de choisir le lieu avec toutes les intentions qu'on peut imaginer dans les conjonctures qui vont se présenter. En gros, ce sera, en cas de crise économique profonde (style 1929) la mécanique américaine, c'est à dire ce qui se dessine déjà depuis Stockholm, tir à balles réelles et morts de plus en plus nombreux (mais "globalisés" et donc infinitésimaux en termes politiques immédiats), ou bien une crise véritablement à la française, et alors ????? L'autre modèle pourrait être le modèle social-démocrate, mais les pères de la social-démocratie n'ont pas hésité non plus à massacrer Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht quand il s'est avéré qu'ils risquaient de gagner politiquement la partie, bande de salauds sans âme.
Reste que ces manifestations symboliques n'ont guère de sens. Effectivement c'est un Mai 68 qui risque de se passer parce que les organisateurs de ces manif ne sont qu'une poignée d'intellos sans rapports ontologiques avec la conscience collective. Et le résultat sera le même, c'est à dire une récupération infiniment difficile à combattre : on pourrait soupçonner les pouvoirs en place de fomenter une telle crise qui serait à termes entièrement à leur bénéfice. Je développerai cela plus loin, mais globalement la chose est simple, les manifestations sont cela même qui donne désormais consistance à ces sommets pichrocolesques, les "opposants" donnent enfin à ces sommets l'importance qu'ils n'arrivaient pas à avoir autrement. Jusqu'à présent, il n'y avait que les média qui tentaient désespérément de faire vivre le sens de ces sommets alors que tout le monde s'en fout. Au demeurant, ces sommets sont, depuis le début, toujours les éléments d'une stratégie personnelle de l'un ou l'autre participant. La France a toujours été très friande des sommets depuis qu'elle a été viré de celui de Yalta, mais on ne fabrique pas des Yalta sur commande, et si un Mitterrand a su utiliser habilement les sommets de son temps, il n'en va pas de même avec l'actuel président de la République. Je pense que Chirac fait exactement le contraire de ce que faisait Mitterrand, à savoir défendre la République contre qui et où il peut, combattre Washington dans son leadership mondial et bien faire comprendre aux vrais patrons du monde que son pays ne s'alignera jamais. En son temps, le président socialiste se comportait en vrai général De Gaulle, affrontant ironiquement les Thatcher et les Reagan qui ne s'en rendaient même pas compte. Relisez ou lisez les Verbatim d'Attali, grands recueils de la science des sommets.
Samedi 28 juillet 2001
Chirac. Quel univers se profile derrière ce nom ? Car ne nous y trompons pas, les élections de l'an prochain auront un caractère de décision historique comme on n'a pas vu depuis longtemps. C'est à travers des détails tout à fait anodins et apparemment hors sujet que l'on peut deviner ce qui nous attendrait si l'actuel Président de la République était reconduit dans ses fonctions. Tenez, depuis quelques semaines sévit un jeu télévisé de toute première bourre (libérale). Cette émission s'appelle Le Maillon Faible, son principe : permettre à une douzaine de "candidats" de se manger entre eux (c'est à dire s'éliminer réciproquement) à la plus grande joie sadiquement mise en scène de la présentatrice formatée à cette fin. Et ce pour une véritable poignée de cacahouètes qui vient récompenser celui ou celle qui aura montré le plus de ruse et de cynisme. Remarquable modèle de relations humaines, ce jeu veut montrer : primo que nous sommes tous des salauds prêts à tout pour trois petits pois (merci nous le savions déjà), secundo que "dans la vraie vie" ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent mais les plus malins, et tertio et corollairement que la démocratie est une véritable escroquerie car elle sert d'instrument d'élimination (ce sont les joueurs eux-mêmes qui votent pour éliminer le "Maillon Faible"). Bref, un chef d'œuvre de cynisme libéral dont on peut observer de bons exemples dans les thrillers américains où le méchant n'est jamais assez méchant au goût du marché. Seul inconvénient pour les idéologues en chambre qui ont concocté cette salade pseudo ludique, ça fait jaser. Les "gens" ne paraissent pas aussi dupes qu'on pourrait le penser et les réactions des joueurs eux-mêmes témoignent de la prise de conscience qui s'opère. Autrement dit, c'est exactement comme les rodomontades de Chirac qui en bon Tartuffe se moque ouvertement des vertus républicaines, en se disant que ça plaît aux Français.
Jusqu'à un certain point. Et pas plus loin, ce qui fait tout le danger de la candidature Chirac pour la droite car après lui c'est le déluge. Autre exemple de brigandage moral : TF1 (qui a déjà commencé sa campagne pour Chirac) ouvre son journal fin juillet par deux sujets qui concernent le principal concurrent de la téléphonie Bouygues, à savoir France-Télécom. Cette société (certainement mal privatisée au goût de Bouygues) avait envoyé les enfants de ses salariés en vacances, et certains d'entre -eux n'ont pas pu être rapatriés dans les délais et avec la sécurité attendue en pareil cas. Toute une salade scandalisée concoctée par de soi-disant journalistes pour un épisode de ce que TF1 connaît pourtant bien elle- même. La première chaîne a aussi ses colos, et elle a les mêmes problèmes d'accompagnement des enfants, tâche ingrate car les enfants viennent de toute la France et selon un planning d'acheminement à des dates et des horaires extrêmement difficiles. Je connais tout cela par France-3 et il m'est arrivé d'être obligé d'accompagner moi-même mes enfants ou de les rechercher. Bref, c'était une occasion comme une autre pour TF1-Bouygues de s'en prendre en dessous de la ceinture à son principal et plus dangereux concurrent côté téléphonie. Il était si facile de faire craquer les ménagères de plus de cinquante ans sur le sort de ces enfants abandonnés dans les gares routières et ferroviaires ! Vilain France-Telecom ! Et cette comédie est d'autant plus réellement scandaleuse que le troisième sujet du journal télévisé portait, lui sur la véritable mort d'une jeune fille découverte assassinée quelque part en Bretagne ! D'abord les comptes personnels, les informations sérieuses après. C'est parfaitement gerbant, mais éclairant sur la moralité du plus grand média français et sur l'insigne nullité du CSA. Il est vrai que la droite a aussi pris les rênes de cette institution. Il y aura du ménage à faire pour Jospin, qui hésite bien trop depuis qu'il est à Matignon, tellement qu'on ne sait plus ce qui différencie vraiment son action de la politique des droites. L'insolence de Chirac vient de là, uniquement de là. Allez, assez pour aujourd'hui, mais vous allez encore m'entendre sur cette campagne, ça va saigner.
Un mot encore sur cette obscurité qui entoure l'action de l'actuel gouvernement. Il y a des choses qu'il faut savoir avec précision et que les média ne s'empressent pas de répandre car il y va des secrets de fabrication de la Cinquième République. La principale d'entre elles est le partage des tâches inventé par De Gaulle entre le Président de la République et le Gouvernement. Comme Mitterrand était resté du bon côté de la cohabitation, c'est à dire celui de l'Elysée, il n'a pas touché à ce partage tacite et difficilement lisible dans la Constitution parce que ça l'arrangeait. En effet, selon l'esprit de la Constitution gaullienne le Président donne les grandes orientations, c'est à dire fait les choix stratégiques à long terme pour le pays, alors que le Premier Ministre a, en principe, un rôle de gestion de cette stratégie. Ce système a bien fonctionné sous Mitterrand malgré quelques dérapages en politique intérieure. Il a surtout bien fonctionné parce que Mitterrand avait engagé toute son action sur le terrain de l'Europe et de façon plus générale de politique extérieure, une action à très long terme dont on est loin d'avoir atteint toutes les conséquences. La réforme intérieure n'était pas encore à l'ordre du jour, mais aujourd'hui la pression du marché est de plus en plus forte, et Wall-Street veut des réformes. Or ces réformes les Américains les obtiennent un peu partout assez facilement, sauf en France dont la position influence la majorité des pays de l'Europe.
L'enjeu des élections qui approchent est énorme, car on arrive au dernier round de ce qui est resté sous forme d'escarmouche depuis les tentatives de Juppé pour suborner Marianne par derrière, dirais-je... Washington a absolument besoin de Chirac (il ne serait pas étonnant qu'il soit prochainement invité aux States avec tout un cirque le glorifiant), car il est désormais seul sur la scène de la droite. Avec Berlusconi il ferait un bon tandem pour faire faire machine arrière aux Européens dans tous les dossiers économiques brûlants, fonds de pension, sécu, chômage etc... Car Berlusconi s'est empressé de montrer à Gênes qu'il était l'homme capable (enfin) de faire tirer sur des manifestants, excellent exemple pour l'Europe. Fidèle à son boulangisme napoléonien, Chirac a modéré ses réactions après Gênes, histoire de rester près du "Peuple", mais on peut être sûr qu'il ne fera pas moins que le Cavaliere le jour où il sera confronté à ce qu'il connaît bien depuis 1968, la rue. Bush y compte bien, ce guignol sanguinaire qui pense sauver son pays de la débâcle économique par une nouvelle politique de guerre. Bof !
Mercredi 29 août 2001
Retour de Sardaigne, saturés d'aventures en tout genre, et de cuisine italienne. Ustica est dans un état lamentable, suite à une malencontreuse erreur de ma part : il ne faut jamais prêter son bateau. Mais nous sommes en vie. Que signifie être en vie ?
Je ne sais plus. Ce que je sais c'est que je suis fatigué en permanence, sans doute comme des millions d'Européens. Et ce à la veille du traumatisme prévisible de l'introduction de l'Euro (le restaurateur qui me nourrit depuis deux ans a déjà lâchement profité de cette perspective pour augmenter tous ses prix au prétexte d'arrondir en Euro ! Ca promet !). Et puis les élections présidentielles : à considérer ce que chacune de ces élections a changé dans ma vie depuis que je suis né, je ne devrais pas m'alarmer, mais cette fois je sens que ça ne va pas se passer très bien. Restons sur le pont. La panne de mon pilote automatique me servira de leçon. Jospin m'a un peu rasséréné hier soir, il paraissait en bonne forme et n'a pas bafouillé ni lapsusé une seule fois, ce qui est assez rare pour qu'on le signale. Ce qu'il a dit confirme ce que j'écrivais plus haut, il se déclare déjà en faveur de la taxe Tobin (ce que je considère malgré tout comme une erreur) et il prend déjà ses distances vis à vis de la vache sacrée de la mondialisation américaine. Il a donné le ton social démocrate, tout en déclarant la bouche en cœur qu'il n'est pas partisan de laisser filer le déficit comme le souhaite Schröder. Incroyable ! Un Allemand qui parle de laisser filer le déficit ! La situation doit être terriblement mauvaise pour qu'on en arrive là, plus mauvaise qu'on ne le sait ou le croit. Le Japon est au bord de l'implosion. C'est le premier acte d'un processus de décomposition économique où aucune des thérapeutiques classiques ne servira plus à grand chose. C'est le sens de cette économie qui fait défaut. A Porto Conte j'ai vu arriver le Yacht du fils de Berlusconi (sic), spectacle pour le peuple, la politique du nouveau président du Conseil italien ! Dans le temps les grandes puissances faisaient marcher leurs bâtiments de guerre le long des côtes des pays récalcitrants, histoire de les intimider, aujourd'hui les gens du pouvoir font défiler les objets supposés du désir collectif, les objets premiers de la consommation, refuge de la raison de l'économie. Quelle tristesse !
Au pied du mur. A la veille d'élections présidentielles, devenues avec De Gaulle LE rendez-vous républicain, chaque citoyen devrait faire l'inventaire de ses désirs au lieu d'attendre passivement. C'est beaucoup demander ? Non, car l'homo démocraticus ne se prive pas de commenter, critiquer sauvagement ceux-là mêmes qu'il élit. Il ne se sent pas concerné par les caps que leur République peut prendre à court, moyen et long terme. Essayons de faire ce petit exercice, histoire de donner l'exemple, sans faire de démagogie ni surtout de s'évanouir dans les utopies eschatologiques. Nous le savons, l'histoire est d'une lenteur incroyable, mais gageons-le, sage.
Donc, que peut-on attendre du futur Président de la République Française, quel qu'il soit ? Tout de suite une idée se présente, qui va forcément donner une indication sur ce que l'on pourra attendre de l'un ou de l'autre des deux principaux futurs candidats : le maintien de la paix sociale et de la stabilité actuelle, malgré tout ce qu'elle comporte d'artificiel et de fragile. Qui de Chirac ou de Jospin aura naturellement intérêt à un tel état de choses ? A l'évidence c'est l'actuel Premier Ministre, engagé dans un vrai round politique. Imaginons un instant que Chirac gagne et qu'il puisse de surcroît s'appuyer sur une Chambre Bleue (disons plutôt Blanche), il ne fait guère de doute que le mouvement serait fort. Comme je l'ai suggéré plus haut, les réformes ultra libérales les plus urgentes seraient menées tambour battant, nous verrions la réitération sans doute beaucoup plus douloureuse, voire tragique, de l'hiver 1995. Par conséquent, un choix s'impose tout de suite : la pérennité du présent ou l'aventure sociale. On peut choisir la seconde solution, et je suis tenté de le faire, car la France a toujours avancé ainsi, dans le chaos passager. Pourtant je choisirai la paix sociale, encore cette fois, car notre pays est désormais solidement arrimé à l'Europe. Or il est trop tôt à mon avis pour placer nos voisins dans une situation de crise. Gênes a montré que certains ne plaisantent pas avec les manifestations de rue, il faut attendre une intégration politique plus avancée et plus solide. C'est toujours la raison qui m'a fait défendre Mitterrand envers et contre tout.Cela dit, et quoique ce seul élément possède déjà une grande force de contrainte électorale, que voulons-nous réellement de nouveau, qui puisse satisfaire nos projets personnels et ouvrir à une nouvelle ère historique ?
Il existe deux domaines qui me sont chers et qui demandent un soin tout particulier : la nourriture et les transports. L'actualité n'a pas manqué ces dernières années de rappeler les pouvoirs publics à ces deux secteurs, il est grand temps que l'empoisonnement sournois mais massif des populations cesse, autant dans les assiettes que dans les villes qui s'asphyxient lentement mais sûrement. Je ne place pas beaucoup d'espoir dans une politique volontariste de contrôle de l'agroalimentaire industriel. Pourtant, l'histoire des trente dernières années montre qu'un progrès a été possible, il suffit de se souvenir de ce que le Français modeste mangeait dans les années soixante. Il faut aller plus loin cependant, quitte à repeupler par incitation les déserts agricoles de la France Danone. La dégradation de notre alimentation est sans doute la conséquence la plus visible et la plus désagréable de la mondialisation. L'industrialisation de l'agriculture, entreprise par les Anglais dès le dix-septième siècle, n'a pas d'autre raison que le marché mondial. Or, cette industrialisation n'a jamais été menée à son terme pour ce qui concerne les paramètres financiers : les produits agricoles restent faiblement rémunérateurs par rapport aux produits industriels et ne peuvent pas, contrairement à l'industrie, encourager la création de PMI-PME. A la campagne il faut en moyenne posséder 300 hectares de terre pour vivre honorablement, c'est à dire dignement, c'est à dire sans dépendre des subventions étatiques. L'apparition du biologique et son développement est une bonne chose, mais elle reste marginale et demande un cadre légal et économique nouveau. En réalité la recherche agronomique devrait être orientée vers ces techniques culturales plutôt que vers des organismes végétaux qui doivent se battre avec les défauts de l'agriculture industrielle. Les pesticides et autres poisons sont, en effet, à replacer dans le cadre des impératifs de surface et de spécialisation : jadis, la variété du paysage empêchait concrètement tous les grands maux actuels. Même les sécheresses étaient compensées par la variété des végétaux cultivés, alors que les millions d'hectares de maïs ne tolèrent pas la moindre baisse hygrométrique. On sait aussi que la variété végétale est la meilleure arme contre les insectes et les champignons, il y a toute une science ou tout un savoir à prendre en compte voire à sauver là où ils se trouvent encore. Il faut imaginer un Plan Quinquennal de sauvetage des campagnes françaises, avec des objectifs clairs et chiffrés. Que signifie tout le bruit autour de la chasse, si le reste de la campagne se meurt dans l'indifférenciation variétale ? Quel sens a le fait de sauver quelques espèces d'oiseaux si ces mêmes oiseaux continuent de mourir faute de leur environnement propre ? L'histoire des cigognes en Alsace est très suggestive à cet égard. D'autant que la terre est mortelle. Aux Etats-Unis des millions d'hectares sont déjà devenus des déserts stériles, conséquence de l'épuisement définitif des nappes phréatiques. Et puis, dernier argument politique, les Français sont particulièrement pointilleux pour ce qui concerne leur nourriture. Ils devraient voir d'un bon œil un gouvernement qui ne se contente pas de jouer les pompiers lorsque tout va mal. Faut-il insister sur la question de l'élevage ? Inutile, je pense que tous les Européens connaissent la leçon. Mais là encore une dimension est généralement négligée, l'industrialisation a abouti à un isolement des espèces : aujourd'hui les poules, les cochons ou les bovidés naissent et meurent en compagnie de leur seuls congénères, déséquilibre dont les conséquences inapparentes ne sont pas moins graves que celles des farines animales. A la base de toute alimentation de qualité il y a l'amour, celui qui doit se manifester tout au long de la chaîne de production et de transformation des produits agricoles. Je n'ose pas dire la poésie, même si je le pense; mais je vous le demande : quel attribut peut-on donner à un vrai plaisir gastronomique sinon celui de poétique ?
Transport. Vous allez dire, pour ceux qui me connaissent un peu, c'est son dada. Certes, mes thèses anthropologiques ne laissent guère de doutes à ce sujet, le nomadisme est en train de gagner brutalement la partie engagée depuis quelques millénaires par le désir historique de vivre de manière sédentaire. Cette sédentarité a échoué, et cet échec explique à lui tout seul toutes les formes actuelles de crises politiques, sociales ou économiques. C'est simple : il n'existe plus d'espace paysé par le désir, mais seulement des surfaces urbanisées ou ruralisées par les impératifs industriels. L'homme s'est chassé lui-même de son Eden si patiemment rêvé et si laborieusement cultivé. Le nomadisme à venir, il ne l'a pas choisi, sinon dans l'être spirituel du voyage : aujourd'hui on ne voyage plus seulement dans l'espace, mais aussi et de plus en plus dans le temps et dans les substances exotropes, c'est à dire qui conduisent l'esprit ailleurs sans faire bouger le corps. Cette transformation est éclatante, l'homme consacre le plus clair de ses ressources et de ses passions à ce qui fait voyager, bouger, parcourir l'espace, la plupart du temps en pure perte car appartenant encore à un apprentissage récent et qui ne connaît même pas son but ni ses véritables instruments. La France occupe une place originale dans cette phase de l'Histoire de l'humanité. Elle aura été l'une des plus belles réussites de la sédentarité, une stabilité humaine qui a produit les objets culturels les plus harmonieux et les plus cohérents dans un espace paysé de longue main depuis bien avant l'arrivée des faux paysans romains. En même temps elle a nourri en son sein, secrètement, les ingrédients d'un nouveau monde mouvant, détaché des soucis de la glèbe féodale. Les autres aussi l'on fait, mais la France a vu grand tout de suite, elle a tout de suite compris l'enjeu des réseaux et des voies, et aussi celui du changement de site. En lisant le Pascal d'Attali j'ai eu la surprise de constater qu'au temps de Louis, les agents de l'état étaient déjà soumis, comme aujourd'hui ils le sont encore, à la valse des mutations et des changements de lieux. La carrière dans l'état suit depuis très longtemps une logique mouvante où l'individu ne peut pas s'attacher trop profondément, trop "familialement" à une localité quelconque, nécessité de la garantie d'impartialité de l'état centralisé. La centralisation a favorisé le développement de la circulation des personnes et des biens, contrairement à ce que l'on pourrait penser. Et la Révolution Française n'a eu qu'un seul ennemi redoutable que l'on voit ressusciter de nos jours, l'attachement régionaliste identitaire, autre expression pour Girondisme. J'aime toujours à rappeler qu'au début de ma carrière à France-3, les règlements stipulaient la mobilité de tous les journalistes désireux de monter dans la hiérarchie. Pas question de laisser les journalistes s'incruster dans les castes locales au risque de devenir leur représentant exclusif : De Gaulle voulait précisément éviter cela pour faire contrepoids à la presse écrite locale qui lui était hostile dans la plupart des cas.
Le problème est qu'il faut encore que les Français, et surtout leur Etat, prennent conscience de l'importance de cette mutation et cherchent à en saisir le véritable sens. D'abord afin d'en maîtriser les conséquences désastreuses : la mortalité au volant n'a pas d'autre explication que la vacuité des parcours, c'est à dire l'absence de sens dans l'usage des véhicules. Cette absence, compensée au début par la beauté et la nouveauté des paysages traversés - maintenant effacées par le phénomène des artères massives de circulation - a retourné l'usage du voyage contre lui-même. Le véhicule a pris la place de la finalité réelle du se mouvoir, une perversité encouragée par la contrainte économique à l'usage des véhicules. En bref, il faut que les Français, et les Européens en général, s'efforcent de rationaliser l'usage qu'ils font de tout ce qui roule. Ils ont oublié, la plupart du temps, qu'il fut un temps où le train s'imposait de lui-même pour tous les grands déplacements, et qu'il est parfaitement stupide aujourd'hui de risquer sa vie pendant des dizaines d'heures au volant de sa voiture pour se rendre dans un lieu où une bicyclette suffira aux déplacements de proximité. D'ailleurs le plus drôle est bien de voir ces vélos ficelés sur les toits ou les coffres des voitures. Aussi, le gouvernement doit-il prendre très au sérieux la modernisation complète de son réseau de voies ferrées, longtemps négligée et réduite au plus simple c'est à dire au plus rentable. Il faudrait imaginer là une exception économique à la Loi d'autofinancement des services publics, qui date, rappelons le, de Pétain. La SNCF doit redevenir un service et non pas viser à devenir une entreprise concurrentielle avec les autres moyens de communication. Pourquoi pas un plan européen de transport à bas prix, seul moyen pour permettre aux populations d'apprendre à se mouvoir sur le continent sans des investissements trop importants, et sans que l'on aboutisse fatalement à un engorgement et à une pollution massive des zones traversées par la circulation ? Sans parler des dégâts sociologiques que l'on peut constater dans ces zones de passage où les habitants finissent toujours par vivre de véritables cauchemars au contact de ceux qui se "réalisent" au volant de leurs bolides. La privatisation est un véritable scandale dans ce domaine, car elle revient à faire du transport des personnes une roulette russe pour profits capitalistes. On a vu ce que cela donnait en Grande Bretagne, dix ans après les funestes décisions de Madame Thatcher. Encore un mot sur le transport routier : en finir vite ! Soixante pour cent des accidents mortels sont le fait des poids lourds, peu de journalistes prennent la peine de le rappeler. Pourtant, concrètement cela signifie que cinq mille personnes perdent annuellement la vie pour cause de transport routier de marchandises. C'est cher payé pour assurer le stock zéro des entreprises. A demain pour la suite de mon programme politique.
Jeudi 30 août 2001
Il faut prendre la balle au bond : Tobin or not Tobin, titre de l'article d'un certain William Abitbol dans le Monde à propos de la fameuse Taxe sur les Changes. Car le député européen le rappelle tout de suite, la taxe Tobin ne vise pas la circulation des capitaux mais la spéculation sur les changes. OK, la précision sert toujours à quelque chose et il n'y a pire ennemi de l'esprit que le désordre des concepts. Mais il me semble avoir toujours compris cette taxe ainsi, bien que je n'ai pas eu accès au livre de monsieur Tobin, et contrairement à Monsieur Abitbol, j'y demeure hostile. Son principal argument ne manque d'ailleurs pas de sel, l'économiste et politicien estime que cette taxe serait une régulation très "souverainiste". On le croît volontiers et même au-delà, remerciant l'auteur de l'article de toute cette eau qu'il apporte à notre moulin. Car si non seulement cette taxe ne fait que confirmer l'existence de la spéculation sur les changes en la légalisant pour ainsi dire a contrario, elle nous ferait faire en plus des décennies de chemin en arrière en direction des joyeusetés du nationalisme. Non mais ! Il est fou !
Cela dit son analyse anti-mondialisation ne manque pas de justesse, bien que le phénomène qu'il décrit doive plutôt se désigner comme l'américanisation du monde et non pas sa globalisation. Le crime de Nixon supprimant la convertibilité du dollar, celui de l'invention américaine des taux d'intérêt et les Reaganomics, tout cela est strictement américain. Identifier la mondialisation à ces trois éléments reviendrait alors à faire de la mondialisation un phénomène de pure domination impérialiste US. Dont acte, pourquoi pas, c'est tellement vrai. Mais alors il faut le dire ouvertement, et ne pas accuser les Allemands et les Français de s'être soumis à chacune de ces catastrophes venues de Washington puisqu'on fait la même chose en se voilant la face.
Mais, mais l'américanisation du monde, peste réelle et avérée, ne justifie pas pour autant le retour au nationalisme, cette fiction sédentariste fumeuse et génératrice de toutes les horreurs de l'Histoire humaine des Dix derniers siècles. Voir mon Atopie à ce sujet. A mon avis, il y a deux attitudes à défendre contre la gangrène impérialiste (rappelons que cette fausse mondialisation n'est rien d'autre que la première faute colonialiste des Américains, qui ont assez bien résisté à cette tentation malgré les dégâts causés par la doctrine Monroe en Amérique Latine) : la première consiste à encourager et à soutenir toutes les formes d'union monétaire hors de la zone dollar. L'Euro est le premier miracle politique de l'Europe et donne de bonnes raisons d'optimisme pour l'avenir, il n'y a pas de raison de ne pas y associer toutes les monnaies du monde qui le souhaiteraient afin de renforcer la seule monnaie qui puisse mettre un frein à ce qui est devenu une véritable agression économique. La deuxième est plus utopiste mais tout aussi inexorable comme nécessité historique : elle consiste à considérer les flux financiers eux-mêmes comme un mal absolu dépendant de la politique impérialiste américaine. Il faut le dire en toute simplicité : le capitalisme est resté jusqu'à présent le même que celui qu'a décrit Karl Marx. Ce qui a changé, et ce n'est finalement pas grand chose, c'est le remplacement de l'Angleterre par les Etats-Unis. Il est resté le même, c'est à dire un système politique de prédation aveugle, et ce Trieb prédateur n'a aujourd'hui plus de bornes parce que le fauve qui le fomente dans le monde est monstrueusement puissant. Or cette puissance est à 99 % politique. Regardons les relations entre Washington et Tokyo : les Américains tiennent les Japs par la barbichette politique depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Il faudrait d'ailleurs aller fouiller dans les stratégies sordides et dangereuses que le Département d'Etat déploie en Extrême-Orient. La Chine est le cœur d'un marché de dupe entre les Américains et les Nippons, et la première chose que Bush a faite en arrivant au pouvoir et de confirmer aux impérialistes nippons qu'ils sont toujours soutenus par les E-U, et qu'ils restent les seuls candidats à la domination de l'Empire extrême-oriental tout entier. Car les Japonais tiennent les Américains par la barbichette économique d'une dette en dollars fabuleuse, capable à elle seule de ratatiner Wall-Street en quelques minutes si, si les banquiers nippons s'avisaient d'en demander remboursement immédiat.
Ah oui, les Américains ne sont pas du tout le peuple vertueux que l'on s'imagine. Ils sont des bandits de grand chemin mondiaux, ayant retrouvé sur le tard, c'est à dire au bord de l'éclatement de la crise décisive, toute la sauvagerie et toute l'absence de scrupules moraux qu'illustre inauguralement l'acte de piraterie de Nixon. Il est temps d'ouvrir les yeux sur la véritable nature du néo-libéralisme au lieu de s'attarder à rechercher du fascisme ici et là dans la barbarie sociale américaine. Les Américains ne sont pas fascistes, ni nazis, ils sont devenus par force - mais surtout parce qu'ils vivent depuis un siècle presque au crochet du monde, et que cela commence à compter en monnaie sonnante et trébuchante - des guerriers économiques, c'est à dire des prédateurs systématiques de toute réalité stable et de toute richesse matérielle, tant pis pour les atteintes à la morale humaine. Faudra-t-il un jour faire la guerre aux Etats-Unis ? Je ne le pense pas, mais nous en serons dispensés uniquement parce qu'autres s'en chargeront, tels les Chinois qui enragent de plus en plus ouvertement d'être pris pour les cocus du Soleil Levant. L'Histoire a des ironies intéressantes, car il n'est pas interdit de penser que nous volerons au secours des Américains, non pas pour défendre cette fois une cause humanitaire, mais pour mettre fin à leur hégémonie comme ils ont mis fin à celle de l'Europe. Là il n'y aura pas non plus de morale, et les pauvres Chinois risquent fort de payer le prix de cette manipulation. Mais alors les Américains seront pris à leur propre jeu : les parangons de l'anticolonialisme de l'après-guerre se verront à leur tour forcés de décoloniser la planète.
Encore une idée qui se rattache à tout cela : les Américains ne sont pas seulement responsables de la pauvreté du Tiers-Monde dont ils tirent cyniquement de quoi alimenter leur paresse et leur veulerie, ils sont aussi responsables de la destruction de la planète. Tout le mouvement d'industrialisation forcé qui couvre le monde d'insectes mécaniques et de béton a été conçu et orchestré de Washington. Les blattes à essence désormais sans plomb qui inondent l'Europe, et tout ce qui s'y rattache en fait de praxis sociales aberrantes et destructrice de culture et de paix, vient des ateliers de Ford et de General Motors. Si l'Europe a pour ainsi dire rattrapé les Etats-Unis dans la concurrence technologique, c'est qu'elle n'avait guère le choix du terrain : celui-ci était préparé par la guerre mondiale, et...pour la guerre mondiale.
Il m'arrive souvent de prendre la défense des Américains contre ceux qui ne se souviennent par assez des falaises normandes, et je reste respectueux de l'immense sacrifice de ces hommes. Je me demande pourtant parfois si le débarquement n'aura pas été le tout premier acte de la guerre totale de l'économie contre l'Homme. Pour comprendre cela il faudra reconsidérer la concept d'économie, en lui restituant pour commencer le qualificatif de "politique" et en rappelant qu'il n'existe aucune économie non politique, pour la bonne raison que la Nation de monsieur Abitbol ce n'est rien d'autre que le foyer autour duquel on partage la soupe. Donc je doute que l'héroïsme des jeunes GI puissent se définir comme un sacrifice, il faudrait plutôt chercher du côté de la roulette du casino ou de la traditionnelle morale de guerre. Dur.
Vendredi 31 août 2001
Ca tangue dur dans les bourses européennes, le passage à l'Euro ne se fait pas dans l'euphorie, et pour cause. J'imagine que les stratèges de Wells Stress sont tous à l'affût de la moindre erreur en calculant les effets de leurs manœuvres spéculatives. Nous arrivons dans la phase critique de l'introduction de la nouvelle monnaie, bien que l'essentiel se soit déjà produit et produit avec succès. Cet essentiel c'est le marché unique qui permettrait éventuellement aux Européens de se payer une période isolationniste s'il le fallait. J'ai toujours été convaincu que le protectionnisme avait encore un grand avenir. Ce serait, je pense, une bonne chose que de se décrocher pour quelques années du marché américain histoire de créer des produits alternatifs européens et surtout une éthique politico-économique différente. C'est simple : la social démocratie, pour parler vite, n'a aucune chance tant que des contrats léonins relieront l'Europe à son partenaire d'Outre-Atlantique. Bien sûr, en apparence, ce que je raconte est absurde. Il est inimaginable que le marché mondial se brise dans ses zones les plus solides. L'OMC est là qui veille au respect de la liberté du commerce. Mais ce n'est pas si simple, car l'OMC est une institution encore très fragile, pas encore intégrée dans la réalité des échanges, ou alors si mal que cette intégration ne profite toujours qu'aux mêmes puissances. Et puis l'histoire se fait seulement à coup de surprises. Entre les deux guerres on a pu constater comment la Société des Nations a été purement et simplement liquidée en tant qu'instance de pouvoir politique. Personne n'a pipé, il en ira de même avec l'OMC.
Il y a un symptôme qui annonce un décrochage ou une distanciation par rapport à l'Amérique, c'est le développement du secteur culturel européen. Sans bruit, la plupart des pays d'Europe fabriquent leurs séries, leurs émissions, leurs jeux, leurs films, alors qu'il y a encore dix ans c'était le désert partout. Les Américains sont en train de perdre à leur propre jeu. Ils ont envahi massivement les médias européens pour s'assurer le monopole, mais les Européens se sont réveillés et ils commencent à apprendre à produire eux-mêmes avec les techniques d'Hollywood mais sur des mélodies nouvelles. C'est encore fragile et ça bredouille encore le franglais, mais l'impulsion me paraît donnée à un mouvement plus important que tout le reste. La véritable indépendance reste celle de l'esprit, et c'est par elle que se conquerront toutes les autres, y compris l'économique. On n'a peut-être pas assez commenté le succès mondial d'une série comme Derrick. Or il s'agit d'une véritable contre-attaque culturelle, car avec tous ses défauts, cette série tranche nettement avec l'esprit de la série noire américaine. A un point incroyable, pensez seulement au rythme de cette émission où la lenteur sévit même dans la réalisation technique, zoom et panoramique à l'allemande, etc...
Mardi 4 septembre 2001
Esotérique, exotérique, ma religion est faite. Voici un exemple intéressant de ressassement millénaire absurde autour d'un mot et de son antonyme dont on n'est même pas sûr qu'il le soit. Il est vrai que l'enjeu de la signification de l'expression "ésotérique" est à ce point grand qu'il est naturel qu'on ai dû l'entourer d'un flou déroutant. Car pour les ésotéristes, c'est bien de dérouter qu'il s'agit, d'envoyer promener les profanes sur des voies dilatoires, sans qu'eux-mêmes ne sachent vraiment pourquoi. Après la lecture de la brique épuisante de Pierre A.Riffard intitulée "L'Esotérisme", j'en ai une petite idée. Elle est simple et paraît même simpliste, et pourtant je demeure persuadé que là aussi le vrai est dans le simple. En résumé,
est ésotérique ce qui doit être mis à l'abri des intempéries.
Revenons en arrière. Nous avons tous appris en Terminale que les grands hommes de l'Histoire, et notamment les philosophes, se caractérisent par une double face de leur personnalité et pour la plupart de leur œuvre. La Tradition académique a littéralement imposé l'idée que Pythagore, Platon et Aristote, mais aussi Newton et Goethe et bien d'autres géants de notre culture occidentale, ont tous mené une double vie et produit une double œuvre, l'une cachée, l'œuvre ésotérique, l'autre publique, l'œuvre exotérique. Ainsi, pour illustrer rapidement, il est communément admis que l'œuvre disponible de Platon appartient dans sa presque totalité au domaine exotérique, qu'elle était destinée à la publication. En revanche, on pense que l'œuvre disponible d'Aristote serait en réalité la partie ésotérique de son travail, en réalité des notes à partir desquelles le philosophe faisait ses cours de manière orale, la transmission orale semblant jouer un rôle important dans la définition du mot ésotérique. Pythagore, l'un des premiers penseurs ésotériques, aurait eu deux publics simultanément, ceux qui l'écoutaient en le voyant, et ceux qui l'écoutaient derrière un voile de lin qui le dissimulait à leurs yeux. Cette anecdote semble déjà dénaturer quelque peu l'acception que nous avions adoptée plus haut, mais l'idée ici est qu'il y a deux sortes de publics qui sont admis à l'enseignement, les profanes et les initiés. Ce mot nous met sur une voie de compréhension du phénomène. En effet, selon une idée courante, un initié est un individu qui accède à une tradition. L'initiation n'est pas un simple enseignement, elle agrège l'impétrant à un ensemble théorique et pratique pour en faire un être différent, voire considéré comme supérieur aux autres hommes. L'initié accède à un savoir restreint à ceux qui sont choisis pour certaines qualités. Le processus en question est exactement celui qui a cours aujourd'hui dans la Franc-Maçonnerie où l'on ne pénètre qu'après avoir montré patte blanche, ce qui ne signifie pas diplômes ou fortunes, mais pour la plupart des obédiences, sagesse et tolérance. Alors où est le problème ?
Le problème est que plus on simplifie ainsi le sens de l'ésotérique, plus on rejette l'ésotérique dans un domaine par définition difficilement accessible. Or cette attitude était sans doute admissible dans une société fortement hiérarchisée, où les castes dirigeantes se divisaient elles-mêmes en sociétés ésotériques et en sociétés exotériques. Mais dans nos démocraties scientifiques, cette dichotomie a vécu. Au temps de l'Eglise primitive, il n'était pas difficile aux prêtres de soumettre leur enseignement à la discipline de l'arcane, c'est à dire à un code théorique et pratique qui mettait l'essentiel de leur enseignement à l'abri du vulgaire. Pourquoi cela ? Pourquoi semble-t-il que de haute antiquité l'homme aie toujours dû cacher, voiler, retirer de la vue de la foule des éléments de culture et de science qui a priori ne pouvaient qu'être bénéfiques pour tous ? Ca, c'est une question typiquement moderne, moderne dans son sens moral, mais aussi moderne dans sa naïveté. Et dans son hypocrisie. Sa conséquence première est d'avoir discrédité presque totalement tout ce qui se relie de près ou de loin à l'ésotérisme au motif du rejet de l'irrationnel. Et pourtant les plus grandes découvertes de la science elle-même appartiennent originellement au domaine ésotérique, il suffit de penser au théorème de Pythagore qui a été longtemps l'objet d'une quasi guerre secrète dans tout le Bassin Méditerranéen. Combien de personnes ont perdu leur vie à cause de l'incommensurabilité de la diagonale du carré ? On ne le saura jamais, mais on sait en revanche parfaitement bien que Giordano Bruno a été brûlé vif en 1600 pour avoir maintenu envers et contre tous que la terre tournait autour du soleil et non l'inverse. La deuxième conséquence de cette idéologie rationaliste et positiviste est que le principe même de l'ésotérique a été mis en danger. Peut-être même l'ésotérisme est-il déjà mort là où aurait dû subsister et bien vivant là où il n'aurait jamais dû réussir à s'installer. Cette perversion historique est l'un des faits aux conséquences les plus graves et les plus dangereuses pour notre époque.
Est ésotérique ce qui doit être préservé des intempéries, avons-nous écrit un peu vite au début de ce texte. Explication. Nous partons de l'idée que la civilisation dans laquelle nous sommes est le produit d'un choix initial. Dans Atopie j'essaie de mettre en scène, bien maladroitement, ce moment où le chasseur-cueilleur, simple prédateur voisin des espèces animales, décide de devenir agriculteur et de se sédentariser. Contrairement à l'idée répandue par la civilisation elle-même, dans ses efforts ésotériques d'ailleurs, ce choix n'est pas à considérer purement et simplement comme un progrès de l'histoire humaine, mais comme une option ouverte dont l'incertitude du résultat était bien connue ainsi que les dangers. Les hommes du néolithique ne devant pas être considérés comme plus suicidaires que nous, il faut donc admettre qu'ils ont agi avec une certaine prudence, mis en place certains mécanismes et créé certaines institutions destinées à préserver l'essentiel de ce qu'ils possédaient alors. Encore une fois, il est parfaitement stupide d'avancer l'idée que tout cela aura été accidentel et que l'homme n'a fait que subir des conditions de subsistance qui l'auraient contraint à ceci plutôt qu'à cela. La réalité présente montre bien que tout est toujours possible dans le coin le plus inhospitalier du monde, pourvu que l'homme le veuille. Les candidats à la sédentarisation ont donc été confrontés à l'obligation de formuler leur choix - ce qu'ils ont fait abondamment dans tous les Ecrits que l'on s'obstine à qualifier de sacrés (ce qu'ils sont bien, mais pas pour les raisons de transcendance à chaque fois ou presque invoqués) - et de mettre à l'abri tout ce qui leur avait servi jusqu'alors de repères rationnels. Cela dit, il faut bien aussi envisager la dimension du traumatisme qui attendait ces hommes et il est certain que, dans leur sagesse certainement comparable à la nôtre en ce qui concerne la simple survie, ces hommes aient su, dès le départ que la société qu'ils mettaient en œuvre allait être un enfer dont ils étaient prêts à payer le prix. Mutatis mutandis, ils avaient décidé de conquérir l'Everest.
La société un enfer. Mélodie bien connue depuis les découvertes philosophiques de Rousseau. Et c'est dans cette perspective que nos ancêtres ont cru bon de créer cette dichotomie dans la transmission de leurs savoirs, de soumettre l'enseignement véritable à l'initiation, créant ainsi la double réalité ésotérique et exotérique de la Tradition. Mais attention, la cause n'en était pas l'ignorance et l'analphabétisme, mais bien le déchaînement prévisible, et qui a eu lieu, des passions sociales. Pour faire court : l'Eden originaire de Rousseau était condamné à se transformer et à devenir l'Enfer de Hobbes. Les créateurs de notre civilisation savaient que c'était le mal qui allait dominer aussi longtemps que leur projet exigerait la création et la subsistance d'Empires, de Nations et de foyers fixes. L'ésotérisme n'était alors rien d'autre qu'une ruse pour éviter que leur propre sagesse ne se dissolve dans la tourmente des sociétés sédentaires aux prises les unes avec les autres. Prenons un exemple aussi illustre que celui de Zénon d'Elée, qui a finit broyé dans un creuset pour s'être révolté contre son tyran. Voici une existence extraordinairement fertile et parfaitement glorieuse, au point que toute l'Hellade connaissait et révérait le disciple d'Héraclite exilé dans ce port italien. Et pourtant c'est le mal qui a eu raison de sa personne, et l'histoire n'a donné aucun privilège à ce grand homme, pas plus qu'elle n'a épargné Platon lorsqu'il s'était mêlé de politique avec son ami Denys le Tyran. Pourrait-on imaginer aujourd'hui un Einstein ou un Oppenheimer pourrissant dans un Camp de concentration ? Mais à cette époque, de telles choses n'étonnaient personne, ce parallélisme entre la lumière et l'obscurité, cette familiarité avec le mal, aucune hypocrisie sociale ne les dissimulait, aucune idéologie salvatrice et eschatologique n'en dissimulait les réalités : on savait. Et on faisait avec.
L'ésotérisme avait d'ailleurs pour principale finalité non pas d'épargner des personnes, mais de mettre à l'abri leurs enseignements. Pour deux raisons : la première étant que dans cet enseignement figurait toujours l'essentiel, sous une forme ou une autre. Or cet essentiel c'est le projet initial lui-même et toute la mémoire des Ages qui ont précédé, choses qu'il fallait préserver pour que la cohérence de la civilisation et de son projet soient maintenue à travers le temps. La violence des passions sociales ne connaît pas d'exception dans son instinct destructif, elle a au contraire de bonnes raisons de faire oublier ce que les hommes ont réellement cherché lorsqu'ils ont décidé de fonder des villes et des empires. La seconde raison est corollaire, si le mal réussissait à détruire jusqu'au fondement de la civilisation, alors tout le reste est menacé. La survie de l'espèce elle-même pourrait se voir mise en danger. Nous nous sommes considérablement rapprochés de ce danger-là, il ne faut pas, cette fois, se voiler la face. En bref, le secret du projet et celui de la survie sont le même : non pas que le projet de l'Homme soit purement et simplement de survivre en tant qu'espèce privilégiée, mais parce que sa survie est liée à son projet lui-même suprême objet des sciences ésotériques, la question de l'être. On associe toujours à l'ésotérique l'abscons et l'inintelligible. Et il est vrai que beaucoup de charlatans ont profité du voile pour monnayer leur pauvre apparence de savoir. Mais il est vrai également que l'initiation demande beaucoup à l'individu et que le travail du concept ne peut ni se contourner ni se remettre aux calendes romaines. Il est vrai aussi que la science - au sens de Hegel - n'est qu'un condensé technique de la science profonde qui gît en chacun de nous cachée et si difficile à atteindre. Mais c'est pourquoi aussi la première science est celle de soi-même, la plus ésotérique et la plus essentielle.
De nos jours, tout cela est engagé dans le plus complet désordre. Le seul ésotérique qui subsiste encore est celui que se transmettent les classes de décideurs, de plus en plus népotiquement liés les unes aux autres. Même la Loi est devenu objet ésotérique dont le maniement permet de honteuses exploitations économiques. La masse sait de plus en plus de choses et en même temps elle en ignore de plus en plus, et de celles que n'ignorait pas le dernier des serfs du Moyen-Âge. Quant au savoir fondamental, celui du sens de notre civilisation, il a presque totalement sombré.
Comment expliquer ce processus de délitement de la Tradition ésotérique, dont on peut au moins dire une chose avec certitude, c'est qu'elle véhiculait jadis la totalité du savoir et de la culture alors qu'aujourd'hui elle n'est plus qu'une peau de chagrin livrée aux astrologues de bazar et aux apprentis sorciers ? Les religions ont eu un certain génie ésotérique, elles ont modifié le message originel de telle sorte qu'il serve à la fois à signifier la finalité de la civilisation, mais aussi à stabiliser les foules qui commençaient de se former à travers le monde. Le "projet" est devenu le salut, l'eschaton des masses, et c'est pourquoi on a pu dire du Christianisme qu'il a pour ainsi dire confisqué aux hommes leur propre mort. Mais il a fait plus et plus grave. Tout en traduisant l'idée que l'homme était homme parce qu'il avait accès à la question de l'être en son contraire, c'est à dire que l'homme n'avait pas accès à l'être parce qu'il était fondamentalement mauvais, le Christianisme à détruit systématiquement tous les autres enseignements ésotériques. Cathares, Aryens, gnostiques sont tombés, hommes et œuvres, sous le sabre et dans le feu des mercenaires de Rome. De la sage diversité des savoirs à la quelle les Grecs n'ont pas osé toucher, Rome a fait un autodafé millénaire, chef d'oeuvre de censure historique. Aristote ne nous est connu que grâce aux Arabes. A tel point que l'on peut dire que les guerres de religion, parce qu'elles ont pu avoir lieu, ont en réalité sauvé ce qui pouvait encore être sauvé d'une telle débâcle. C'est de l'intérieur d'une Tradition exsangue et mutilée qu'est venu le seul geste qui pouvait mettre un terme à la mise sous tutelle absolue du projet de notre civilisation. C'est notre dette envers les Réformateurs, et aussi, il faut bien le dire, envers les Germains qui furent si longtemps les seuls à défier la toute-puissance romaine. Ne nous faisons pas d'illusion, la nouvelle Gnose américaine est en train de faire le même travail de sape universel et ce n'est pas un hasard puisquela société américaine n'a aucune autre racine culturelle que la Chrétienne. Qui osera réitérer le geste d'un Luther ou d'un Calvin ? D'où viendra la future guerre de religion qui réduira à néant le projet d'uniformisation culturelle et philosophique que nous percevons déjà si bien dans tous les médias du monde ? Et combien de vies coûtera une telle guerre ? On peut penser que le temps est arrivé où le sédentarisme doit disparaître en tant que Praxis dominante et décisive. Dès lors on peut aussi espérer que la violence nous sera épargnée. La fatalité des abîmes qui s'ouvrent déjà sous nos pieds ne nous permettrait même pas d'en user, tant il est primordial que les hommes trouvent à nouveau le courage et la modestie qu'il faut pour partager le même projet
Jeudi 6 septembre 2001
Connais-toi toi-même. Comment et pourquoi.
La plupart des systèmes de pensée se résument par l'impératif de Socrate, indépendamment de tous les autres aspects théoriques. Et pourtant, peu de philosophes ont concentré leurs efforts sur le fait lui-même de l'auto-connaissance ou de la connaissance de soi. L'égologie des Modernes ou les phénoménologies des Romantiques ne s'intéressent qu'à l'histoire de la conscience, établissent les cadres métaphysiques de son fonctionnement, s'appliquent à décrire cette fameuse relation sujet-objet. L'impression s'installe alors que la conscience est elle-même un phénomène passible de l'observation, de l'analyse scientifique et d'une systématisation objectale : la conscience est devenu un objet comme les autres. Rares sont les philosophes qui se sont intéressés à l'usage de la conscience et de l'auto-conscience, à son "mode d'emploi". De Husserl à Heidegger en passant par un penseur souvent oublié, Bergson, cette question a ressurgi avec le vingtième siècle, comme s'il s'agissait d'une question des temps tragiques, des époques de grands dangers. Et si on jette un regard en arrière, il faut remonter à Saint Augustin pour trouver une pensée toute entière tournée vers le souci du se-parler à soi-même, du se chercher en son fors intérieur, de se découvrir par delà ce fonctionnement automatique et transcendantalement programmé. Il est vrai que Saint Augustin parlait à son dieu, mais son génie et sa gloire philosophique reposent précisément sur l'identification naturelle qui s'établi entre ce dieu et le moi qu'il ne cesse en réalité d'interroger. On pourrait distinguer dans l'histoire de la philosophie deux courants de pensée. Le premier majoritaire aboutit au moi-parlé-par, qu'il s'agisse de Freud ou de Heidegger. L'autre, que l'on peut déceler chez un Nietzsche ou un Bergson, ne renonce jamais à identifier la parole et la volonté, la conscience et la responsabilité, thème central de la pensée d'un Lévinas. Faut-il choisir d'un point de vue moral entre ces deux positions, ou bien tenter de concilier les deux thèses ? Qui suis-je pour répondre à une telle question ?
Qui suis-je ? Premier pas sur le chemin du connais-toi toi-même, manière simple de poser le problème mais qui s'avère la plus délicate et la plus mystérieuse. Le mystère réside en effet tout entier dans cette autre question : qu'est ce qu'un "qui" ? Car elle semble partir d'une évidence qui serait que chacun de nous est "quelqu'un", est un "qui" dont seule l'identité reste à établir. Or, c'est quoi, un "qui" ? Où peut-on trouver un modèle de cet être abstrait qui se manifeste dans un pronom relatif ? Où se trouve la gamme de "qui(s)" dans laquelle on aurait une chance de se découvrir au détour de longs efforts d'introspection ? Voilà qui ne semble guère avoir de sens, de quoi nous rendre perplexe et de nous contraindre à nous rabattre sur le modèle universel divin et transcendant. La question serait alors : en quoi ressemblé-je à Dieu? Retour à Saint Augustin. Mais ce modèle divin demeure lui-même totalement obscur tant il est diversement parlé dans nos cultures, il y a autant de dieux que de moi(s), à tel point qu'il faudra bien admettre un jour la subjectivité totale des textes qui décrivent ou évoquent le divin. Le dieu de Moïse n'est ni celui de Saint Jean ni celui de Patanjali ou de Lao Tseu, comme si chacun de ces individus avait trouvé au fond de lui-même la Parole propre à identifier le sacré. Un pas de plus nous oblige alors à penser que ce sacré n'est autre que le moi lui-même. Qui suis-je ? Je suis le sacré. Dans mon fors intérieur gît quelque part ce que les théologiens reconnaissent comme la partie divine de l'être humain. Ce qu'ils ont baptisé l'âme, monade de divin, résidu de notre être-ange originaire, ange déchu et enfermé dans la matière.
Mais cette monade est vide. Elle ne contient aucun "qui", et toute recherche qui se contenterait de l'idée que notre moi recouvre en gros ce que les religions nomment l'âme, n'aurait pas avancé d'un pas. Elle aurait en fait renoncé au plus important, savoir de quelle âme il s'agit. Car même si on demeure fidèle à des représentations mystiques dans le genre chrétien ou même hermétique, les âmes ne sont pas toutes identiques même si elles sont toutes partie intégrante de Dieu, car l'Enfer lui-même est peuplé de créations divines. Dire que nous sommes les enfants de Dieu ne répond pas encore à celle de savoir si nous appartenons aux anges ou aux démons. La grande angoisse qui nous possède tous n'est-elle pas cette question toute simple : suis-je un type bien ou un salaud ? Question devenu bigrement urticante depuis qu'un certain Sigmund Freud nous a appris que la vertu est souvent le masque des pires vices. Mais n'anticipons pas sur le programme que nous nous sommes fixé. La première question est "comment se connaître soi-même ?". Nous reviendrons plus tard sur le pourquoi réel et il ne faudrait pas penser que la question de la vertu soit à elle seule la réponse.
Comment appréhender un mode d'emploi de l'introspection ? Cela paraît bien absurde, comme si l'examen de conscience n'était pas un phénomène qui aille de soi, comme s'il était nécessaire de prendre des précautions pour une activité qui n'a nul besoin de notre attention et de notre volonté. Les moteurs ne manquent pas pour nous y contraindre. Les sentiments, pensez par exemple au remord, ne laissent passer aucune occasion pour interpeller le sujet, lui enjoindre d'aller voir "qui " il est pour rendre compte de ses agissements. Or cette façon de décrire ce qu'on pourrait appeler une introspection naturelle, est précisément la manière perverse et pervertie de représenter le geste de s'interroger. Elle postule une passivité tout aussi naturelle du sujet, d'un sujet lui-même dominé par une force transcendante qui se manifesterait par le biais des sentiments, liens électifs entre l'homme et son dieu. De Böhme à Berkley en passant par Bérulles et Malebranche, il ne s'est rien dit d'autre. La force idéologique donnée à ces représentations en ont fait des évidences psychologiques : les sentiments nous sont donnés, ils échappent totalement à notre volonté et nous dominent de toute leur stature et nature divines. Et pourtant, c'est avec de telles évidences qu'il faut en finir, car les sentiments ne se laissent pas plus saisir dans un concept que le moi, et pour cause puisqu'ils le constituent en même temps qu'ils le défont sans cesse, génération et corruption dont le moi détient finalement le véritable secret. Pourquoi poser la question du moi si les sentiments étaient suffisants pour en décider et l'identifier ? Mais alors, si on ne peut pas se fier aux sentiments, ni aux autres affects comme l'émotion ou la passion, si le moi est premier, comment l'interroger ? Comment entreprendre l'action dont le but serait l'auto-connaissance de soi-même ?
La première réponse est une Lapalissade : se prendre pour objet. S'appliquer à soi-même les techniques et les logiques de la connaissance objectale. Se prendre pour un objet, mais pas n'importe lequel, se prendre pour L'objet, pour le seul véritable Objet. Au fond, partir du postulat que toute notre réalité, toute notre vérité, tout le secret de l'univers se trouvent là dans notre moi. Qu'il est la source inconditionnée non seulement du savoir, mais de toute réalité. En somme, qu'il est bien une parcelle de la divinité, mais une parcelle indépendante, une monade divine à l'oeuvre dans le réel. Leibnitz a été l'un des seuls génies à saisir de son regard d'aigle tout l'ampleur du sujet et tout le ridicule de la dichotomie du sujet et de l'objet. C'est pourquoi il était convaincu que c'était en lui-même, dans son esprit, qu'il trouverait la caractéristique de l'univers, le secret de la réalité, son équation mathématique. Et il est sans doute vrai que si la réalité pouvait se restreindre à l'expression mathématique, c'est bien de l'esprit d'un individu lambda qu'elle pourrait un jour surgir. Mais, à propos, ne tournons nous pas en rond à l'intérieur même de cette dichotomie du sujet et de l'objet ? Dire qu'il faut se prendre pour le seul Objet, n'est ce pas confirmer absurdement la légitimité de cette dualité ? C'est là que se trouve la difficulté, le punctum caecum, point aveugle de cette réflexion. Car si le moi devient l'objet, où se trouve le sujet ?
On sait qu'il n'y a pas d'objet. Il n'y a donc pas non plus de sujet. Voici la première réponse logique à cette difficulté. Mais il ne s'agit là que d'un échappatoire. En fait, la feinte, la fiction consiste toujours à représenter la relation, la relation entre moi et le monde, entre moi et le moi, alors qu'en vérité il n'y a pas de relation mais il y a un être-avec ou un être-dans. Et cet être est dans son connaître, il n'est que dans son connaître, autrement dit, l'impératif connais-toi toi-même ne fait rien d'autre qu'enjoindre à l'homme d'être. Mais cessons à nouveau d'anticiper. Restons dans le mode d'emploi le plus simple. Ai-je progressé dans ma démarche méthodologique ? Oui, parce qu'il y a encore quelques instants, je pensais être un sujet extérieur à mon propre moi, et dans cette position je ne vois pas comment je pourrais parvenir à identifier mieux cet objet qu'aucun autre objet de l'univers ou de ma pensée. Mais si j'admets que moi et moi font un, j'ai gagné une position à partir de laquelle s'ouvre un vraie possibilité d'associer l'acte de connaître à celui d'être. Il suffira d'ouvrir les yeux. Berkley, lui, a eu ce génie de tout résumer par l'idée du regard divin qui traverse l'homme et auquel l'homme participe par sa conscience. L'immatérialisme ou l'idéalisme du prélat anglais facilitent encore la compréhension de ce qu'il voulait dire, car ce regard n'est rien d'autre que la création continuée du monde. Dieu regarde, et dans ce geste il crée, dans ce regard naît et renaît sans cesse la réalité à laquelle je ne participe que pour autant que je la regarde du même regard que Dieu, le regard qui crée.
La conclusion mathématique est limpide : si mon regard crée, alors tout ce que je vois et tout ce que je sens forment le moi. Le moi n'est pas un fantôme tapi au fond de l'une de mes cellules nerveuses, il n'est pas un tableau que je pourrait peindre en faisant de grands efforts, il n'est pas une équation que je pourrais tirer de la computation de mes actes passés et présents, il est le tout de ce dont j'ai conscience. Autrement dit, la connaissance de soi-même est l'essence même de la connaissance, mais la moindre connaissance qui ne porterait pas le nom d'introspection n'en est pas moins introspection. Philosophies, sciences, savoirs les plus divers et les plus communs, simple mode d'emploi ou recette de cuisine, tout devient connaissance de soi dès lors qu'on y a jeté un regard. Alors, quel est donc l'intérêt particulier de cette connaissance particulière appelée introspection ? Encore que ce mot est tardif, issu du siècle qui a poussé à l'extrême l'objectivation du monde et laisse supposer qu'il est possible d'appliquer au moi tout l'appareil méthodologique et pratique de la science. Il vaut mieux le laisser tomber car il possède de surcroît un fort relent chrétien qui rappelle la confession, encore Saint Augustin. Reste l'essentiel : le moi est le seul objet dont la connaissance est garantie, ou plutôt comme le disait Descartes, heureusement il y a le moi, faute de quoi nous ne saurions rien connaître du tout. En me relisant jusque là, je vois bien que j'ai failli à ma tâche, ou du moins que je n'ai pas réalisé mon programme qui était de vous dire comment il fallait s'y prendre pour se connaître. Pourtant, je crois vous avoir donné quelques précieuses indications sur la véritable place du moi dans l'acte de connaître : la première. On pourrait dire cela de la manière suivante : c'est la question naturelle du moi qui entraîne automatiquement toutes les autres questions poursuivant une quête de savoir. C'est pourquoi le philosophe ou le savant, l'Homme tout court, chacun, doivent toujours revenir sur ce moi, reprendre le chemin de la connaissance vraie afin de ne jamais briser le lien entre cette connaissance-là et toutes les autres.
Est-il encore nécessaire de répondre à la seconde question du pourquoi ? Non, et oui. Non car nous y avons répondu déjà par deux fois, oui car cette réponse risque toujours de n'être pas comprise ou de l'être mal. L'auto-connaissance nous enjoint à être : dès que nous cessons de nous poser la question de notre moi, nous cessons pour ainsi dire d'être. Dès que nous cessons de prendre ce moi pour objet nous disparaissons. Oh bien entendu, lorsque fatigué notre intellect se détourne un instant de ce moi, il y a tout un registre psychique qui est prêt à prendre la relève, les sentiments, les émotions, les sensations ou encore les passions. Mais cette relève est toujours insuffisante car il y manque en général la volonté. Seuls les génies, mais nous sommes tous des génies, savent allier naturellement le sentiment et la volonté parce qu'ils savent transmuter les messages de leurs sentiments en expression rationnelle, c'est à dire visible et compréhensible. Mieux, ils s'y sentent comme contraints et leurs actions artistiques leur échappent autant que nous échappent la plupart du temps les significations de nos propres affects. Mais acceptons l'idée que nous sommes tous des génies et que tout ce que nous faisons se traduit par une réalité visible et compréhensible. Si elle n'apparaît pas à tous immédiatement, c'est parce que nous nous ressemblons encore beaucoup trop, à cause d'un phénomène historique qui nous a passés dans une tréfilerie humaine et modelés selon des canons standardisés pour cause de socialisation. Pour savoir qui vous êtes, regardez autour de vous et écoutez ce que vous entendez. Vous serez surpris de constater à quel degré de ressemblance vous pouvez arriver dans la comparaison entre cet univers et celui qui se cache en vous-mêmes. D'autres vous dirons : étendez-vous sur un divan, parlez et écoutez-vous parler. C'est la même chose élevée au degré de la parole, ce qui en fait l'efficacité mais qui en même temps déforme le message, car il en reste souvent l'idée qu'il n'y a plus que le moi, qu'il n'y a plus que sa petite personne à prendre en considération tant elle est singulière et sacrée. Le psychanalyste vous rendra un grand service, mais il y a ce danger de vous découvrir si seul et si sacré qu'il ne vous restera plus qu'à vous fuir définitivement dans la mort ou dans le divertissement pascalien, cette fois consciemment accepté.
Mercredi 12 septembre 2001
C'était donc ça Pearl Harbor ? J'allais dire "que ça", mais je sens bien que ce ne serait pas compris et il n'est pas de saison de minimiser d'une manière ou d'une autre l'horreur de ce qui s'est passé hier, 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Moi-même je n'ai pas eu de chance, par le plus grand des hasards j'ai pu suivre toute la tragédie minute par minute par télévision interposée et j'avoue que le choc est dur. Ce fut comme si la Terre parlait elle-même, comme si le lien intime et occulte que chacun de nous entretient avec la planète se mettait à tirailler dans tous les sens, faisant partager directement les souffrances des victimes à tous les témoins. Au bout d'une heure je me suis rendu compte que tous ces événements m'affectaient directement, m'angoissaient et m'épuisaient simultanément. C'était MA paix qui se trouvait soudain remise en cause, c'était le retour à mon premier vécu de la vie, celui d'avant 1945. Dans mon salon flottait une odeur de poudre, comme là-bas près de l'usine de la SACM et des canons qui tiraient en direction du Rhin et des troupes allemandes qui fuyaient. Bref, la mondialisation est déjà beaucoup plus avancée qu'on ne le pense, en même temps que l'individu naît un peu partout sur la Terre, le tissu organique de l'Humanité se refait et nous compatissons tous naturellement, sans même réfléchir. Impossible de ne pas se mettre dans la peau de ces passagers sacrifiés aveuglément ou de ces personnes saisies dans le cours de leur existence et contraint par la terreur à se jeter dans le vide de plus de cent étages ! Effrayant ! Quel Jérôme Bosch peindra cette horreur ? Quel Dante décrira ce qui s'est passé sous ces nuages de fumée apocalyptique. Seule la vitesse des événements aura peut-être manifesté quelque pitié pour les uns et les autres, je pense notamment aux passagers des avions sacrifiés qui n'ont certainement pas su où les conduisaient les monstres qui ont perpétré ce crime contre l'humanité.
Car ce sont des monstres, des monstres que je dénonce depuis des années dans ces lignes et dont personne hélas ne soupçonne assez le degré de monstruosité. Spirituelle. Il ne faut pas se cacher qu'il s'agit d'une nouvelle guerre de Religion, celle dont je parlais encore il y a quelques jours. Ironie du sort, c'est la Nation la plus religieuse du monde, la plus chrétienne et la plus dogmatique qui en est la première victime. Et c'est logique puisque c'est aux States que l'intolérance religieuse n'est pas conçue dans toute son horreur et avec toutes ses conséquences. Au point que les Américains ont baissé leur garde. Car ils ont dû baisser leur garde, dans les aéroports, à leurs frontières, dans leurs services secrets et dans leur cabinets politiques. Comment comprendre leur mansuétude à l'égard des Talibans depuis si longtemps, que dis-je mansuétude, complicité en vérité ! Washington a toujours fait spontanément confiance aux mouvements religieux, aveugle devant les ultimes conséquences du fanatisme, incapable d'évaluer correctement l'essence de la civilisation occidentale et de sa réalité absolument antinomique avec les logiques de la Foi. Certains ont indiqué hier dans leurs commentaires que les premières erreurs se situent déjà dans les années 70 lorsque les occidentaux ont fini par choisir Khomeyni contre le Shah d'Iran. Même moi j'ai fait cette erreur sur la foi des anciens liens qui avaient uni jadis le nouveau dictateur iranien avec Mossadegh, le héros de l'indépendance de la Perse. Et j'avoue que ce fut une erreur grave et impardonnable, qui montre bien que dans l'athéisme aussi il y a des degrés de maturité. On ne "bouffe" jamais assez de curé, jamais. Car en réalité il ne s'agit pas de bouffer du curé, mais de protéger la Raison et tout ce qui s'est péniblement construit autour de cette Raison contre l'obscurité des croyances
Que va-t-il se passer maintenant ? Il y a deux possibilités. Ou bien Washington et ses Alliés comprennent foncièrement ce qui s'est passé hier, comprennent les mobiles réels de ces kamikazes au bandeau vert, de ces assassins drogués par les doctrines. Il se pourrait alors que l'horreur d'hier puisse nous apporter quelques progrès et rendre utile le sacrifice de ces centaines d'Américains. Mais il se pourrait hélas que des hommes comme Bush, eux-mêmes aveuglés par la Religion, ou convaincus qu'on ne peut pas gouverner le monde sans l'utiliser, n'invoquent une fois de plus le Christianisme et ne nous placent une fois de plus dans une guerre de Religions à la dimension de la planète. Un Dieu contre un autre, la pire des perspectives à concevoir. Or c'est à cela que doivent aujourd'hui réfléchir tous les décideurs, tous les hommes responsables de ce qui va se passer maintenant. On risque de ne pas comprendre avec assez de clarté que l'inhumanité des terroristes n'a que cette seule source : le fanatisme doctrinaire. Qu'au nom d'une doctrine il devient possible de vouer aux gémonies TOUTES les valeurs de l'Humanité. Si tel était le cas, cela signifierait en clair que les Américains, au fond, approuvent silencieusement les monstres qui les ont agressés hier d'une manière aussi lâche et aussi félonne. Mais je n'ose pas le croire, le préfère penser que l'acte des terroristes aura aussi été leur suicide définitif, la preuve de leur incapacité à vivre et à accepter l'existence et la question de son sens. Au fond, ces terroristes ne sont que des impuissants qui ont avoué hier qu'ils vomissaient la vie au nom d'un au-delà fantasmatique. Dire que Washington était parvenu à la notion de Zéro-victime dans les conflits qui pouvaient surgir, preuve du haut degré de compréhension de la valeur de la vie ! Je ne peux qu'espérer que cette doctrine soit confirmée et qu'on ne se lance pas à nouveau dans un conflit sans fin et dans la surenchère au suicide collectif.
Je ne suis pas fier de ce que j'ai prédis il y a encore quelques jours, lorsque j'ai écris que ce serait l'Amérique qui serait visée par la prochaine guerre. Je pensais encore aux Chinois parce que Bush était en train de monter toute une diplomatie infernale en Extrême-Orient, mais le résultat est le même. Ce Président, dont on a pu mesurer hier combien il était désemparé, abattu par l'évidence et impuissant à maîtriser le sens des événements, n'est pas un cadeau pour la circonstance. Mais il vaut mieux penser que les circonstances font l'homme est qu'il est possible que même lui se réveille et se montre finalement à la hauteur. Je ne pense d'ailleurs pas que son peuple ne lui laisse la moindre nouvelle marge d'erreur, comme celle qu'il a commise au Moyen-Orient en délaissant le conflit qui alimente toute la nouvelle théologie de la violence. Oui, c'est bien de Jérusalem que provient tout le Mal, c'est bien ce conflit aberrant qui produit planétairement des conséquences qui n'ont rien à voir avec les dimensions géopolitiques réelles de la zone en question. Cela devrait montrer la force réelle des motivations religieuses et forcer les occidentaux à imposer une solution définitivement pacifique à Israël. L'Afghanistan est l'autre épicentre de ce tremblement de terre politique, et il est grand temps que l'Occident et l'Orient s'accordent pour mettre fin à cet état terroriste et liquider les vrais fauteurs permanents de crimes contre l'Humanité. Quant cessera-t-on de tolérer la barbarie dont les Talibans imposent le spectacle au reste du monde ? Comment à- | |