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Vendredi, le 16 octobre 1998

Je viens de clore la deuxième partie d'Antémémoire, et j'ouvre donc la troisième partie. Cela me permet d'uploader plus rapidement. Je vous donne rendez-vous donc, peut-être, à demain samedi 17 octobre.

Samedi, le 17 octobre 1998

Etre habité par les formes.

J'ai toujours témoigné d'une grande indifférence quant à la décoration des lieux que j'ai habités. Plus précisément, j'ai depuis que je suis pratiquement autonome, c'est à dire environ l'âge de 16 ans, toujours préféré le dépouillement le plus total à toute mise en scène de formes ou de mobilier ou de «décoration». Ce concept, d'ailleurs, me chiffonne tout à fait. Sans doute est-ce dû à l'usage négatif de ce mot lorsque je me suis frotté aux artisteries parisiennes au début des années soixante : pour les Montparnos que nous étions, il y avait de la vraie peinture et de la «décoration». Ce qui reste assez exact quoi qu'on en ait. Je me souviens donc de période de fréquentation du temps (voici une formule assez marrante pour signifier la vie quotidienne continue, celle qui ne change guère, la ligne droite qui s'installe à la suite de grands choix; je vous en fais cadeau) où je dormais, par exemple, dans de grandes pièces totalement vides, sur un matelas jeté dans un coin ; tout cela avait de la gueule par la disproportion énorme entre la place minuscule que j'occupais, moi, l'homme, et la majesté du lieu, la majesté de l'espace. Bien sûr, je ne me doutais pas, alors, que c'est cet espace même qui constituait, alors, la plus décorative des décorations, la plus prétentieuse des mises en scène de ma fréquentation du temps. J'avais même la naïveté ou l'outrecuidance de penser que je mettais en batterie l'humilité ultime, celle du moine ou du soldat. Par la suite je suis toujours, il est vrai, resté très réservé quant aux accrochages de tableaux et autres couleurs, placement de meubles ceci ou cela, préférant souvent l'inconfort physique à la coulure dans le plastique des nouveaux modes de positionnement du corps. Or, les choses se sont mis à bouger, dans ce domaine, dans les vingt dernières années de ma fréquentation du temps (quand vous en aurez marre de cette expression, zapez !).

En effet, il y a une vingtaine d'années je me suis remis aux artisteries de ma jeunesse. Petits dessins, gouaches et puis, insensiblement et péniblement quelques huiles. Qui sont venus, sans coup férir, hélas, décorer narcissiquement les murs de mes appartements qui n'en pouvaient mais. Que voulez-vous, ça fait tellement de bien de se mirer dans ses «oeuvres». Ouille, ouille, comme dirait Jacques Dutronc. Le fond, cependant, de la décoration de mes lieux de fréquentation du temps, est toujours resté sobre, le meublement donnant même lieu, parfois, à de petits conflits de ménage liés au préjugé foncier qui ne m'a jamais abandonné. Cela dit, j'ai toujours fait une exception décorative : l'art africain, par ailleurs lié à quelques objets patrimoniaux et de mon enfance, notamment une fort belle statuette Baoulé ou Mossi (je n'ai jamais réussi à savoir car elle est vraiment antique) en ébène. Or, voici que nous faisons, l'été de 1996, l'une de ces rencontres du hasard qui, si on les analyse dans leurs abyssales profondeurs, ne manquent jamais de vous angoisser sur les mystères de ce qui se passe, là, dans les rues, les villes et les temps que vous...fréquentez. Rue de Seine, en plein Paris, où nous ne nous rendons que très parcimonieusement, nous tombons sur deux Africains attirés par le fait que nous sortions d'une galerie d'art du même nom, et qui ne semblaient être que deux traficants des objets correspondant, mais à des prix fort suspects. Il s'avère évidemment très vite que ces deux gaillards fort imposants, rigolards et d'une esbroufferie sans limite, sont deux ressortissants de l'Afrique Centrale, mon paradis un peu perdu, depuis que je l'ai quitté il y a plus de vingt ans. Pis que cela : l'un des deux se trouvait, preuve à l'appui, connaître mon meilleur ami gabonais, le chanteur Ondo Beyeme, dont il m'annonce d'ailleurs le décès.

Bref, nous voilà sur la piste d'objets qui risquent, à termes, de venir encombrer nos appartements, en bien ou en mal. Le fait est que depuis mes séjours en Afrique, j'ai toujours refusé de me transformer en pillard de l'Art Nègre. Je me souviens de ces collègues français qui au Gabon, passaient leur temps (sans le fréquenter) à remplir des cantines en fer d'oeuvres diverses et précieuses, rafflées par des sortes de coursiers de brousse qui passent leur temps à écumer les plus petits villages du fond de la forêt. On ne s'imagine jamais, d'ici en Europe, combien la brousse est peuplée, on pense toujours que le stock de «fétiches» et autres statuaires sont depuis longtemps épuisés, brûlés par les missionnaires ou achetés par les ethnologues. Faux et archifaux, car le talent de dissimulation des Africains est absolument fantastique. J'ai ainsi appris il y a quelques années, que lorsque Griaule est passé dans la Boucle du Niger lors de sa grande expédition des années Trente (entre Dakar et Djibouti, en compagnie notamment de Michel Leiris), les nègres de l'époque se sont marré comme jamais. Comme ils savaient que Griaule achetait absolument tout, ils se sont empressés de cacher toute leur vaisselle usée, cassée, depuis longtemps au rebut, dans des lieux tout à fait sacrés, consigne étant donnée aux «informateurs» de les signaler aux ethnologues. Au résultat et en échange de leur verroterie, les Dogons se sont tous massivement outillés en matériel absolument neuf, casserolles, couverts, machines de toute sorte. Griaule, lui, rafflait en jubilant tous ces pseudo-objets sacrés, pleins d'authenticité et de mystère, qui, depuis, se couvrent de couches successives de poussière dans les caves du Musée de l'Homme, à force de fréquenter le temps de manière bien trop immobile et insignifiante. Non, les blancs n'ont jamais réussi à tuer l'art africain, pas plus qu'ils n'ont réussi à juguler la vague esthétique musicale aux Etats-Unis, puis sur le continent même.

Mon ami camerounais-gabonais, puisqu'il est, entre-temps devenu mon ami, trafique donc de ces objets, masques et autres, qu'il ramène le plus légalement du monde de son pays. Fidèle, donc à mes convictions, je lui avais immédiatement fait savoir que je ne ferai aucune acquisition d'objets antiques susceptibles d'enrichir le patrimoine de son pays, bref, je ne voulais pas me rendre complice d'une Expédition d'Egypte-bis. En revanche, et allez savoir s'il s'agit là d'une contradiction ou non, j'étais prêt à lui chercher des clients-amateurs, libre à eux de décider d'acheter ou non ces objets. J'avais quelques amis dont je connaissais la passion pour l'Art Nègre authentique et qui ne partageaient guère mes scrupules. De fil en aiguille donc, mon ami s'est rendu dans notre ville de province et des liens se sont tissés qui ont abouti, quand même, à l'acquisition de quelques objets auxquels ma compagne et moi n'avons pas résisté. Notre «living-room» (cette expression me fait toujours exploser de rire) s'est donc peuplé d'un grand nombre de magnifique tabourets Bamoun et d'un fabuleux lit d'origine Fang, dont je rêvais à vrai dire depuis que j'ai quitté le Gabon. Vous savez, un des ces lits extrêmement simple en bambou taillé à la main, modèle transmis de père en fils depuis l'extrême nuit des temps que les hommes fréquentent, une merveille et qui ne devrait en rien compromettre la qualité du patrimoine gabonais, étant donné que de tels lits se fabriquent encore à l'heure qu'il est. J'ai d'ailleurs ramené d'Oyem un couple de Biéris, ces statues Fang traditionnelles, que j'avais commandées à un artiste local pour une somme tout à fait rondelette. Ame en paix.

Mais de quoi parlions-nous ? Ah, de décoration et de formes. Hé bien, progressivement il s'est passé quelque chose dans mon habiter. Ces objets, qui m'arrachent pour ainsi dire de l'amour, se sont mis à peupler mon imaginaire, à fréquenter le même temps que moi, à s'installer en moi en même temps qu'ils s'installaient dans les lieux où je vivais. C'est moi qui commençais d'être habité par ces formes, au point de les considérer chaque jour avec un peu plus d'inquiétude, comme si elles avaient fini par faire partie intégrante de ce qui me constitue in concreto et que je devais, d'une manière ou d'une autre, protéger, soigner et nourrir comme mon propre corps. (voyez comme lorsque les choses deviennent sérieuses c'est toujours le corps qui entre en scène...). Là aussi semble s'opérer une sorte de retour au début, au dépouillement absolu, à la fuite du décoratif, au sens où l'essence même de ce qui sort des mains des Africains est dépouillement, beauté séparée par des années-lumière de toute velléité décorative, sédative ou caressante. Il règne dans les lignes de mes tabourets et de mon lit Fang, une rigueur tout à fait apaisante, apaisante comme le rire de mes amis noirs, comme leurs mouvements de main chaleureux et leur candeur si menaçante. Et pourtant, cette rigueur est mortelle, sans fard justement, atterrante dans ce qu'elle suppose comme projet, comme origine de pensée et comme absence d'eschatologie, d'idéologie de la guérison ou du bonheur sur terre. Je ne suis pas très sensible, encore, à la statuaire d'Indonésie. Mais il est intéressant de voir que là aussi les masques sont conçus comme pour mimer le négatif pur, la mort et ses agents démoniaques. Pendant que nous peignons des anges, sauf quelques Jerôme Bosch bien sûr, les «primitifs sauvages et analphabètes» plongent leurs ciseaux dans le vif du sujet. Dans l'au-delà de l'essence ?

Tout cela n'est pas sans avenir. Mon amie et moi allons déménager, dans une habitation nouvelle, vierge pour ainsi dire de nos anciens problèmes esthétiques et de leurs différences. Sans doute les formes qui ont commencé de nous investir, prendront-elles encore un peu plus de champ, d'emprise. Mais une emprise ordonnée, une structure, un champ cohérent où les habiter(s) s'entrecroisent. Les mânes m'habitent et je les habite enfin, enfin je m'approche d'une sorte de purification esthétique, c'est à dire de clarté de vision et de perception. Voilà ce qui se cachait derrière l'Art Nègre et ce qui s'en est suivi (l'art moderne), la clarté de vision et de perception : Mehr Licht ! Qui l'eût cru ? Du coeur des ténèbres - mais on savait déjà depuis Joseph Conrad, que ces ténèbres étaient situées au coeur de ceux qui venaient piller l'Afrique et non pas dans la forêt - de ce coeur-là, sortait la lumière. Qui l'eût cru, que l'Afrique était le lieu naturel d'une Aufklärung qui n'a jamais eu besoin de romantisme pour s'affirmer et vaincre la superstition elle-même. Hier soir sur l'écran qui s'allume encore de temps en temps, le visage d'un petit Africain affamé : je me suis in peto demandé de quelle faim il s'agissait, celle qui semblait ravager ce petit corps malingre, ou bien la mienne de réparer tout le mal qui se résumait là dans ce qui peut encore ête lu par les analphabètes que nous sommes devenus, les yeux brûlés de fièvre d'un enfant.

Dimanche, le 18 octobre 1998

Pinochet en prison ! Je rêve ! Quelle fabuleuse accélération de l'histoire, qui, pour une fois, ne s'acharne pas sur les éternelles victimes des répressions sanglantes de Rangoon, Djakarta et autres Kuala-Lumpur, mais s'attaque bel et bien à un authentique tyran moderne. Le tyran symbolique de ces trente dernières années.

1973 : Salvador Allende est devenu pour les hommes de gauche du monde entier le porteur d'espoir, à la fois humaniste modéré et «hombre» à poigne et sans concession. Pour toute l'Amérique Latine, cet homme, à l'instar de Simon Bolivar, incarne soudain une alternative aux échecs successifs des guerillas trotskystes, communistes, guévaristes et que sais-je encore. On n'a pas besoin, alors, d'être Colombien ou Bolivien ou Chilien même pour comprendre que quelque chose de fondamental peut, cette fois, changer dans le continent des compradores et de l'Eglise Catholique, des révolutions de palais et de la misère paysanne. Par malheur, cette évidence est aussi comprise au Pentagone. A Washington on carbure fébrilement sur les moyens de mettre fin au développement pacifique d'un état de gauche, en plein coeur du dispositif sacré de la Doctrine Monroe. On applique la stratégie habituelle, on en a les moyens, on invente Pinochet. J'abrège : on tue Allende, on tue.

Symbolique, Pinochet ne l'était pas seulement devenu pour ses tristes exploits de l'année où il s'empara du pouvoir. Il était aussi devenu le héros-despote reconnu et invincible du discours libéral, preuve par neuf de la légitimité utile et rationnelle de la tyrannie fasciste. A peine trente ans après Hitler, les milieux bien-pensants de la planète se sont mis à construire le mythe du dictateur parfait, remake lointain de certains empereurs romains comme Justinien le sanglant défenseur des appareils politiques concoctés par l'Eglise. A cette époque, Washington était loin de subodorer tout le bénéfice idéologique et économique que les multinationales allaient pouvoir tirer de ce coup d'état. Les états-majors américains ne se doutaient pas que le Chili allait devenir le modèle de l'état libéral, le laboratoire le plus fou sorti des têtes malades de certaines universités de notre monde. C'est au Chili que Reagan va reaganiser le plus profondément, mettant en application le hold-up permanent des revenus des travailleurs par l'application radicale des Fonds de Pension. J'aimerais savoir, chiffres à l'appui, ce qu'est devenu l'argent des futurs et des actuels retraités chiliens, au sortir des crises qui se succèdent depuis le début de l'année à travers le monde. Si leurs intérêts avaient été préservés comme on le leur avait laissé entendre, cela se saurait car cela constituerait la preuve que le système fonctionne dans n'importe quelle conjoncture. Le silence est la meilleure preuve qu'une fois de plus ce sont les salariés que l'histoire cocufie.

Mais Pinochet est en prison ! C'est incroyable. Il est sans doute trop tôt pour en conclure qu'il en va pour lui comme pour un vulgaire Barbie, enlevé sans façon par des forces politiques conscientes et décidées à faire le ménage de l'histoire - épisode qui rend quelques lettres de noblesse à ce Régis Debray que j'ai tellement éreinté récemment. Il est trop tôt pour juger si c'est déjà l'Europe sociale-démocrate qui se manifeste par cette décision courageuse, mais on ne peut être que profondément soulagé. Trop de sang et d'horreurs ont été passés par perte et profit dans ce pays et à l'extérieur. C'aura été l'erreur de Pinochet de trop compter sur une immunité mécanique dans les espaces politiques qu'il estimait sous contrôle de ses commanditaires américains.

Oui, on peut déjà penser que cette mise en examen est le premier acte d'une politique européenne enfin émancipée de la tutelle directe de Washington. Quel que soit l'issue de cette tentative intelligente de quelques juges espagnols, il en va désormais de Pinochet comme de Papon : il est déjà détruit symboliquement, et cette forme de destruction est la seule qui compte.

Petit ajout auto-critique : il y a quelques jours j'avais appris, comme tout le monde, que la France avait refusé un visa à Pinochet. Cette information m'avait bien surpris et réjoui, mais je n'ai pas pris la peine de refléchir sur l'importance de cette décision française, j'aurais pu immédiatement y discerner un changement beaucoup plus profond et beaucoup plus important dans le climat politique européen, mais le septicisme est plus difficile à dissiper que l'espoir, après tant d'années noires. Il faut maintenant refuser de se laisser à nouveau entraîner par les discours haineux et catastrophistes que distille déjà la presse dominée par les anciennes droites. Au fait, cette arrestation va également contribuer à éclairer des domaines restés très obscurs, ceux notamment des relations qu'ont entretenu de nombreux représentants des droites européennes avec Pinochet et son régime. Combien de nos élus sont allés lui serrer la pince ? Il est à espérer que la procédure va se poursuivre contre Pinochet, cela contribuera aussi à faire le ménage ici. Je me réjouis de lire le Canard Enchaîné et Charlie-Hebdo, les deux : mercredi prochain. Youpi.

Encore une remarque à propos de la presse haineuse : même les Dernières Nouvelles d'Alsace, un canard que je ne porte certainement pas dans mon coeur, écrivent aujourd'hui que la coalition rouge-verte allemande semble réussir à s'entendre et à progresser vers la constitution d'un gouvernement viable et efficace « malgré les oiseaux de mauvaise augure» qui passent leur temps à prévoir des difficultés insurmontables. Le terme est remarquablement bien choisi : oiseau de mauvaise augure, les Droites sont acculés à jouer des rôles d'oiseau plastronnant et coassant, elles se condamnent ainsi elles-mêmes à devenir et rester sans doute pour longtemps les figurants de l'histoire. Bravo les DNA !

Lundi, le 19 octobre 1998

Relu hier avec beaucoup d'appétit, la «Lettre sur l'Humanisme» de Heidegger. A l'origine une discussion avec JL Nancy sur l'éthique à propos de Levinas et Heidegger. Comme je me déclarais partisan de l'idée selon laquelle il ne peut y avoir d'ontologie non-éthique, ou autrement dit, toute philosophie doit être éthique ou ne pas être, et que je lui faisais part de mes difficultés à distinguer une éthique chez Heidegger, JL m'a renvoyé à la Lettre sur l'Humanisme. Dont Acte. Je me souvenais assez bien de ce texte que j'avais lu et relu plusieurs fois, mais je suis toujours émerveillé par tout ce qu'une nouvelle lecture apporte de plus chez Heidegger. Chaque fois qu'on relit l'un de ses textes on a l'impression de tout comprendre enfin pour la première fois, ce qui est la preuve absolue de son génie. Comme d'habitude, je n'ai donc rien compris (puisque la prochaine fois je comprendrai enfin...), mais ce qui est intéressant dans cette nouvelle lecture, c'est que ma première impression a disparu. La Lettre m'avait toujours paru le texte le plus faible de Heidegger, au sens où on peut avoir l'impression d'un texte mystique. Il y a vingt ans la Lettre m'avait rejeté dans le camp de ceux qui donnent un contenu théologique à son concept (mais ce n'est pas un concept) d'être. Aujourd'hui cette impression a radicalement disparu et cela m'encourage grandement à reprendre une lecture systématique de H.

Mais je n'ai pas trouvé l'éthique. Du moins ailleurs que dans le ton. Le seul passage difficile, voire impossible à comprendre, porte essentiellement sur cette question de la relation entre l'ek-sistence et l'éthique. Il y est question du ne...pas, de la néantisation de l'être ou de l'être néantisant, en bref de la dialectique hégélienne dont on finit pas ne plus distinguer la structure de celle-là même à laquelle Heidegger nous convie. Extraordinairement rusée, la Lettre s'efforce d'éviter toute dénégation de la Métaphysique occidentale, mieux même, elle engage à une discipline historique proprement métaphysique, étant entendu que les grands philosophes ou métaphysiciens ne sont que les interprêtes de l'Oubli de l'être, et à ce titre les programmateurs de ses envois destinaux. L'éthique, donc, c'est quand-même l'Humanisme au sens plat et métaphysique du terme, un terme habilement récusé par Heidegger, récusé mais «relevé» comme dirait Derrida, comme si cette Abschatung de la Vérité de l'être formait en définitive et malgré tout, le seul résidu palpable du passage ou de la vérité de la tornade ... Au fond, dans cette atmosphère d'attente - et on peut bien y distinguer un paradigme eschatologique - Heidegger peut se lire comme Levinas, ou Levinas comme Heidegger. Le Dit de Levinas et tout ce que j'avais appelé sa déchetique, ce n'est finalement pas autre chose que l'oubli de l'être et ses conséquences métaphysiques. La différence n'est plus dès lors perceptible que dans le problème de l'éthique, ou dans ce que Levinas en dit. Sa position, en effet, se radicalise seulement là où il s'agit de juger l'éthique métaphysique et d'en proposer une autre.

Opération qui joue sur La différence lévinassienne, savoir le statut de la subjectivité, le lieu même où Levinas fait donner son éthique à lui. Dans la Lettre, la subjectivité est récusée définitivement comme accident de l'histoire de l'être, de son oubli. Dans Levinas, au contraire, la subjectivité est littéralement hypostasiée, absoluisée au point de tout faire reposer sur le sujet enfermé en lui-même. Ou je n'ai rien compris du tout. C'est peut-être cela, la vraie révolte de Levinas contre Heidegger, l'assomption du sujet dans sa facticité et dans son impureté ontologique, sa finitude, un néo-Stirnérisme inattendu mais sabordé immédiatement par la fatalité de la Responsabilité, par la proximité et sa redoutable mécanique, par Dieu, quoi, ou la dialectique.

Comment, alors, peut-on rendre compréhensible la possibilité d'une éthique heideggerienne ? Etant entendu qu'il ne suffit pas d'admettre que Heidegger nous convie tout simplement à nous soumettre aux éthiques implicites à la Métaphysique, en attendant mieux. Non, il y a, (y-a-t-il ?) une possibilité éthique dans la position ek-sistante, en elle-même. Un passage, qui m'a un peu effrayé tant il me touche, note que « la vérité de l'Etre (ne) se laisse jamais situer sur le plan des causes et des raisons explicatives ou, ce qui revient au même, sur celui de sa propre insaisissabilité». C'est moi qui souligne puisque ma position éthique dérive entièrement de l'assomption de cette insaisissabilité, de la reconnaissance de cette forclusion absolue de la vérité de l'Etre, seul lien possible entre les «sujets» de l'éthique. Dans mon raisonnement naïf, sans doute, je me dis que de deux choses l'une, ou bien les hommes de l'Humanitas, sont d'accord sur des Tables éthiques, sur leur provenance du Transcendant, ou bien il ne reconnaissent pas de Transcendant qui pulse de la vérité, mais seulement un transcendant hors de portée, insaisissable : le Transcendant en tant même que question de l'Etre. D'ailleurs, il y a dans la Lettre, une admirable symphonie de cette question, qui suggère au fond que l'attitude éthique n'est pas autre chose que la conscience qui s'aiguise de se savoir sur la lame de l'ek, entre l'Etre et l'étant, le corps basculé vers la vérité. Mais comme je l'ai écrit ailleurs, l'étant est un concept grammatical impossible, à cause du temps. Rien ne peut être étant sinon dans une approche empirique ou pragmatique, c'est là qu'il faut relire Augustin à propos du temps : «De ce qui n'est pas encore, à travers ce qui est sans étendue, il court vers ce qui n'est plus». Qu'est-ce-qui, dans ce flux héraclitéen, pourrait encore être étant ?

Donc, si la vérité de l'Etre ne se laisse ni saisir par les causes et les raisons, ni par son insaisissabilité elle-même, c'est qu'elle refuse toute saisie, cela nous l'avons compris et encaissé depuis longtemps. Mais ce refus est un refus de saisie ontologique que Heidegger nous présente dans la logique de la saisie ontique. Cela ne va pas. Le refus de la vérité de l'Etre, c'est ce que nous appelons proprement la forclusion ontologique, même si cette forclusion a les caractéristiques de la forclusion ontique. Mais cette forclusion a aussi les caractéristiques d'un lien plus puissant que tous les autres : nous sommes menottés à l'Etre pour ainsi dire par derrière, comme dans la Caverne nous ne voyons que son ombre, mais notre dos repose bel et bien sur un banc de bois, sur un espace d'Etre vrai. Il faut apprendre à voir avec son dos.

Mardi, le 20 octobre 1998

Poursuivons notre méditation sur l'éthique. Heidegger et Levinas ont donc une certaine structure théorique en commun : celle du dégradé d'être, déjà connue depuis Descartes (et bien sûr Platon), qui dit que les choses sont plus ou moins réelles, selon qu'elles soient plus proches du monde des idées, de la question de l'Etre ou du moi responsable. On retrouve dans les deux orientations éthiques, l'idée qu'il y a, quoiqu'on fasse, un décalage, une perte, ou au moins une situation de différé originel dans la position humaine. L'homme semble toujours en porte à faux avec la réalité, qu'elle soit platonicienne, heideggerienne ou lévinassienne. De plus, cette situation erratique (pour le moins), est toujours décrite sur un ton apocalyptique, comme le dirait Derrida. Il y a, de part et d'autre, un engagement affectif et magistral envers le texte qu'on écrit et le lecteur qu'on imagine. Notons en passant que dans la philosophie occidentale, ce ton apocalyptique demeure par-dessus les différences théoriques. Nietzsche, dont l'essence de pensée me paraît justement s'exprimer dans le refus de ce différé, n'en use pas moins de cette sorte de contemption de l'espèce humaine, n'en encaisse pas moins cette vérité de l'homme mauvais, trompé et trompeur, minable et médiocre, hypocrite et malfaisant, impuissant et faible, même à déployer sa méchanceté. Bref, de quelque côté que l'on se tourne, l'homme met toujours à côté de la plaque.

On répliquera à cette constatation que s'il y a un besoin d'éthique, c'est qu'il doit y avoir quelque chose de tordu chez l'homme, ou bien une situation qui torde quelque chose chez l'homme en permanence, qui l'expose au «péché», au crime, au mal, à la déréliction. Lorsque Heidegger ou Levinas, ou même Saint Augustin, décrivent cette déréliction, ils posent de facto la nécessité d'être d'une éthique, c'est à dire d'un comportement qui compense en quelque sorte le défaut initial. La paideia, le chemin dialectique de formation imaginé par Platon n'est rien d'autre que cette recette pour sortir d'un état originellement aliéné, et non pas, comme le disent Rousseau et Marx, socialement c'est à dire terminalement aliéné.

Ainsi chez Heidegger il y a bien un système de la déréliction. Chez Platon, la déréliction se joue par rapport à la vérité de l'idea, et elle suit une direction temporelle, puisque la paideia, quelles qu'en soient les difficultés, peut réparer l'injustice originelle de la déréliction native. Si l'homme naît dans la caverne, il peut en sortir par la voie de la paideia. Pour Heidegger, cette vision est déjà faussée par la nature même de cette paideia, qui n'offre pas la vérité de l'Etre, mais seulement l'objectivité de l'objet, la vérité de l'idea, paradigme des ombres de la réalité. Comme le dit Heidegger, la paideia ne fait que déshabiller l'objet, dévoiler ce que cèle les contours ombrageux des choses, alors que la vérité de l'Etre va bien en-deçà de ce dévoilement, vers le secret même de ce qui ouvre et éclaircit, vers l'arkè et vers le télos de cette ouverture.

Depuis Rousseau, mais on pourrait aussi invoquer des ancêtres beaucoup plus lointains comme les Epicuriens et les Sceptiques, l'éthique n'a plus ce caractère de rapport subjectif que l'homme peut entretenir avec telle ou telle vérité, mais elle se pose surtout la question de savoir comment les hommes peuvent vivre ensemble, quelles pratiques et quelles règles ils peuvent mettre en oeuvre pour rendre possible cette existence commune. Cette question, ou cette manière de considérer l'éthique, est, de surcroît, devenue une nécessité d'autant plus grande que le technique confère à l'homme un pouvoir de nuisance de plus en plus important. Si à l'époque des Grecs il était vital de poser les termes d'une éthique politique sous la forme des constitutions de la Cité, c'était bien moins en fonction de l'urgence de la survie de la Cité qu'en vue de pouvoir assurer la prédominance de l'aretè, des qualités aristocratiques définies par l'ethos grec, par ce que Heidegger appelle «l'habiter la cité grecque». A partir de Rousseau, l'immense capacité de nuisance de l'homme, que l'écrivain genevois intuitionne à travers son caractère d'écorché vif, l'éthique devient plus modeste. Elle ne se pose plus que la question de la possibilité de la vie en société. Marx va encore beaucoup plus loin puisqu'il intègre la dimension de l'impossibilité de la vie sociale à son effectuation elle-même. La violence accoucheuse d'histoire est l'histoire de cette impossibilité réalisée, dialectique.

On passe ainsi d'un schéma éthique ou l'altérité ne se joue plus entre l'homme et la vérité (de l'objet ou de l'Etre), mais entre l'homme et l'homme. C'est la «longueur d'avance» que prend Levinas sur Heidegger, en choisissant cette dernière esquisse et en posant que, quoiqu'il arrive et toutes choses restant égales par ailleurs (l'histoire de l'être, de l'étant etc..) c'est dans la relation à Autrui que se joue l'éthique. Levinas se pose ainsi en Aufheber de toute l'histoire de la métaphysique et de l'éthique en pratiquant ce renversement total, très comparable au renversement effectué par Marx de l'idéalisme hégélien.

Il joue sur du velours, car les capacités de nuisance et de destruction humaines sont passés, depuis Rousseau, dans un tout nouveau registre, celui de la néantisation totale, ou de l'anéantissement. Réalité intuitionnée par Nietzsche sur les champs de bataille de la guerre de 1870. L'éthique nietzschéenne, ce qu'on a appelé le nihilisme, ressort d'une sorte de fantastique insolence issue de la possibilité donnée à l'esprit humain de fantasmer le néant vrai, celui de la planète, de la disparition du tout de l'humain dans la barbarie destructrice. Sans, cependant, que cette possibilité n'existe en réalité, comme cela allait être le cas quelques décennies plus tard avec les armes nucléaires. Nietzsche, au fond, bluffait, mais comme Rousseau il pressentait l'avènement d'une réalité cataclysmique dans laquelle des choix fondamentaux allaient devoir être faits. S'il avait pu imaginer la puissance nucléaire, il est probable, comment ne pas le voir, qu'il aurait remisé son éternel retour du même au musée des éthiques artisanales.

C'est pourquoi il est essentiel de tenter de comprendre ce que Heidegger dit : - « Le néantiser déploie son essence dans l'Etre lui-même, et nullement dans l'être-là de l'homme, pour autant qu'on pense cet être-là comme subjectivité de l'ego cogito» - (Lettre sur l'Humanisme, Gallimard 1976, page147), puis page 148 : - «Seul l'Etre accorde à l'indemne son lever dans la grâce et à la fureur son élan vers la ruine» -. En tant que «berger de l'Etre», l'homme ne ferait que réaliser l'accord, le don de la grâce ou de la fureur ? Non, car plus loin est écrit ceci - «C'est seulement pour autant que l'homme ek-sistant dans la vérité de l'Etre appartient à l'Etre, que de l'Etre lui-même peut venir l'assignation de ces consignes qui doivent devenir pour l'homme normes et lois» - Ces consignes sont, pour l'homme, des injonctions à l'Etre.

Difficile. L'homme n'est ni un ego cogito, ni une somme quelconque de ces mêmes ego. Heidegger veut-il affirmer que l'homme n'est homme que pour autant qu'il se sait et se pense comme berger de l'Etre, et que tant que cette pensée domine son «ego cogito» l'Etre lui délivre les consignes éthiques, les normes et lois. Normes et lois ne sont pas fabriquées par l'ego cogito, elles ne sont pas le simple fruit d'une élaboration artisanale au sens platonicien, mais elles sont «délivrées» dans une sorte de schéma biblique de l'élection. Evidemment une telle théorie permet d'inclure sans problèmes le danger de néantisation, puisque celle-là reste dialectique tant qu'elle est reliée à la pensée de la vérité de l'Etre. C'est à dire que le négatif ne peut et ne veut jamais être absolu, mais toujours et seulement relatif.

Relatif à quoi ? A l'effectuation (shoking!) de l'Etre.

Un mot quand même : cessons de nous leurrer. On peut prendre l'éthique dans tous les sens que l'on veut, cela ne dispense pas de choisir, cela ne dispense pas d'être la relation, d'être ce qui relativise la négation, évite la barbarie et dément le volonté de néant. Que l'on se définisse comme ego cogito ou pas - qui donc a le choix de telle ou telle définition ? - nous sommes dans la pleine pâte des décisions capitales, en permanence, et ce dans le silence de notre place de citoyen, de père, de professionnel et d'homme de la rue. Sartre encore et toujours.

Il m'a semblé, autrefois aussi, qu'il était possible d'articuler une éthique sur une ontologie, ou, pour être plus précis, que l'ontologie pouvait délivrer elle-même une éthique. Cela se pensait sur le mode d'une théologie négative, dans laquelle le Bien était une carte forcée par l'absence de vérité. Etant entendu que l'ego cogito reste limité par son statut métaphysique et tient compte de cette limitation, il ne lui reste plus, dans l'incertitude même de cette position - position qui est elle-même le fruit d'une conquête, d'une paideia - qu'a opérer une suspension du jugement. Suspension du jugement est à prendre ici au pied de la lettre, c'est à dire en son sens juridique : il ne peut être question de juger autrui sur d'autres bases que celles de la fin et des moyens. Kant a parfaitement aperçu que ces deux catégories étaient les seules à même de structurer un comportement éthique parce qu'elles ne prétendent pas ressortir à autre chose qu'à la personne même, c'est à dire à ce que vise, en réalité, tout jugement. De quelque manière qu'on le prenne ou qu'on le comprenne, on doit reconnaître que le communisme est inscrit dans l'impératif catégorique. Cette suspension du jugement est rendue nécessaire et non contingente par le fait que l'ego cogito se sait en transit quelque part entre l'étant et l'Etre, car il ne se sait ego cogito que grâce au caractère transitoire de cette position. Il peut donc attribuer un statut social à la conscience, un statut d'égalité dont découle forcément aussi l'impératif catégorique.

Samedi, le 24 octobre 1998

Continuons sur l'éthique. Qu'est-ce-que l'éthique ? Une éthique s'apparente-t-elle à la loi ou aux lois, ou bien les lois dérivent-elles déjà d'une éthique ?

Heidegger fait dériver ethos de habiter. Habiter implique donc, au sens grec, la Cité. L'idée d'habiter contient ainsi une problématique extrêmement riche, à des années-lumières du simple fait de résider. On pourrait dire, par exemple, que, quel que soit l'endroit où je me trouve, j'y réside. En revanche, je n'habite, en général, qu'à un seul endroit, à moins que je n'habite nulle part - comme un SDF - ou que je partage ma résidence en de multiples lieux que « j'habite» successivement au cours de l'année ou de ma vie. Habiter ne signifie donc pas «se situer» en un lieu, mais être dans et par le lieu que j'habite.

Etre, nous y sommes. Que signifie ici, être ? Pour comprendre, il faut sortir de l'acception triviale de l'être. On peut être ici ou là, mais pas simplement comme on serait un point géométrique dans un espace, mais il faut pouvoir imaginer qu'en de certains lieux on ne pourrait pas être, que l'on ne peut pas être dans n'importe quel lieu. Ou encore qu'il y a un ou des lieux où je puis être, et d'autres non. Etre a ici un sens entéléchique : pour prendre une comparaison certes fragile mais facile à comprendre, on pourrait dire qu'à l'instar d'une plante, l'homme se réalise mieux en tel lieu qu'en tel autre. Dans le jargon actuel, on peut dire que la place du citoyen est dans la Cité. On ne peut pas imaginer d'humain, d'humanitas, hors du lieu qui s'appelle la Cité, la République et surtout ce par quoi ce lieu lui-même est habité, à savoir la démocratie.

Etre dans signifie donc autre chose qu'une localisation à l'intérieur de quelque chose, il faut constamment retourner la logique de la proposition en pensant «dedans, je suis», au lieu de dire seulement «je suis dedans». Ce qui permet de comprendre aussi que le lieu est ce par quoi je suis, ce par quoi mon être existe. C'est à dire, dans le vocabulaire de Heidegger, ce par quoi je suis placé dans la position ontico-ontologique, tourné vers la vérité de l'être. La vérité de l'être n'est pas, si je comprends bien, une réponse signifiante ou un objet vrai, mais elle n'est que le point entéléchique du là que je suis. Heidegger dit que l'homme est l'être-le-là, il est le là, c'est à dire le point d'ouverture du néant où s'ouvre la dimension de l'être. Point entéléchique veut dire ici, le seul point où je puisse être le là, la perfection géographique de mon être-là. Non pas géographique au sens purement spatial du terme, bien entendu, mais dans toute la richesse acquise par ce concept, richesse qui dérive sans aucun doute de la progression latente de l'idée d'habiter au sens de Heidegger.

Tout cela pose un nombre incalculable de problèmes et en tout premier lieu celui des liens qui peuvent unir en un point quelconque ou en plusieurs, la pluralité des êtres-le-là. D'abord que signifie cette pluralité ?

D'abord elle peut signifier que la multiplicité elle-même des hommes, c'est à dire qu'il soit seulement concevable pour un ego cogito qu'il en existe d'autre que lui-même, découle déjà de cet être-le-là et ne saurait même se concevoir sans le rapport à l'être, à la vérité de l'être. On ne peut dire «l'humanité» que dans et à partir d'un habiter déjà le lieu ouvert par l'être. A ce titre, la Cité grecque pourrait constituer cet abri provisoire de l'être, au sens où la parole sur la vérité de l'être fait irruption là, en Grèce sept ou huit cents ans avant JC. Identité et différence sont ainsi contenus non pas dans une axiomatique mathématique, mais dans l'axiome ontologique à partir duquel se définit tout humanité et, partant, tout humanisme.

La Cité grecque et son «éthique», celle de l'aretè, nous plonge directement dans l'éthique telle que la définit Kant et qui pour la définir, renvoie, dans le domaine des relations inter-humaines, exclusivement aux concepts des fins et des moyens. Pourquoi ? Parce que l'éthique de la Cité ne se préoccupe jamais que de la perfection, de l'entéléchie citoyenne, et pas du tout de l'homme-outil. L'homme-outil n'est pas homme, il est esclave, puisqu'il est esclave pour avoir déjà dérogé à son statut d'homme dans le combat. Il a déjà abandonné la perfection en refusant de mourir. Or que dit Kant ? Il revendique une situation éthique dans laquelle l'homme cesse définitivement de se servir de l'homme comme moyen, ce qui est la situation propre à la Cité grecque, qu'on le veuille ou non. Kant a d'autant plus de mérite qu'à son époque, non seulement l'esclavage n'a pas disparu, mais semble, au contraire à son apogée.

Le fait est qu'il «gomme» ainsi le problème de l'aretè, au nom d'une ontologie proprement métaphysique. Pour le quiétiste qu'il est, la vertu ou la perfection humaine sont des éléments transcendantaux, intérieurs et évaluables seulement par soi-même. A nouveau surgit le problème de la Grâce, la question de savoir si le sujet peut s'assurer lui-même le salut ou bien si de toute manière son salut dépend d'une décision arbitraire de dieu .

De toute manière se joue ici la différence absolue qui oppose une éthique chrétienne à une éthique païenne - il faut bien se servir de ce mot car il n'en existe pas d'autre. L'éthique chrétienne exclue toute la problématique de l'aretè puisque toute décision sur la qualité des âmes est reporté sine die, c'est à dire quand il n'y aura plus de jour, à savoir au Jugement Dernier. Situation extrêmement dangereuse pour la Cité, car la Cité a besoin de critères visibles, patents ; les hommes doivent être «patentés» pour avoir droit de cité. L'éthique chrétienne est donc un univers trouble où le mal lui-même peut se cacher en permanence et se saisir de tous les masques de la vertu ou des qualités aristocratiques. Même dans les civilisations primitives, il existe toujours le tribunal impitoyable des initiations, où le candidat-citoyen doit surmonter des épreuves qualificatives de la citoyenneté. Toute initiation comporte une relation réelle ou symbolique avec le combat, la mort et la douleur. Elle rend ainsi compte du degré de vertu de celui qu'on initie par rapport aux vertus exigées par la Cité. Sparte rend bien compte de la place de l'initiation dans la société, et ce n'est pas pour rien que l'esclavage tient une place particulière dans la société de Lacédémone, une place beaucoup plus évolutive et plus dynamique que dans celle d'Athènes. On n'est et ne reste pas esclave à Sparte comme ailleurs parce que la guerre est l'élément permanent de l'éthique. La guerre n'est pas l'élément aléatoire de la vie, elle est l'élément téléologique de l'existence. Autrement dit on vit exclusivement pour la guerre, pratique initiatique permanente, session de rattrapage pour tout individu qui veut accéder à la citoyenneté. Au fond, on pourrait se demander si les Lacédémoniens n'ont pas institué la guerre comme finalité permanente uniquement parce qu'elle est un moyen simple pour labelliser la vertu des citoyens. Pourtant ce label n'a pas permis d'éviter la formation d'une classe corrompue, ni de ralentir le déclin rapide de Sparte. Ethique pas viable parce que la guerre ne se laisse elle-même pas transformer en pratique, en praxis indéfinie, et qu'elle prend tôt ou tard le masque de la comédie, transformant donc les guerriers eux-mêmes en comédiens. Je vous renvoie au récit émouvant de Plutarque racontant le sort tragique d'Agis et de Cléomène, deux jeunes Lacédémoniens qui veulent faire renaître la grande Sparte vertueuse et glorieuse. Par ailleurs le courage ne se laisse sans doute pas définir exclusivement sur les champs de bataille, de même que les sentiments qui se déchaînent au combat ne permettent sans doute pas tous d'envisager un gestion sereine de la Res Publica.

C'est pourquoi les sociétés les plus sages ont su faire la différence entre les exigences de l'initiation et l'éthique guerrière, apprivoiser le côté militaire de l'initiation tout en lui conservant assez de rigueur pour assurer le ciment social.

Je n'ai pas tant digressé que cela, car la question de l'habiter rejoint directement celle de l'initiation. Tout lieu est d'abord le lieu de ce qui est commun, le lieu de la communauté. A remonter en arrière, comme le fait Aristote dans sa Politique, on trouve la famille, c'est à dire le foyer naturel. Le philosophe cite Hésiode «Une maison en premier lieu, ainsi qu'une femme et un boeuf de labour». Politique I, 2, 11 Vrin trad. Tricot 1962. La Cité, rassemblement de villages, «est au nombre des réalités qui existent naturellement, et (que) l'homme est par nature un animal politique», et comme l'homme a naturellement la parole, au contraire des animaux dont le langage ne peut exprimer autre chose que le plaisir et la douleur, habiter la Cité signifie donc à la fois être dans son origine naturelle et à la fois là où s'exerce la parole, c'est à dire aussi la Justice. Ce détour par Aristote doit tenter de faire comprendre que si la Cité et les lois peuvent paraître dépendre du nomos, c'est à dire de la convention, de l'artificiel autrement dit, elle est en vérité le lieu de la phusis. Phusis ne veut pas simplement dire Nature, au sens objectiviste dans lequel on le cantonne aujourd'hui, mais indique plutôt seulement ce qui a sa provenance en soi-même par opposition avec la Teknè dont les objets ont leur provenance en-dehors d'eux-mêmes. Or, avoir sa provenance en soi-même, c'est là dépendre directement de l'être. L'homme n'est à ce titre pas seul à dépendre de l'être, mais il est le seul à entretenir une relation avec la vérité de l'être, avec l'être de l'être, spécificité qui lui permet d'habiter une Cité et non pas seulement n'importe où dans les autres dépendances de l'être, où l'homme ne saurait être autre chose qu'un «dieu ou une brute». C'est dire si le dieu au sens d'Artistote n'a rien à voir avec l'Etre de Heidegger, alors que ce dernier souscrit totalement à l'analyse aristotélicienne de la Cité, retraduite bien entendue selon son entente à lui. Le dieu d'Aristote est lui-même un habitant et non pas celui qui donne aux hommes l'habiter.

En limant bien, on arrive donc à faire cohérer la notion d'éthique avec la construction de la Lettre sur l'Humanisme. Mais à quel prix ! Au prix d'une sorte de subsomption du discours de la Lettre à la logique du texte d'Aristote. Reste à savoir ce que l'on a gagné entre les deux. Il suffirait presque de donner un statut légèrement différent au premier moteur d'Aristote pour rendre presque inutile toute la construction heideggerienne. Si on extrait ce moteur de sa propre situation géocosmographique, on peut peut-être lui donner le titre d'Etre. Non ? Demain nous nous interrogerons une fois de plus sur l'éthique et sur ce que l'événement de la Shoah peut avoir lancé comme nouveau débat éthique, c'est à dire nous nous demanderons si toutes les données de l'éthique en tant qu'habiter, c'est à dire aussi bien toute l'éthique occidentale, peut «gérer» l'événement de la Shoah, c'est à dire, dans la réalité, la réduire historiquement comme un événement possible et dépassable. La question simplifiée étant : peut-on trouver un châtiment qui puisse apaiser la souffrance de l'Homme qu'a déchaîné le génocide nazi, et permettre ainsi de mettre fin à la suspicion qui pèse sur toute éthique ?

Dimanche, le 25 octobre 1998

Journée toute trouvée pour un pareil sujet, un dimanche ! Jour des seigneurs...

Il y a un paradoxe dans le racisme. En même temps qu'il rejette l'universel ou l'universalité de la race humaine, il la confirme. Il n'est pas difficile de saisir que pour poser une race inférieure, il faut d'abord identifier une «race», c'est à dire un ensemble identique, un sous-ensemble de l'ensemble humain. Il faut donc se servir des mêmes instruments logiques que ceux qui égalisent, car le racisme en tant que tel égalise bel et bien aux dépends des groupes globalement inégaux. Au fond, le racisme circule dans une vision tout à fait universaliste du monde, car son essence puise précisément dans une égalité fantasmatique d'une race, dont l'égalité garantit la supériorité, de même que cette égalité garantit l'infériorité de la race inférieure. L'égalité garantit parce qu'elle délimite universellement : tout aryen est supérieur, dit le racisme nazi. C'est bien une totalité qui est supérieure et non, ce qui ne serait tout simplement pas possible, une série d'individus. On ne peut pas dire : Monsieur Schmitt, Mr Untel, Mr Untel et Mr Untel sont de race supérieure, il faut trouver des catégories universelles que l'on peut imprimer sur des objets identificatoires, sur des listes et des passeports : Juif.

Le fait, par ailleurs, que l'égalité raciste n'a sa valeur que dans un sous-ensemble de l'ensemble humain, n'entame pas la forme universelle de sa logique pour une autre raison encore, c'est que le sous-ensemble raciste proclame sa supériorité absolue sur l'ensemble humain : tout membre de la race supérieure est totalement supérieur.

On serait donc en droit d'au moins soupçonner la logique des Lumières et ses conséquences désastreuses sur l'histoire. C'est un parti pris par toute une frange d'intellectuels dont nous avons déjà parlé.

Regardons-y de plus près.

Nous avons fait l'impasse sur une manière déterminée d'analyser ce phénomène, celle qui consiste à en circonscrire la dynamique à l'individu. Le racisme c'est la nature même du rapport à l'autre, un rapport qui commence avec celui qu'entretient la conscience avec elle-même. L'impossibilité du racisme comme vérité ou comme valeur se joue précisément dans l'impossibilité de la conscience elle-même de se prononcer sur elle-même. Pour que le racisme puisse «fonctionner», il faudrait d'abord que la conscience soit égale avec elle-même, c'est à dire, en réalité, qu'elle disparaisse. Cette disparition est donc programmée dans toute éthique ou loi morale qui se fonderait sur le racisme : un raciste ne peut plus douter.

C'est pour cette raison que le racisme n'a pas trente-six possibilités structurelles et politiques pour se développer et fleurir, mais qu'il ne peut exister comme loi morale que dans la forme la plus despotique des modes de gouvernement. C'est seulement dans le contexte d'un despotisme absolu que le racisme trouve sa possibilité d'expression et d'efficace. Dès qu'un soupçon de doute démocratique s'introduit dans une société, il ronge immédiatement tout socle possible pour le racisme : dans une société raciste, ce ne sont en réalité pas les membres de cette société qui sont supérieurs, mais seulement le maître de cette société. Celle-ci se construit alors culturellement et juridiquement dans un seul but : éliminer la moindre trace de doute à propos de cette supériorité. Si un despote réussit à rassembler tout le pouvoir, c'est parce qu'il représente à un moment donné la conscience collective elle-même à lui tout seul. En même temps que se condense sur lui tout l'espoir social, se referment sur lui tous les doutes de cette même société. Ils viennent en quelque sorte s'annuler sur lui, dans lui et dans ses décisions.

C'est pourquoi il faut absolument considérer la Shoah non comme un événement social, comme le résultat d'une infection pathologique de toute la société allemande, mais à la limite comme ressortissant de la seule responsabilité d'Hitler. Bien sûr, il existe parallèlement une pyramide de complicités qui se dégradent vers le bas, mais les grands artisans du génocide n'ont pas tout à fait tort de rejeter leur responsabilité sur leur Fürher, car il est l'unique lieu où le doute peut agir et où peut intervenir la décision. La question intéressante, est de savoir pourquoi les Allemands ont choisi le despotisme aux lendemains de la Première Guerre Mondiale, pourquoi ils se sont fatigués d'un coup pour la démocratie et ses doutes permanents.

Mercredi, le 28 octobre 1998

La question est évidemment mal posée : les Allemands n'ont rien choisi. C'est une sorte d'automatisme historique qui s'est déclenché dans la situation de l'entre-deux guerres. En termes d'historiens le schéma est assez simple : le fauteurs de la Première Guerre Mondiale, l'aristocratie impériale perd le sens commun face à Weimar, face à la naissance de ce qui leur a toujours été épargné, à savoir la démocratie. Certes, il faut encore distinguer : d'un côté les véritables Junker que définit un conservatisme aristocratique aujourd'hui totalement disparu, celui en gros de Bismarck, à égale distance de l'aretè grecque et des vertus luthériennes, qui on s'en souvient, sont taillées dans une étoffe à la fois rigoureuse et à la fois bigrement paillarde (Jünger appartient totalement à cette caste). De l'autre l'aristocratie des mignons de Guillaume II, les décadents de l'Empire dont le romantisme débile se partageait entre la dolce vita sur les falaises de Capri et les fantasmes guerriers que la technique allait leur permettre de manipuler comme un jouet. Cette classe de soldats de l'Empire tente alors le bluff de leur destin : Hitler. Sans doute parce qu'ils ont perdu l'essentiel de leur état, l'unité et l'esprit de corps. L'origine modeste d'Hitler ne les gène pas : ils peuvent y distinguer la grossièreté du fondateur de la Réforme, la rudesse des Chevaliers Noirs et pour le peuple il est une figure idéale de rassembleur, d'unificateur social.

Ce qui les inspire est le motif de la revanche et de la vengeance, et personne dans le monde occidental ne l'ignore. De telles perspectives ne laissent pas d'intéresser énormément tous les milieux que la paix est en train de ruiner : les marchands d'armes se frottent les mains devant le carnage qui s'annonce. Car il ne faut pas oublier qu'en 1918, la substance même de l'économie s'identifie toute entière à la guerre. Cela signifie, entre autre, que les neuf-dixièmes des investissements vont, depuis plusieurs décennies, dans la production d'armement, et qu'il est tout simplement absurde d'imaginer un instant de détruire une telle industrie ou seulement d'en ralentir le production.

Oui, le plus dangereux tout au long de ces années 1919 - 1945 aura été la conjonction de passions paroxystiques, la haine frustrée des Junker, et des intérêts du capitalisme (déjà) international. Hitler n'aura jamais été que le masque de la haine de l'aristocratie humiliée, mais dont il aura lui-même réussi à éradiquer tout ce qui restait de ses lointains fondements chevaleresques. Désunis eux-mêmes, les Junker avaient compris que leur défaite de 1918 était déjà liée à cette décomposition de leur classe. Il était donc naturel qu'ils misent, cette fois, tout sur un seul homme, quitte à se dissoudre eux-mêmes dans l'aventure. C'est un comportement classique dans l'histoire, qu'une classe sociale aristocratique se saborde elle-même lorsque le vent lui devient défavorable. Voir la Russie de 1917. Remarque : l'histoire de France contient de beaux paradoxes : c'est, entre autre, que la noblesse française a finalement dû de ne pas disparaître corps et biens à la monarchie dite absolue ! En 1789 il y avait, en effet, belle lurette qu'elle avait perdu sa propre conscience de classe et en partant en exil à Coblence, elle ne faisait que suivre les mouvements de la Cour et non pas se regrouper pour faire front. Depuis Louis XIV les nobles avaient appris à vivre sans conscience, c'est à dire à subsister dans la facilité grâce aux privilèges et à l'argent octroyés par Versailles, à tel point qu'une partie d'entre eux prit le parti de la Révolution, geste qui recoupe cette tendance au suicide des castes supérieures menacées. Donc à Coblence, les nobles se sont trouvés dans une couveuse dont ils sont sortis après Thermidor, mais sans avoir changé ni acquis une conscience plus aigu de leur condition et de leurs responsabilités aristocratiques, ce qui explique que la Restauration n'a pas eu vraiment lieu, comme en Allemagne et dans les autres pays européens. N'allez pas me chipoter pour quelques grands seigneurs qui sont allés se battre dans les diverses coalitions, demandons-nous plutôt pourquoi des ci-devants comme Talleyrand sont passés de la condition de révolutionnaires enragés à celle de Ministre de la monarchie puis de l'Empire ! Il représentait ce qui restait de l'aristocratie, point.

Pourquoi toute cette longue digression à propos d'Auschwitz ? Parce qu'il faut tenter de comprendre sérieusement, c'est à dire avec le moins de doutes possibles ce qui s'est réellement passé. Il faut, entre autre, élucider le plus rigoureusement possible la question de la décision initiale du génocide. A ce sujet on sait maintenant assez précisément qu'on peut exclure la thèse du pogrom qui a mal tourné. La thèse de l'Américain Goldhagen n'est pas fausse, qui affirme que l'antisémitisme allemand ne date pas d'Hitler et qu'il est consubstantiel à une histoire qui remonte très loin en arrière. Mais cela ne permet nullement de dire que le génocide est le fruit d'un consensus populaire, un degré naturellement atteint par un antisémitisme qui aurait obtenu sa garantie étatique. Non, le Protocole de Wannsee est clair : le génocide est une décision politique centrale et centralisée, planifiée ensuite selon des méthodes qui, au demeurant, n'auraient jamais pu s'harmoniser avec des mouvements populaires. Cette décision avait, par ailleurs, un coût auquel ne pouvait rester insensible une intendance toujours à la limite des moyens disponibles pour la guerre elle-même. Ce qui confirme qu'il a fallu une volonté unique et décisive pour entamer, développer et mener jusqu'aux limites du possible, c'est à dire jusqu'aux derniers jours de la guerre, l'anéantissement des Juifs.

Qu'on me comprenne bien, je ne suis pas en train de vouloir innocenter des milliers d'Allemands complices à tous les échelons de cette horreur, et je considère le sort réservé à tous les hauts dignitaires comme parfaitement équitable. Mais il n'en reste pas moins que le fait du génocide, la réalité des camps et de leur sinistre besogne est le produit de la folie d'un seul homme, Hitler. Je peux parfaitement m'imaginer l'engrenage dans lequel une telle décision, fantasmée de longue date puisqu'elle figure déjà en toute lettre dans Mein Kampf, se trouve entraînée et appliquée avec toute l'intransigeance méthodologique et technique qui était requise. D'autant que cette mécanique se déroule dans une société où la terreur étatique a atteint son point culminant, où l'équivalence désobéissance = mort ne permet plus du tout d'envisager un dysfonctionnement quelconque quelque part dans la chaîne. Il faut donc accepter cette idée en elle-même effrayante, je le concède, que la Shoah est un événement parfaitement aléatoire au sens où la décision aurait pu, pour des raisons psychologiques diverses et variées, rester enfouies dans le subconscient du Führer, ne jamais surgir dans sa dimension réelle de systématisation industrielle de «fabrication de morts». Enfin, si cette thèse peut paraître ridicule en regard de ce qui s'est passé, c'est la réalité elle-même de la Shoah qui atteste de la justesse de l'analyse, au sens où seule cette volonté unique et absolue, qui étendait son règne sur la totalité de l'existence allemande, était en mesure d'en assurer une effectuation aussi terrible dans ses conséquences. Une volonté divisée en aurait divisé et amoindrie l'efficacité.

Il faut donc essayer de saisir comment cette volonté unique opère sur son entourage et, de proche en proche, sur une nation toute entière. Mais Hannah Arendt l'a fait assez brillamment pour que je puisse renvoyer à son analyse et ne pas m'attarder sur la mécanique du totalitarisme nazi. En revanche, ce qui vaut d'être analysé, et nous ne l'avons pas fait suffisamment, c'est le fait même qu'un despote comme Hitler, dont les actions participent elles-mêmes de l'approximation et du fantasme pathologique, puisse apparaître en plein vingtième siècle. Qu'on le veuille ou non, et malgré quelques tentatives avortées d'en finir, Hitler représente une sorte de dénominateur commun de la société allemande, et je le dis parce qu'il s'en est fallu de très peu qu'il n'entraîne toute la nation allemande elle-même dans le néant (ce dont il a d'ailleurs exprimé la volonté dans les derniers mois de sa vie). Le degré d'anéantissement auquel était parvenu la réalité allemande en 1945 prouve donc que cette réalité était hitlérienne au plus haut degré. Comme si la conscience allemande s'était réfugiée dans la folie d'Hitler et que les consciences allemandes avaient abandonné tout leur pouvoir à une seule d'entre elles ! C'est cela qui me fascine, car l'amateurisme d'Hitler était connu de tous, comme l'est aujourd'hui celui de Le Pen. La thèse selon laquelle c'est l'aristocratie allemande qui l'a joué comme on joue une carte au lieu d'une autre me semble parfaitement correcte. Les Junker ont très mal joué car il s'est avéré ensuite que celui qu'on croyait manipuler avait un sens plus fort et plus précis du pouvoir que ceux qui croyaient encore à ce moment-là l'exercer. Encore une fois : l'aristocratie allemande n'a pas compris que le fait même de choisir Hitler c'était signer son propre arrêt de mort et participait de cet instinct d'auto-destruction que je signalais plus haut. Ce qui confirme d'un autre point de vue que le peuple allemand avait aussi choisi et décidé d'en finir avec la caste militaire et la bourgeoisie qu'elle représentait.

1942, l'année du protocole de Wannsee qui planifiait le génocide, était donc aussi l'année où Hitler en avait déjà fini avec cette caste. L'opération Barberousse, lancée en Juin 1941, marque sans doute l'une des manœuvres centrales d'Hitler pour se débarrasser des officiers les plus encombrants de son entourage. Pour ma part, je me suis toujours demandé quels étaient les motifs stratégiques de la hâte avec laquelle il a déclenché la guerre contre la Russie. Le livre écrit pas le général Gudérian, responsable des premiers succès de la campagne de Russie, montre à la fois le degré d'amateurisme d'Hitler en matière militaire et son désir, à partir de cette époque, d'éloigner le plus loin possible et le plus longtemps possible ses troupes les plus compétentes et donc les plus suspectes. Von Paulus et Gudérian en Russie, Rommel en Afrique du Nord, le reste de l'état-major cantonné dans les pays d'occupation ou entouré par les sbires de Himmler, Hitler pouvait se targuer d'imposer comme loi naturelle la plus petite velléité de son caprice. Et ce, à son monde entier. Oui, il faut voir la Shoah ainsi, comme une simple volition d'Hitler, qu'elle ait été longuement contenue par la conjoncture - c'est à dire par l'hostilité prévisible d'une partie de l'armée - ou seulement improvisée à une époque considérée comme plus favorable. Ce qui ne fait aucun doute, c'est que ce projet appartenait entièrement à la conscience d'Hitler et à lui seul. Lui seul possédait le degré de monstruosité nécessaire pour décider de l'anéantissement de millions d'êtres humains exactement comme s'il s'agissait de tuer un mouche. A suivre.

Jeudi, le 29 Octobre 1998

A suivre, oui, mais comment ? J'ai réfléchi ce matin au sens de ma démarche et cela me fait un peu peur. J'ai l'impression d'exagérer dans l'insolence théorique : affirmer que l'intrusion dans notre histoire d'une horreur comme la Shoah peut simplement provenir de la saisie du pouvoir d'un seul homme ! Que c'est mal dit ! Essayons autrement : que ce crime, que tant de gens pensent indépassable, qui a peut-être brisé tout notre culture et porté sur elle des soupçons indétachables, soit l'œuvre d'un seul homme ! C'est peut-être seulement ainsi que l'on peut exprimer cela, l'œuvre d'Hitler. Cela éclaire un peu notre propos, au sens où la stérilité essentielle du nazisme - qui est aussi l'œuvre d'Hitler - s'accomplit comme œuvre dans l'assassinat collectif, dans le génocide. Par stérilité j'entends essence destructrice et néantisante de réalité, et la Shoah serait, de cette négativité l'entéléchie presque artistique, ce qu'Hitler a voulu de toutes ses forces et de toute sa passion, le geste «gratuit» qui doit illustrer son génie d'artiste de l'humanité, de sculpteur des races. Comme je ne suis ni croyant ni superstitieux, je ne peux relier cet homme avec aucune «force occulte ou satanique», ça n'a pas de sens. Ne pas avoir de sens signifie ne pas avoir de statut dans la réalité, dans ce que nous pouvons comprendre de ce qui arrive autour de nous. Il reste que cette passion ignoble semble contaminer ou affecter la réalité elle-même, briser comme dit plus haut, les tables des valeurs. Car, à quoi servent ces tables sinon à faire constamment barrage à ce crime-là en particulier qui s'appelle génocide ?

Le génocide n'est pas une nouveauté dans l'histoire humaine. Ce fut même, aux dires de certains historiens, la règle de la guerre à certaines époques. Tamerlan encore participe de ces moeurs qui voulaient que la guerre de conquête ne s'embarrasse pas de donner un statut aux populations conquises, mais de les faire disparaître purement et simplement. On affirme ici et là que des milliers de civilisations ont ainsi disparu dans le néant, mais cette affirmation ne peut se nourrir que de soupçons puisque le principe même du génocide consiste en un effacement de la mémoire. Sans doute, cette pratique était-elle reliée à la croyance que l'homme appartenait étroitement à la terre, et donc que la terre portait en elle des attributs proprement humains, qu'il y avait une complicité existentielle entre terre et homme. Qu'en quelque sorte il fallait purifier la terre des hommes qui l'ont possédée avant de pouvoir en assurer soi-même la possession, une forme ou une conséquence de ce qu'on appelle l'animisme. Dans la Bible, cependant, on trouve l'anathème, cette condamnation sans appel de peuples étrangers à l'Election dont David est la figure centrale. Il y a un grand malaise à soupçonner la Bible de communiquer avec l'époque des génocides, mais il est impossible de ne pas poser la question. Hegel a vu dans le Livre la cruauté de la Loi, opposée à la Loi d'Amour promulguée par le Christ, nouvelle et dernière figure de l'Histoire de l'Esprit.

Revient alors par la porte de derrière le motif du nomadisme et de son contraire le sédentarisme. Le Peuple, celui-là même qui faillit périr entièrement à Auschwitz, est le peuple nomade dont toute l'histoire biblique n'est que celle de son installation, de son passage à l'état sédentaire et de son échec final à réussir cette installation. Là aussi il est question de terre, de terre devenue entre-temps «terre sainte», admettant dans ce nouveau signifiant, dans ce nouvel attribut, ce que nous avons analysé plus haut comme motif de génocide, comme anthropomorphisme animiste! Comment une terre peut-elle être Sainte ? Même symboliquement ? (ce qui pour moi est encore plus réel que le réel le plus concret). En fait, cette sainteté fait référence à la passion de Jésus-Christ : son sang a imprégné la terre de Palestine et lui a donc conféré non seulement de l'humanité biologique, mais encore de la divinité spirituelle. Ce sang peut et se veut avoir comme efficace absolu la réconciliation avec la terre, le Messie purifie lui-même la terre du crime originel d'Adam et Eve, et la rend ainsi habitable. Le sang du Christ ouvre l'habitabilité de la terre, c'est à dire en terme simple : invente l'homme sédentaire. Pour nous, cette habitabilité s'avère finalement plus comme une exploitabilité, un arraisonnement comme dit Heidegger. Ce dernier est d'ailleurs lui-même pris dans une contradiction déchirante pour qui sait lire. D'un côté, en effet, il analyse avec précision tous les dégâts causés par cette installation, la mise en chantier du monde pour les besoins subjectifs, son exploitation aveugle par un anthropos oublieux de l'Etre. De l'autre il exalte l'habiter, il vit lui-même en poète de la symbiose avec sa Forêt-Noire et de la notion de lien destinal entre l'homme et sa terre. Comment cela est-il compatible, et d'abord de quel homme s'agit-il ? A l'évidence de l'homme sédentaire, le nomadisme n'est nulle part au menu de la réflexion du philosophe. C'est là sans doute ce qui pourrait expliquer le fameux silence de Heidegger à propos de la Shoah : les nomades n'ont pas d'appartenance ontique, il n'ont aucune «propriété», au double sens du mot, il ne sont tout simplement pas. Peut-on tuer des êtres qui ne sont pas ? Dans l'esprit des génocideurs, la logique est la même : les Juifs ne sont pas des êtres humains, ils sont des Untermenschen, une sous-catégorie de l'espèce humaine. Tout ce qui est «sous», dans la case «en-dessous», doit disparaître pour ne laisser que ce qui est parfait, la purification est un très ancien fantasme humain et n'a pas fini de faire couler le sang et les larmes.

La Bible a cette double fonction redoutable : elle raconte l'échec du passage du néolithique à la période historique mais force quand même le passage par le Nouveau Testament. Hitler, quant à lui, se tient en-dehors de ce débat, son concept de Lebensraum contient une doctrine et une logique totalement nomades, mais s'appuie sur une structure idéologique absolument sédentaire dans son obsession identitaire, raciale et même culturelle. Il y a là, dans cette incohérence, tous les ingrédients de la psychose. Cette incohérence ne manifeste, au demeurant, rien d'autre que la contradiction du technique lui-même qui exploite indistinctement l'étant, le réduit de plus en plus à un objet sans qualités, à des particules identiques animées par l'énergie, tout en en revendiquant une identification de plus en plus précise et de plus en plus singulière. L'homme se cherche des racines mais ne songe qu'à s'envoler dans n'importe quel ailleurs.

Mardi, le 3 novembre 1998

L'ère industrielle touche à sa fin. Chaque samedi je vais faire les courses pour la semaine, et chaque semaine je constate la naissance d'un nouveau rayon d'alimentation dite «biologique». Il est devenu évident que la demande sociale de nourriture change rapidement de nature. Le développement de l'agriculture biologique est assez ancienne déjà, disons une vingtaine d'années, ce qui laisse entrevoir déjà des capacités assez importantes si on tient compte du fait qu'il faut du temps pour biologiser une terre, c'est à dire la rendre propre à cette forme de culture. Il faut la «désintoxiquer», ce qui n'est pas une mince affaire. Mais la vitesse de l'engouement pour le bio semble s'accélérer depuis l'affaire de la vache folle. Ce matin, pour la première fois j'ai trouvé dans ma grande surface, un stand de viande de boeuf bio ! Pas très belle d'ailleurs, tout comme les légumes ou les fruits bio.

Or c'est justement cet aspect rebutant qui lui donne toute sa force de séduction : le produit est «sincère», il ne cherche pas à mentir. De quel mensonge s'agit-il ? C'est intéressant : Dame Nature a ses caprices et semble même avoir sa volonté propre. Ainsi les récoltes se suivent et ne se ressemblent pas, comme se ressemblent les récoltes industrielles : il y a des mauvaises années, des années moyennes et des années fabuleuses. Il y a donc aussi des qualités diverses, chose que l'on accepte parfaitement dans certains produits comme le vin, avec ses millésimes, mais qu'on a fait mine de refuser pour la plupart des autres marchandises lorsque l'industrie a fait la preuve qu'on pouvait égaliser les qualités d'une année à l'autre, lisser les productions. Je dis qu'on a «fait mine de» parce qu'en réalité personne n'a eu le choix. Presque du jour au lendemain, les radis ont pris une forme parfaitement homogène, les pommes de terre se sont transformées en une nouvelle légumineuse que l'on ne connaissait pas auparavent et les autres légumes se sont tous stabilisés dans des formes, des couleurs et des saveurs parfaitement reproduits d'une année voire d'une semaine à l'autre. A cela on peut ajouter que les saisons ont disparu et qu'il ne reste que quelques produits qui sont encore asservis à des époques précises. Bref, on a trouvé le secret d'un clonage permanent des choses de la bouche.

Or voici que toute cette belle production, qui a demandé d'énormes recherches et d'importants investissements, commence de rebuter le consommateur. Catastrophe. Les agriculteurs sont très conscients de ce mouvement et utilisent depuis quelques années déjà une propagande qui est centrée sur la volonté de faire une agriculture de «qualité». Mais hélas il est trop claire, déjà, que cette qualité ne peut pas s'obtenir par des moyens artificiels, car ce que le consommateur exige à présent, c'est la VERITE et non pas le confort perceptif. L'industrie agro-alimentaire est donc confrontée à un formidable défi : produire des aliments véritables, c'est à dire, dans l'imaginaire social, des aliments qui ne ressortissent que de la volonté naturelle. Tout tourne donc désormais autour de la définition de cette volonté et de la capacité de l'industrie à se régler sur une telle volonté ou à la domestiquer sans qu'on s'en aperçoive. Par exemple, les légumes obtenues dans des serres peuvent-ils rester biologiques, simplement parce que la terre ne contient aucun additif chimique ? Ou bien faudra-t-il prendre en compte la relation directe au climat et à ses caprices ?

Pour ma part, je donnerais plutôt ce conseil : que les millions d'Africains ou d'Asiatiques qui disposent encore de conditions de productions artisanales et spontanément biologiques ne perdent pas leur temps à venir immigrer dans des pays où il faudra qu'il s'intoxiquent avec nos marchandises en attendant que leurs enfants puisse se payer des produits biologiques ! Qu'ils exploitent cette veine eux-mêmes, demandent à leurs gouvernement de mener une politique de développement de produits agricoles et vivriers «naturels» qui trouveront sans problème des marchés. L'aventure des haricots verts du Burkina-Fasso est un exemple intéressant qui montre que le transport n'est pas un obstacle ou de moins en moins. Un équilibre économique pourrait même ainsi se créer entre pays dits développés (industrialisés, c'est à dire pollués, à indice «qualité de vie» faible..) et les autres. Le plus grand crime économique que j'ai vu commettre ces derniers quarante ans, est l'exportation de blé industriel vers des pays qui produisent des céréales et des légumineuses des millions de fois plus nutritifs et plus sains. Ces exportations commencent toujours sous le prétexte d'aide humanitaire, et se termine par une dépendance nouvelle.

Plus subjectivement, je constate que je ne peux plus avaler de produits industriels. Je ne sais d'ailleurs plus quoi manger, au point que je fais cuire le plus souvent du riz et des pâtes, comme tout le monde je suppose. J'en parle car je suis persuadé que mon expérience est loin d'être unique. Depuis des années je traverse la ville pour acheter mon pain chez un boulanger qui veut bien encore travailler pour fabriquer ce qu'il vend, c'est à dire faire lever et pétrir lui-même les miches et les baguettes. Quand il m'arrive d'aller sur la Côte d'Azur ou en Bretagne je m'étouffe de rage de n'y trouver que ce que j'appelle ironiquement de la mousse de pain. Je n'ai toujours pas compris comment les «gens» ont pu accepter aussi vite et aussi facilement des qualités de nourritures aussi scandaleusement nulles. Il a dû y avoir un chaînon manquant entre deux générations. J'ai fini par penser qu'ils s'en foutent, préférant faire rugir leurs moteurs et leurs aspirateurs. Mais les choses sont en train de changer, gare à vos fesses messieurs les arnaqueurs !

Samedi, le 7 novembre 1998

Il est trois heures du matin. Je viens de relire quelques pages de ce journal des années 93-96 et je constate quand-même de grands changements dans le style et dans les contenus. Cela m'inquiète un peu car c'est dans le langage, et donc dans l'écriture, qu'il y a les vraies mutations, les véritables changements. Vieillissement ? Autant je m'avançais moi-même , il y a encore quelques années, autant j'avance aujourd'hui masqué par la théorie, de plus en plus. J'y suis de moins en moins, moi avec ma singularité, ma morve et ma morgue. Il faudra que je revienne à l'actualité du texte, que je cesse de m'absenter sous des pretextes de sagesse vaine. Car il s'agit d'un journal. Imaginons un instant qu'Internet devienne un réseau permanent, une sorte du mémoire du monde : cela signifie que ces considérations, ces textes resteront dans cette mémoire pendant des années, des lustres et même des siècles ! Voilà qui nous évitera de mourir pour de bon !!! Dans un millénaire, on inventera une machine pour analyser les contenus des mémoires-serveurs, pour faire des synthèses historiques fines, c'est à dire qu'on pourra faire ce qui est impossible aujourd'hui avec le passé parce qu'il n'y a que des documents lacunaires, rien des masses, des peuples, des individus lambda comme moi. Oh bien sûr, il n'y a que des individus lambda, me direz-vous, et si on lit bien Cicéron on n'y discerne rien de plus. Certes. Avec le dégradé du temps qui passe, cette position de consommateur de valeurs posées par l'ancêtre, ou d'évaluateur de ce qu'il pose comme valeur. On sait bien qui était Cicéron. Un brave homme, plein de bonnes intentions, mais pas très courageux, un rien hypocrite et magouilleur. Ce que nous sommes tous derrière notre écriture ! Ce que je regrette le plus par rapport à ce que je notais encore il y a quelques années, ce sont les états d'âme et un certain courage pour étaler sur ces pages des pensées «sauvages» et crues. J'ai l'impression que je me débine de plus en plus, au sens de la fuite. Je me cache derrière des pensées que je fais avancer devant moi comme des petits soldats qui doivent aller se faire tuer devant. 14-18 de l'esprit et du sujet. Allez vous faire tuer, moi je reste à l'arrière.

Mais tout cela n'est peut-être qu'une impression, celle qui fait qu'on finit un jour par ne plus se reconnaître soi-même, genre vivant de la mort réelle. Pas si facile, je suppose, de s'assumer dans l'écriture pendant des décennies car le temps joue l'objet, on devient à soi-même une chose, palpable, nantie d'attributs de plus en plus discernables et j'imagine que cela ne pardonne pas. Pourquoi ?

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J'ACCUSE

J'accuse la Démocratie américaine de violer les Droits de l'Homme en permanence et dans l'indifférence générale. Ce n'est pas de l'anti-américanisme primaire, mais un dégoût profond de ce qui se passe dans l'univers carcéral de la plupart des états de l'Union. L'instinct sécuritaire américain, qui va de pair je suppose avec une criminalité culturellement et politiquement développée, a mené ce pays à des pratiques intolérables. Privatisation des prisons, châtiments intolérables de la personne humaine, jugements expéditifs et exploitation économique des détenus, tourisme carcéral (déjà des Prisoner's Land) et tortures physiques et psychiques.

Puisque les Droits de l'Homme commencent à bénéficier d'un droit supra-national et qu'il existe désormais des tribunaux internationaux qui ont compétence pour tous les crimes contre l'Humanité, je propose que l'on forme des commissions de contrôle internationales chargées d'enquêter dans le milieu carcéral des 52 états américains et que l'on vienne au secours des millions d'Américains qui tombent inexorablement dans des prisons infernales qu'aucun pays européen ne saurait tolérer sans voir le peuple envahir les rues. Le régime carcéral américain est l'un des plus graves sujets d'inquiétude parce qu'il prend sa source dans une démocratie sécuritaire dont on ne voit ni la fin ni ce qu'elle peut encore imaginer pour remplacer la punition de privation de liberté par des châtiments dignes du Moyen-Âge.

J'ACCUSE les autorités locales et fédérales des Etats-Unis de barbarie.

Dimanche, le 8 novembre 1998

Ce matin j'ai le choix entre deux sujets de méditation. Le premier j'en entends en ce moment parler à France-Culture : peut-on comparer la Shoah à l'esclavage des Noirs africains ? Le second serait de reprendre le sujet d'hier à froid, et c'est ce que je vais faire, car le premier sujet est de nature à m'aliéner, si je le traite conformément à mes idées, un grand nombre de mes amis. Ce sera pour plus tard. « Mémoire Juive Mémoire Nègre» quand-même, un beau titre pour ce sujet, c'est un livre dont nous allons faire l'acquisition et nous en reparlerons.

Etrange, au moment où je vais commencer à parler de la barbarie américaine, ma radio déclenche «le temps des cerises», musique des libres penseurs, l'émission qui suit tous les dimanches celle des Juifs. Sujet : la laïcité et l'Europe, ou les dangers de l'Europe vaticane.C'est aussi un sujet important dont nous avons déjà parlé, mais sur lequel nous serons certainement obligé de revenir souvent encore.

Mon J'ACCUSE m'est sorti des doigts comme une explosion après un nième magazine sur les conditions carcérales aux Etats-Unis. Reprenons ce sujet froidement, si c'est possible.

Le cadre général de cette question est tout d'abord statistique, mais je ne vais pas vous fatiguer avec beaucoup de chiffres, vous pouvez d'ailleurs vous reporter très facilement aux sites Internet du gouvernement américain qui donnent toutes les statistiques qu'on veut. C'est là le seul paradoxe, mais il est intéressant, les autorités américaines ne cachent rien, ou alors seulement par quelques mécanismes de voilement. Les chiffres de la criminalité, par exemple, sont plus ou moins dissimulés sous des rubriques dont il faut deviner l'intitulé, surtout lorsqu'on ne connaît pas les catégories américaines. Le seul chiffre qui m'importe est celui des homicides, je pense en avoir déjà parlé dans un autre contexte. Environ 40 à 50 000 meurtres par an dans les 52 états américains. 4 000 pour la seule ville de New York ! Il faut raporter ces chiffres aux nôtres pour comprendre l'étendue du problème. En France, 58 Millions d'habitants, il y a chaque année plus ou moins 600 personnes qui meurent par homicide. Je tire cette donnée de la meilleure source possible, celle de l'INSERM qui calcule chaque année avec précision le nombre de Français décédés avec les causes des décès. Prenons la variante basse en Amérique, cela donne 40 000 morts pour 250 Millions d'habitants. Rapportée au nombre d'habitants de la France cela donnerait près de 7 000 morts par homicides par an. Soit dix fois plus.

Il faut s'imaginer vivre dans un pays dont on assassine tous les douze mois 7 000 personnes ! Dans mon entourage cette donnée laisse indifférent, on n'arrive pas à imaginer ce que signifient ces chiffres si on les traduit en ambiance générale, en comportements sécuritaires, en attitudes générales vis à vis de la délinquance et de la criminalité. Et pourtant on s'indigne, à juste titre, de la barbarie de l'univers carcéral US. Première constatation donc : la prison aux Etats-Unis va de pair avec une criminalité inconnue en Europe, il est inutile d'ajouter que la France n'est pas une exception quant aux homicides, elle est dans une moyenne globale européenne, ce qui veut dire beaucoup de choses quant à la ressemblance des moeurs et des cultures d'un pays à l'autre de ce continent. En gros il y a une valorisation de la vie DIX fois plus forte que de l'autre côté de l'Atlantique. Ou, autrement dit, en Europe la vie vaut dix fois plus cher qu'aux Etats-Unis. En réalité, il s'agit ni plus ni moins aux States que d'une mini-guerre civile permanente. Souvenir personnel : lorsque je vivais en Californie, il m'est un jour arrivé de me rendre à San José, la capitale de la célèbre Silicone Valley, sorte de non-ville étendue sur des centaines de kilomètres carrés sans véritable centre, avec seulement des entreprises à peine visibles et des maisons d'habitation à perte de vue. Dans la rue personne, et comme j'étais arrivé par le Greyhound, j'étais condamné à me rendre à pied à l'adresse où je me rendais. Que faisais-je ! A peine en route, voilà qu'une voiture de police me coince au fond du trottoir, sorte d'allée vague longeant une immense route, projetant quatre flics autour de moi. : - « Vous êtes fou ? - Are you crazy ?». Bref, il était quasi interdit de se déplacer à pied à San José, au motif que les flics n'avaient pas de temps à perdre à protéger les piétons des attaques des bandits ! Texto. Vu d'Europe, un tel comportement des policiers peut être considéré comme un véritable épisode de guerre civile.

Pas question, évidemment, de légitimer ceci par cela : l'incroyable état de non-paix sociale n'excuse en rien les mesures barbares décidées et appliquées par la justice américaine. Au contraire : cette non-paix sociale est exactement la même chose que la prison, c'est l'échec patent de la Démocratie américaine. C'est l'échec de cette forme de société dont Alexis de Tocqueville avait décelé, au milieu de toute la magnificence démocratique et judiciaire, l'un des résultats paradoxaux : - « On se plaint en France que le nombre des suicides s'accroît ; en Amérique le suicide est rare, mais on assure que la démence est plus commune que partout ailleurs» - (De la Démocratie en Amérique, 10-18 page 292). Il ne pouvait certes pas imaginer à quel point et comment ce traduirait en chiffres cette démence, un siècle et demi plus tard.

Analysons. Il y a, me semble-t-il, deux aspects à distinguer :

- le système judiciaire politique et décentralisé, d'une part,

- l'instinct de mort, thanatos particulièrement fort dans cette société vantée pour son haut degré de «bonheur social» et de confort, de l'autre.

Bien entendu, ces deux aspects doivent trouver leur rationnalité dans un même moule, si je puis dire, qui explique à la fois le fort mépris de l'existence (la faiblesse de l'attachement à la vie) et la structure morale-judiciaire qui à la fois gère ce mépris et en est un ressort. Il existe par exemple des états du Sud, où il est plus grave selon la Loi (mais il faudrait dire «selon les Juges») de voler un cheval que de tuer un homme. De telles lois reposent sur des situations d'exception normalisées, c'est à dire décrétées lors d'une circonstance de la guerre (par exemple celle contre les Indiens où le cheval a joué un rôle vital) et passées dans la vie quotidienne normale. Dans le cas du cheval, comme dans celui de ce gamin condamné il y a quelques semaines par un juge californien à 40 ans de prison pour avoir récidivé un vol de confiserie, (dans le cadre de la fameuse loi des Three Strickes, troisième récidive qui donne au juge tout pouvoir pour décider de la peine), il s'agit évidemment d'une loi inique, destinée exclusivement à surprotéger la propriété privée. D'où il apparaît qu'une telle loi produit elle-même les crimes qu'elle fait mine de combattre, car le désespoir qui est lié à une inégalité des ressources aussi sauvagement défendue donc perennisée, ne peut conduire qu'au pire, à des actes qui ne sont rien moins que des insurrections individuelles. C'est ce qui a fait la grande force de quelques scénarios du cinéma américain et de son roman, et qui nous permet de parler de guerre civile larvée.

Quel dénominateur commun pouvons-nous trouver pour tenter de jeter quelque lumière sur ces phénomènes si cruels ? Un seul, le Moyen-Âge. La Constitution des Etats-Unis et la forme de sa «démocratie», en font le pays le plus éclaté qui existe. D'un état à l'autre, il peut y avoir les même différences que d'une ville médiévale à sa voisine. L'état-fédéral est en réalité un état fantôme, et les véritables lois qui gouvernent la vie quotidienne et la sécurité des citoyens sont des lois votées par les Législatifs locaux, par les cinquante-deux parlements de chaque état. Lorsqu'un citoyen se trouve accusé d'un délit caractérisé par la législation de l'un de ces parlements, il ne lui reste plus comme ressource que d'arriver à prouver que cette loi est contraire à la Constitution Fédérale et à ses Amendements. On peut certes penser que la Cour Suprême des USA constitue une grande et véritable garantie contre les abus des lois locales et de leur application, mais, à lois de classe, justice de classe : la pauvreté condamne de facto n'importe quel citoyen américain parce qu'il ne peut jamais envisager de se faire représenter dans une telle procédure par des avocats talentueux et efficaces. Trop cher.

Washington reste et restera encore longtemps la capitale du plus grand pays du désespoir organisé. On me répondra par des descriptions enthousiastes du bonheur et du rêve américain,
on me rappellera cette chaude ambiance de l'Amérique où le lien social est si facile et si direct. Je me tiendrai à distance de la paranoïa européenne sur la violence permanente dans les rues de Chicago ou de Los Angeles, mais je continuerai de consulter les statistiques de la mortalité par meurtre. Il y a là une réponse sans fards sur le degré de désespoir et de fatalité qui déterminent les vraies structures de la vie quotidienne américaine. Derrière le sourire du voisin de bar, il y a aussi le rire cruel de l'Américain moyen qui consacre son dimanche à visiter le bagne de son comté, célèbre pour les conditions de vie littéralement animales des détenus qui ont le malheur d'y séjourner.

Lundi 30 Novembre 1998

Le temps est un cheval fatigué.

De nos sottises.

Mardi 1er Décembre 1998

Pinochet est «retenu» à Londres depuis plusieurs semaines déjà. Il est devenu une rubrique à part entière de mon journal télé. Chaque jour on guette une décision, et chaque décision en profile une autre. Les Lords, dont on attendait qu'ils le relâchent pour son Chili, en ont décidé autrement. Dans l'immédiat je me suis dit qu'il devait y avoir quelque monnaie d'échange là-dessous entre Blair qui veut démolir la Chambre des Lords et les juges qui représentent cette institution ahurissante. Mais je crois que de toute façon leur destin est scellé, les travaillistes vont certainement liquider ce dernier quarré de la Noblesse anglaise. La Reine Elisabeth elle-même a déjà tiré le rideau et s'est déclarée prête à tout abandonner. Donc, Pinochet représente tout autre chose, mais quoi ?

Autre hypothèse, son cas vient apporter une eau bien précieuse aux projets actuels de constitution d'un Tribunal International contre le génocide, les crimes contre l'humanité etc.. C'est une occasion de sauter le pas entre les déclarations d'intention et la réalité, et à relativement peu de frais tant Pinochet a cessé de faire peur. D'autant qu'un tel tribunal, s'il était constitué pourrait inquiéter pas mal de monde; de quoi restructurer bien des comportements à travers le monde, mais hélas pas seulement en bien. Car qu'en deviendra-t-il de ceux qui se révoltent contre ce qui existe ? Curieusement il y a un autre cas qui fait la Une ces derniers temps, celui d'Öcalan, le leader du PKK, le parti communiste des Kurdes. Or, s'il est évident qu'Öcalan n'a pas fait le détail en matière de terrorisme et de purge interne à son parti, il est moins certain qu'on puisse le classer purement et simplement dans la catégorie des salauds comme Pinochet. Bref, pour Öcalan aussi on attend la création d'un tribunal européen, mais comment va-t-on réussir à subsumer des crimes essentiellement politiques sous les catégories Génocide ou crimes contre l'Humanité ? Par ailleurs, il y a des massacreurs pur sucre comme Suharto qui continue d'avoir pignon sur rue. Suharto ce n'est pas dix ou vingt mille morts, c'en sont trois à quatre cent mille !!

En attendant, Pinochet, dont j'avais en 1973 suivi effaré heure par heure le coup d'état, rend quelqu'intérêt à mes journaux télévisés, et je suis particulièrement ravi d'être encore témoin de ce second acte d'une carrière aussi révoltante. En réalité, je suis convaincu que Pinochet n'est qu'une baudruche sans envergure qui doit sa carrière entièrement au Pentagone. Avant de venir en Europe, il avait essayé de venir à Paris, mais la France lui a refusé son visa. Il aurait donc dû se méfier, mais il comptait trop sur le Pentagone, pensant que les Américains ne toléreraient pas que Londres en vienne aux derniers outrages ! C'est raté, il aurait dû se cultiver pour savoir d'où vient le Travaillisme...

Jeudi, le 3 décembre 1998

Levy Strauss et le structuralisme ont-ils démoli bien plus de choses théoriques que l'on ne pense ? Je dis bien, démolies, liquidées et renvoyées au musée des oeuvres pensées ? C'est l'impression que j'ai aujourd'hui, sans qu'il y paraisse, alors que le structuralisme est lui-même fort mal en point dans le discours général, sauf l'espèce lacanienne, dont Levy Strauss disait qu'il n'en comprenait rien.

Cette impression provient de la lecture de son débat avec Sartre à propos de la raison analytique et de la raison dialectique. A l'époque de Sartre, on pensait Histoire + Dialectique. A savoir que l'humanité, dans la conception sartrienne-commune (je dis commune en supposant un effet d'idéologie qu'on peut difficilement nier dans les années 50-60) commence pour ainsi dire avec l'Histoire gréco-romaine et dialectique, étant entendu que la dialectique est une dialectique de la lutte de classe. Dans l'esprit de Sartre, les sociétés dites primitives ou sauvages sont tout au plus passibles d'une analyse qui les classeraient quelque part dans la proto-histoire du capitalisme. D'ailleurs, il n'y a pas que Sartre. A l'époque des journalistes et des humanistes comme Maxime Rodinson ou JF Revel, l'idée est courante que l'occident est la grande lessiveuse de l'humanité, le lieu où elle se réalise finalement quand-même rationnellement, c'est à dire dialectiquement. C'est ce que Derrida appellera plus tard, pas beaucoup plus tard d'ailleurs, l'ethnocentrisme.

Avec le structuralisme, les choses prennent une autre tournure. Sans oser s'attaquer à la dialectique dont il se dit redevable, Levy Strauss unifie le phénomène de la formation des sociétés, qu'elles soient sauvages, primitives ou «civilisées». Pour lui, la société occidentale peut s'analyser selon les mêmes critères que les autres, au point que l'ethnologue va jusqu'à affirmer que la théorie de Sartre peut passer pour un mythe identique à n'importe lequel de ceux qu'il analyse chez les Indiens d'Amérique ou chez les Eskimos.

Et c'est là que les choses deviennent intéressantes pour nous, car le procès de Derrida s'adresse autant à Levy Strauss, accusé de Rousseauisme débridé, qu'à Sartre, le militant de la lutte de classe.

Jeudi, le 24 Décembre 1998

D'un jeudi l'autre, entre-temps nous avons déménagé ! Quel douleur ! Mais aussi quel résultat ! La plus grande différence entre ces deux lieux de vie réside dans le calme du nouveau. Je dors tellement profondément que j'ai la tête toute cotonneuse le matin. Je vais peut-être à nouveau prolonger mes stations au lit, quoique mon corps ne l'entende plus tellement de cette oreille tant il manifeste de besoins douloureux dès le matin. Bof, ce qui est important c'est le changement que l'on va percevoir dans l'esprit, et, justement, j'ai l'impression qu'il se passe déjà quelque chose.

Voilà : ce matin j'ai eu, ou subi, cette curieuse volte de la conscience qui donne l'impression de la certitude théorique. Et, de manière très cartésienne, cette certitude porte sur la conscience elle-même. Evidemment, il n'est pas facile de cerner immédiatement une intuition par des mots, et sans doute encore moins de transcrire cette intuition, de l'écrire. Pourtant je vais essayer. Il y va de la relation entre théorie et conscience. Mon intuition me donne à «sentir», pour ainsi dire, une sorte d'homothétie entre la conscience et ses contenus théoriques eux-mêmes. Sur tous les plans : scientifiques, moraux et ontologiques. Autrement dit, et c'est de là qu'est parti l'intuition elle-même, il y a une qualité de la conscience qui structure toujours les matériaux de la mémoire et du langage, de telle sorte qu'ils peuvent jouer dans tous les sens et s'affiner seulement dans le sens de cette qualité. Cela peut dire cette simple évidence : la conscience a un contenu subjectif, à savoir : elle est le sujet. Retour à une idée depuis longtemps abandonnée d'une identité du sujet et de la conscience, sans doute mal conçue et déformée, car déterminée à partir des pouvoirs de la volonté et de la question de la liberté. Ce qu'on a ignoré ou ne pas voulu voir, c'est la pure subjectivité du regard, indépendamment de son insertion dans l'action et dans le langage. Descartes est sans doute le grand coupable dans l'affaire : il donne à la conscience une neutralité absolue et proprement épistémologique, il en fait un outil ou un milieu comme dira Hegel plus tard, c'est à dire un attribut universel d'un sujet particulier. On peut d'ailleurs se demander comment cet universel peut s'articuler sur le singulier tout aussi absolu et reconnu comme tel depuis les Scholastiques. Où trouver, cependant, de la singularité dans de l'opératoire ? Comment la conscience, regard sur «l'extérieur», simple photographie mouvante de ce qui nous entoure, peut-elle comporter de la singularité ? Comment ne pas ? Cela rejoint une fois de plus mon ancienne idée de l'héritage des perceptions, des perceptions «souveraines» c'est à dire formées par des individus souverains et en quelque sorte imposées à l'appareil physiologique lui-même de la collectivité historique : Adam a vu bleu, donc nous voyons bleu, alors qu'on aurait pu voir tout autre chose, sentir autre chose. Sacrée remise en question de la science elle-même, car que mesure-t-on alors ? De quelles taxinomies parle-t-on encore, sinon d'échelles empilées de décisions singulières : fou, et si toutes les sensations, y compris celles du plaisir et de la douleur n'étaient que des interprétations ? L'universel, alors, est tout autre chose qu'un simple milieu ou que ce vide galactique qui engoutit toute chose, tout objet et le soumet à des lois de vide. A suivre, sans doute.

Tout cela en même temps qu'une reprise de contact très brutale avec l'aperception sociologique de l'humain. Durkheim et le «fait social total» : le suicide comme expression «sociale» de l'évolution, ou comme symptôme de l'évolution de la société !

Mais cela peut ne pas s'opposer. Pourquoi la conscience individuelle ne serait-elle pas un donné tout aussi rédhibitoirement incontournable que le corps lui-même. La philosophie du sujet-objet fait perdre de vue l'objectivité de la conscience elle-même, comme entité aussi déterminée et aussi solidement pourvue d'attributs particuliers et généraux que les corps hylétiques. La conception de la conscience comme abstraction vide est en réalité un héritage onto-théologique, dans la mesure où l'âme est conçue comme un réceptacle vide, comme un topos déis, c'est à dire comme la chambre sacrée où la divinité pourrait siéger si elle le voulait. Le sociologique devra alors répondre à la question de savoir quel type de relation il peut y avoir entre des consciences si singulières pour qu'elles en viennent à se corréler à des actions communes, collectives ou tout ce qu'on voudra et comment cela est possible. Au demeurant, l'erreur de paralaxe qui détermine une conscience purement opérative ou instrumentale ne provient-elle pas tout simplement de la mesure ? Il est si facile de mesurer toute chose, exactement comme la sociologie qui repose toute entière sur la mesure ! Et alors on dirait que parce que la conscience n'est pas mesurable, elle est de l'ordre de l'infini ou de l'indéfini vide ou instrumental. Mais je crois que Hegel a très bien posé les termes du problème dans sa Préface à la Phénoménologie de l'Esprit : si la conscience n'est qu'un milieu neutre à travers lequel nous parvient l'absolu, ou un outil grâce auquel nous parvenons à le capturer, alors cet absolu ne peut plus être l'absolu parce que le milieu ou l'outil transforment cet absolu et il faudrait, au résultat, retrancher les transformations apportées par le milieu ou l'outil, et ainsi on se retrouverait devant le non-absolu du début ! Non, Hegel pressent que la conscience n'est pas neutre dans l'affaire, mais il se contente ensuite de la noyer dans la neutralité de la logique, tentant de compenser par le mouvement de la conscience, la dialectique, ce qu'elle perd en singularité réelle et non seulement logique.

Puissance : si la conscience est absolument singulière, comme un corps matériel, elle est d'une incroyable et incommensurable puissance, et cette puissance a toujours fait peur, y compris à Descartes. Elle pose en fait l'homme comme dieu, les hommes comme des dieux, car le champ de cette conscience est aussi vaste que l'univers : quel est secret de l'affaiblissement de la conscience ? Comment les hommes ont-ils procédé pour donner de ce champ universel une idée aussi ridicule, quelque chose comme un écran vide, passif ? Seules quelques grandes philosophies ipséistes comme celle de Fichte ou de Stirner ont flairé la position vraie de la conscience et aussi son pouvoir, celui de la continuation de la création. Rien de moins. Car la conscience, et je reviens ainsi au début de cette méditation, n'est pas pure réceptacle de la théorie, c'est à dire l'écran sur lequel se déroule ce qui passe devant, mais elle est la théorie elle-même, elle donne le mouvement à ce qui peut ainsi se dérouler et passer sous le régime du savoir, du connaître etc..Mieux, elle est ce mouvement. Le monde, la réalité, se soutiennent seulement par ce mouvement permanent des consciences.

Ici se rejoignent peut-être conscience et temporalité à la condition que l'on sache accepter l'équivalence du temps et de la temporalité. Husserl aussi a touché de ses neurones cette vérité que la réalité, l'histoire, le destin et l'éternité étaient le transcendantal, c'est à dire non pas de la matière formée par les facultés transcendantales, mais le transcendantal lui-même.

Idéalisme ? Quelle importance ! Une fois que l'on est sorti des schémas théologiques ou onto-théologiques, une fois qu'on a posé qu'il n'existe aucune autre puissance extérieure (aucun Malin Génie, aucun empire du Bien ou du Mal) les notions de nature-culture ou d'idéalisme-matérialisme perdent toute leur pertinence. Hylè-Morphè, voilà un doublet qui mérite que l'on s'y arrête. Nous y reviendrons.

Lundi, le 28 décembre 1998

Pourquoi je dis tout ça ? Rien de plus absurde à première vue que cette vieille antienne idéaliste : tout n'est qu'idée. Mais on ne s'est jamais avisé que le contraire aussi était absurde, qu'il était tout aussi ridicule de postuler une double substance Matière/Forme que de poser l'un ou l'autre isolément. Pourquoi ? Car pourquoi la matière pourrait-elle avoir des relations plus simples avec la forme que nous ? C'est à dire pourquoi irait-il de soi que la matière soit informée tout naturellement, alors que nous doutons jusqu'au bout de la matérialité ou de son contraire ? Si matière et forme allaient de soi, alors il me semble que notre conscience devrait aussi encaisser ce côté naturel et qu'elle ne se poserait aucune question sur sa propre relation avec la matière : puisque la conscience est le lieu même où s'exhibent les formes, et que le corps et très immédiatement la matière qui les sous-tend. Pourquoi est-ce justement en ce lieu-là que se posent les questions et se bousculent les doutes sur l'essence de ce qui est ?

En revanche, on a certainement déjà convenu que la réalité n'existait, en tant que telle, que dans des consciences. Ma conscience unifie cette réalité de manière absolue : rien de cette réalité ne déborde de ma conscience, car même ce que j'ignore perseptivement ou intellectivement appartient au continuum de ma conscience. La réalité explose dans la multiplicité des consciences qui la portent, qui l'unifient chacune dans une unité singulière, formant des unités multiples qui s'entrecroisent dans les représentations du langage et de l'action. Langage et action sont ce qui unifie les unités, langage et action forment l'Un des Uns et rien de déborde de ces unités et de cet Un-là. Rien ne peut déborder, que du bavardage sur une matière ou un esprit transcendant, c'est à dire une substance que l'on postule comme Autre, comme différence qui, en fait, n'est rien d'autre qu'une faculté de la conscience elle-même de concevoir des frontières à l'Un qu'elle forme en permanence.

On peut ici mesurer ce que représente le discours et l'action, de quelque espèce qu'ils soient. Discours et action paraissent dans l'unité des consciences et doivent se partager les places dans lesquelles ils apparaissent. Pour exister, il faut bien que la conscience de tous apparaissent l'une ou l'autre fois dans l'image globale : personne ne peut rester exclu de l'Un, sinon il s'effondrerait sur lui-même. Il faut donc gérer le théâtre de l'existence comme un lieu démocratique où chacun peut à un moment et en un temps donnés tracer pour les autres les limites infinies de son image conscienciale, superposer son image aux autres. La souveraineté n'est rien d'autre que la faculté de placer son image-conscience devant toutes les autres. On peut ainsi reconstruire tout un monde, si on a le temps, comme les Pharaons ou les grands bâtisseurs, qui ont préféré la matière apparemment palpable pour étaler leur image, leur représentation du présent. Lorsque nous nous promenons parmi les Pyramides, nous nous attardons dans la conscience des dynasties de pharaons, dans l'image qu'ils ont su imposer plus ou moins bien à toutes les autres consciences de leur époque, et même de la nôtre.

C'est aussi de l'éternité qu'il est question ici : non pas de celle de la représentation d'une conscience singulière par son talent ou sa puissance, mais celle de la faculté même de représenter, d'écrire le réel en continu dans la nuit de tout ce qui n'est pas la conscience. Ainsi, le politique n'est-il pas un passe-temps marginal, secondaire au regard des nécessités biologiques et économiques, mais central parce qu'il fournit l'accès aux places des images, il donne les règles de la préséance des réalités, selon la justice de leur entrecroisement, selon le rythme de leurs existences conjointes. La matière vivante n'existe pas en tant que support de réalités aléatoires, l'aléatoire est dans ce qui dessine cette vie à chaque instant de son apparition. Le politique a donc affaire au jeu des consciences et non pas à des oppositions de corps et d'âmes : un projet matériel ou intellectuel n'est jamais que le substrat d'une représentation que l'individu pourra ou non imposer au champ consciencial commun par le biais du politique.

La réalité chatoie donc de la multiplicité des reflets unaires, à condition que s'établisse le libre jeu des consciences : plus il y a de consciences singulières à briller, plus il y a de lumière dans l'univers : dès qu'un tyran s'empare du devant de la scène par la force, il tire un voile d'obscurité sur l'espace. Toutes les grandes tentatives despotiques se sont achevé par la stérilisation de la science parce que le discours singulier y tient une place totalitaire. Si un savant nazi n'avait pas eu la puissance de décider urbi et orbi que la bombe atomique n'est pas possible, Hitler aurait peut-être pu sauver son troisième Reich. Mais le pouvoir de décision exhorbitant de ses officiers du savoir l'a trahi. Or le possible vient précisément de la liberté des consciences elle-même, il n'est pas un aléas de la transcendance. C'est, entre autre, ce qu'enseigne la physique quantique.

Retour donc à Lévinas, car son idée à lui, sa représentation de la Vérité, a ceci d'irremplaçable qu'elle permet de distinguer le lieu où elle se joue, de comprendre à quel point la relation entre les consciences est primordiale dans ce dont elle est chargée, dans sa responsabilité réelle. Il est quand-même le premier philosophe à tout faire dépendre de cette relation, sans se payer de mots ou de mécanismes dialectiques ou autres. Si on reprend la dialectique du maître et de l'esclave, on saisit aussi ce principe du passage des images de conscience dans le réel selon une dynamique historique, mais on ne comprend pas que maître et esclave sont complices dès le début, qu'ils ne peuvent pas faire autrement que de se partager les rôles. La négativité absolue n'est rien d'autre que l'eclipse de l'autre, Lévinas dirait la disparition de son Visage. Car il y a un renversement un peu gênant chez lui, un renversement qui donne l'avantage à l'extériorité ontique de l'individu au titre de sa nature de créature : comme Berkley, Lévinas intègre la conscience singulière dans la Conscience divine comme partie. Pourquoi pas, mais il court ainsi le risque d'énerver le Moi, de lui enlever toute la puissance du désir de créer lui-même le tissu de son être, et ainsi l'événement lui-même de la création. La création ne peut pas provenir d'un processus ou d'un mécanisme, elle est à chaque fois neuve et totalement inédite, c'est à dire décret d'un jeu.

Dimanche, le 3 Janvier 1998

Leibniz, Plutarque, que de naïveté ! Ou bien, n'en est-ce pas, et leurs esbaudissements sur Dieu ne sont-ils que des comportements normaux autrement nommés de nos jours ? Quand -même ! A force de me balader dans les premiers siècles de notre ère, je suis pris d'un soupçon qui se renforce de jour en jour : le monotéisme est une invention grecque. Juifs et Chrétiens ont eu l'avantage d'une Ecriture ancienne nommant un dieu national, une sorte de modèle parfait d'un dieu unique, mais ce dieu était unique pour les tribus d'Israël, déplacement géographique de l'arithmétique du divin. En réalité, ce sont les philosophes et autres sophistes d'Athènes et d'Alexandrie qui ont parfait le modèle du dieu unique. Il n'y a qu'à lire les descriptions platoniciennes et périplatoniciennes pour y distinguer très clairement les fameux Pères de l'Eglise. Qu'ont apporté ces derniers ? J'aimerais bien connaître le récit de l'adresse que fît St Paul aux philosophes de l'Académie ainsi que les réactions des philosophes présents. Cela existe-t-il ailleurs que dans le rapport de Paul de Tarse lui-même ?

La philosophie n'est-elle qu'une théophilie ? Après la lecture de Berkley et la prise de conscience des conséquences qui découlent du système idéaliste par excellence, je me suis souvent dit que la métaphysique ne se tenait que par Dieu. La Métaphysique ! C'est à dire un discours qui se veut cohérent et qui se destine à la gestion du chaos de la réalité. Les Grecs n'avaient que ce mot à la bouche : le chaos, et toujours pour le débiner, sauf quelques présocratiques et Epicure lui-même dont on peut mesurer l'importance à ce seul titre. Mais la métaphysique n'est pas, et loin s'en faut, la sagesse ou ce que j'appelle la sagesse de l'amour, véritable traduction de philosophie. Levinas a fait la même traduction, j'ai découvert cela récemment, et cela me rapproche considérablement de sa pensée même si la théologie reste tellement prégnante dans ses écrits. Au fond, je me fous des origines théologiques des uns et des autres. Un certain passé marxiste, ou faussement marxiste, a toujours travaillé dans les amalgames de toute sorte : - tu as pensé cela ? - donc tu penses ceci -. Tu crois cela ? donc tu te plantes sur tout le reste.

Je ne pense pas que cela «marche» comme cela. Il faut, là aussi, admettre le chaos et sa fertilité éthique et gnoséologique.

Il y a dans ces questions tous les mystères de la soit-disante «entropie» et de son contraire. Question : pourquoi l'ordre est-il forcément la réponse au chaos ? Je travaille en ce moment sur la démocratie et ses difficultés. Celles-ci ne proviennent toutes que d'une seule cause ; la volonté farouche de tout ordonner à une ou à la logique. Nulle part on ne songe à y introduire l'aléatoire avec ses conséquences. Voilà pourquoi l'univers est un jeu, et que la vie humaine est un enfer où, comme des enfants qui ne savent pas encore marcher, les hommes perdent leurs forces à boiter dans une mauvaise position. Au fond, l'homme a beaucoup parlé de la liberté, mais il ne l'a jamais osé, trop dangereux.

Lundi, le 4 janvier 1998

Pour mon anniversaire, j'ai trouvé une belle citation de mon ami Plutarque (le serait-il s'il vivait aujourd'hui ? C'est à dire, existe-t-il quelque part un Plutarque ? Dites-le moi si vous en trouvez un...). La voici : « C'est se tromper que de croire qu'il en soit de la politique comme d'une guerre ou d'une expédition maritime, de croire que tout doive cesser quand le but est atteint. Les fonctions publiques ne sont pas une liturgie ayant une utilité déterminée ; il s'agit de la vie entière d'un homme pacifique, ami de la cité, ami de l'intérêt général, et organisé pour vivre tant qu'il le faudra dans l'exercice des charges civiques et de la société humaine». Le mot liturgie est en italique dans l'original. Ce Plutarque est d'une modernité totale; dans sa vie de Démétrios et Antoine, il raconte l'histoire des Spartiates qui obligeaient les hilotes (leurs esclaves) à se saoûler pour les montrer ensuite à leurs enfants afin qu'ils prennent conscience des ravages de la boisson. Et là, notre bon philosophe, qui vit en plein siècle des esclaves (le premier de notre ère), nous déclare que «bien que nous, nous considérions comme barbare et inhumain de contraindre d'autres hommes à boire....» : il avait déjà inventé les Droits de l'Homme. Et en ce qui concerne la liturgie, il sait de quoi il parle, puisqu'il était pendant la deuxième moitié de sa vie prêtre d'Apollon et gardien des temples de Delphes. Mais ce monsieur, car il en était un, s'occupait aussi de manière annexe au ramassage des ordures ménagères de sa petite ville de Chéronée...Quel homme !

Mercredi, le 13 janvier 1999

Il faut mettre les idées à l'épreuve de l'écriture. En France les voitures flambent dans les quartiers difficiles, le gouvernement s'émeut et les propos les plus imbéciles fleurissent dans les cercles de badauds qui se forment ici ou là.

En bref, la question c'est : mais pourquoi ?

L'occasion, hélas, de désigner les coupables de la manière souvent la plus fasciste et raciste qui soit : ce sont eux, les barbares bronzés, mais oui vous voyez bien, les statistiques font foi, il n'y a rien à faire avec eux, on peut leur proposer n'importe quoi, ils sont incorrigibles, et après c'est nous qu'on nous accuse de racisme, etc etc ...dehors les Maghrébins. Curieux comme ce mot est en train de prendre le pas sur toutes les autres désignations, les

Maghrébins !

Alors, soit. Tentons l'exercice qui consiste à vouloir comprendre le soit-disant incompréhensible.

Primo : un constat s'impose au primitif de toute cette histoire de vandalisme : pour aller de Sarcelles à Paris le billet de transport en commun coûte 47 francs ! Dans les provinces les prix sont plus abordables, mais il faut du liquide ! L'opinion réagit comme s'il suffisait que ces jeunes «acceptent» de payer, alors qu'ils n'ont, la plupart du temps, absolument aucun moyen de le faire. Alors me direz-vous qu'ils n'ont qu'à rester chez eux ? Me ferez-vous cette réponse débile qu'osaient à peine nous faire nos parents à des époques où les jeunes n'avaient presque jamais d'argent dans la poche ? Non, ce qu'en revanche je demande, c'est comment il se fait que les transports en commun ne soient pas encore gratuits, totalement gratuits, pour toute une série de catégories sociales ? Tant que l'on raisonnera en termes de rentabilité financière du service public, il ne faudra pas s'attendre à un miracle. Dans cette histoire il s'agit ici de l'aspect le plus simple : une dynamique de rebellion fondée sur un sentiment très clair d'injustice sociale. D'un côté les municipalités ne savent pas quoi inventer pour rendre les centre-ville attractifs et conviviaux, de l'autre on continue d'en exclure ceux à qui s'adresse tout cet affairement urbano-social. Contradiction.

Le deuxième aspect est plus vicieux, et il ne se sépare pas du premier : la société de consommation doit produire aussi les accélérateurs de destruction des biens consommables. Hannah Arendt écrit dans «Condition de l'homme Moderne» : - « Dans les conditions modernes, ce n'est pas la destruction qui cause la ruine, c'est la conservation, car la durabilité des objets conservés est en soi le plus grand obstacle au processus de remplacement dont l'accélération constante est tout ce qui reste de constant lorsqu'il a établi sa domination» -

Voilà la vérité ultime : nous produisons, dans les franges de la société, les destructeurs. C'est à dire nous plaçons des êtres humains dans des conditions qui les contraignent quasiment à remplir ce rôle. Alors finissons-en avec cette hypocrisie, ce n'est pas digne.

Jeudi, le 14 Janvier 1999

Qu'est-ce-que la vertu ?

C'est un mot démodé. Mais l'idée ? Pas le moins du monde si l'on en croit les affairements multiformes autour de la justice, de la corruption, des droits de l'homme etc...sans parler des militants de la gauche anti-finances et des justiciers du droit d'asile.

Et pourtant il vaut mieux ne pas prononcer le mot sous peine de passer pour au moins ringard. Il est donc à parier que le sens réel du mot est exactement ce qu'il faut retrancher à son histoire proprement dite, ou à le dégager de sa gangue historique et de son usage traditionnel. Il y a eu un abus de langage, dont l'auteur ne peut être que celui qui s'est toujours fait passer pour le gardien de ces vertus, l'Eglise et ses satellites. En «gardant» le catalogue des vertus, les religions ont fait travailler les mots dans leur sens contraire.

Samedi, le 16 janvier 1999

Mais encore, à propos de la vertu. Il n'y a pas trente-six vertus, il n'y en a qu'une. Mais comment la nommer ? Elle pourrait s'appeler Liberté, mais la sémantique nous interdit un usage aussi simple, car il est pratiquement impossible de dire sans paraître ridicule : - je suis libre -

Or c'est exactement cela qu'il faut dire : je suis libre, non pas libre des contingences extérieures à moi-même, ineptie qu'aucun philosophe n'a jamais pris en considération sérieusement, mais bien entendu libre de ma propre contingence. Seule cette liberté-là peut me laisser penser que je ne suis que la contingence extérieure d'autrui, et qu'à ce titre mon pouvoir sur lui est contingent et ne peut pas être essentiel : i.e. je n'ai pas à exercer de pouvoir sur autrui, d'aucune manière, même pas et surtout pas me faire servir de quelque manière que ce soit. C'est cela, ce n'est que cela qui ne colle pas dans le capitalisme : le fait qu'il implique la servitude, dure ou molle peu importe : il est d'un autre monde, proche de l'enfer, de laver le slip de mon voisin.

L'homme est un projet, une esquisse. Il est en projet. La relation de servitude est le produit d'une simple inattention ontologique, je dirais presque qu'elle fait partie de ce que Pascal entendait sous le terme de divertissement, et cela des deux côtés de la servitude.

La vertu est donc dans la volonté de l'essence en tant que liberté : cela ne peut que conclure de la manière la plus transparente possible à l'essence démocratique du politique, aucune autre forme n'étant en mesure de garantir une telle essence. Dans la démocratie il y a le plus d'espace possible pour le jeu, c'est à dire pour un «milieu» (environnement dirait-on aujourd'hui) où les hommes libres peuvent exercer leur essence, car c'est en démocratie que temps et espace sont distribués le plus efficacement possible pour briser tout empiètement et casser toute tentative de cultiver la servitude.

Jeudi, le 28 janvier 1999

S'agit-il d'une découverte théorique ? Ou bien d'une de ces portes ouvertes que je vais encore une fois enfoncer ?

Je ne sais. En tout cas, il me semble qu'il faille aujourd'hui commencer de penser la relation de classe - ou de maîtrise à la Hegel - à travers la question de la qualité de la vie. Non pas de pouvoir d'achat, mais de ce qu'on pourrait appeler «souveraineté sur la qualité» ou bien, autrement exprimé, contrainte à la merde. La puissance des multinationales ne s'explique que par la contrainte qui existe de consommer leurs produits. C'est ce qui explique la position perpétuellement excentrique des paysans dans le débat politique et économique, et aussi peut-être, le fait que les Romains n'attribuaient la noblesse qu'aux agriculteurs.

Des milliards d'être humains semblent aujourd'hui s'illusionner à ce point sur les marchandises que les capitalistes peuvent tracer des flux de ventes à long terme sans se tromper.

La marchandise est devenue, mais Marx n'avait pas dit autre chose, la médiation de la maîtrise, la mesure du degré d'asservissement.

Mercredi, le 17 février 1999

Il faut que je m'en prenne une fois de plus au pragmatisme. J'en ai assez d'entendre parler du pragmatisme de l'un ou de l'autre et en particulier de celui de Jospin. Qu'est-ce-que, une fois pour toute, le pragmatisme ?

Sans revenir aux éthymologies absconses, disons tout net qu'il s'agit d'une philosophie du compromis fondé sur un fatalisme métaphysique : dans tous les cas cette philosophie pose une impuissance ou une imperfection de la volonté humaine. Elle dit que les hommes proposent et qu'une puissance transcendante dispose, la morale de cette vision étant qu'on peut toujours modifier son action en fonction de l'apparition des exigences de cette transcendance. En politique cela signifie qu'on peut se permettre de reculer au nom de forces supérieures, même lorsqu'un recul est fatal pour les principes mêmes de l'action politique. Ainsi, ce n'est que lâcheté que d'ouvrir le service public au privé sous pretexte que le marché l'ordonne, car de quoi s'agit-il en dernier ressort, de ceci, écoutez-bien : la loi du marché c'est la loi de la tyrannie sous la forme marchande. Et cela signifie que le tyrannique fait son retour dans l'histoire sous la forme de la marchandise, et aussi que la volonté humaine, qui a depuis longtemps pris conscience de ce retour, démissionne en appelant cela pragmatisme.

Pourquoi le tyrannique ? Parce que les relations utilitaires de compétitivité et de productivité ne peuvent aboutir qu'à des relations de soumission entre les hommes.

Vendredi, le 2 Avril 1999, dit Vendredi Saint (!)

De février à Avril. Quel Bond ! Mais que de choses se sont bousculées dans ma tête, et quelle période explosive. Tellement explosive pour nous tous qu'elle s'est achevée la semaine dernière par cette nouvelle «guerre» dans les Balkans, au Kosovo. Comme si les préoccupations personnelles s'accélérant dans leur anarchie facticielle trouvaient toujours de nouvelles gommes pour effacer la panique d'être.

Alors voici : « Si tout d'abord la Philosophie n'est pas une activité inventée, un affairement purement parallèle (mitlaufende : marchant avec) à la vie autour de n'importe quelles «généralités» ou de l'établissement de n'importe quels principes, mais qu'elle soit, en tant que discernement questionnant, c'est à dire en tant que recherche, seulement la réalisation explicite originaire de la tendance explicative des mobilités fondamentales de la vie, dans lesquelles il y va, pour cette tendance, de soi-même et de son être - et si deuxièmement la Philosophie est disposée à mettre en lumière et à portée de main la vie facticielle dans sa possibilité ontologique décisive, c'est à dire si elle s'est décidée par elle-même et clairement, sans coup d'oeil oblique vers une exploitation des visions du monde, à prendre en charge, à partir d'elle-même et de ses possibilités facticielles, c'est à dire si la philosophie est fondamentalement athée, et en tient compte - alors elle a fait un choix décisif et posé comme objet la vie facticielle par rapport à sa facticité. Le comment de cette recherche est l'interprétation de ce sens de l'être dans ses structures catégoriales fondamentales : à savoir les guises en lesquelles la vie facticielle se temporalise, et en se temporalisant parle avec elle-même (katégorein).» Et ainsi de suite.

Ce texte de Heidegger est tiré de son plus génial opuscule intitulé Interprétations Phénoménologiques d'Aristote (traduction personnelle car celle dont on peut disposer, à savoir celle de J-F Courtine, Ed TER, contient une interprétation contre laquelle précisément se propose ce commentaire). A noter qu'il est tiré de la page 10 d'un ensemble de 40 pages et qu'il n'a toujours pas été question d'Aristote. Mais on s'en fout, car il s'agit pour le philosophe de poser d'abord, avant de s'en prendre à Aristote, les fondements de sa méthode, mais pas de n'importe quelle méthode, car il s'agirait ici en fait plutôt d'une anti-méthode où l'essentiel n'est pas d'établir un plan de vol catégorial ou logique, mais une carte des territoires que l'on se propose d'atteindre, étant entendu que ces territoires sont toujours déjà là, en-dessous des aîles de l'appareil de pensée.

En fait, la pensée est la vie facticielle qui se parle à elle-même, de sa facticité, ou plutôt, en se posant sa facticité comme objet, elle parle. Qu'est-ce-que, alors, la Parole ? Elle appartient en premier aux «mobilités» fondamentales de l'être-là facticiel, elle symphonise en quelque sorte le mouvement d'inquiétude de l'être conscient de sa déréliction originaire. Originaire est à entendre ici non pas dans un Temps absolu ou historique, mais dans une origine structurante de l'être-là. Ek-sister c'est déjà philosopher, au sens où toute parole qui dérive de cette ek-sistance, a pour thème conscient ou inconscient, cette position dérélictive de l'être exposé-ouvert au néant. A ce titre d'ailleurs, les fameuses «visions du monde» s'inscrivent quand-même dans la Parole comme dire dégradé du Dire ontologique, et c'est sans doute là une des portes camouflées de cette pensée dans lesquelles se sont engouffrés Levinas et quelques autres pour la contester.

En effet, erfinden, dans son sens simple, signifie inventer. Courtine dit «inventer de toutes pièces», Heidegger écrit «inventer». courtine ajoute donc une nuance : «de toutes pièces», c'est à dire introduit une discontinuité radicale entre l'inventeur et la réalité à laquelle il a affaire, «controuvé» est limitrophe de «créer». Où sont les « pièces» dont s'emparent les discours sur les «visions du monde» ? Bien sûr elles sont dans ce qui est, plus loin, considéré comme le contraire de «athée», c'est à dire les religions ou les onto-théologies dont Heidegger parlera abondamment par la suite. Remarquons tout de suite que c'est à l'intérieur de ces onto-théologies que Heidegger va remonter la piste vers un questionnement originaire de la vie facticielle. Déjà dans cet opuscule universitaire, c'est Aristote - et sa vision du monde - qui est visé comme fondement d'une recherche à propos des mobilités de la vie facticielle. Le côté «inventé» d'Aristote, c'est à dire en fait la véritable facticité de son déploiement discursif, est donc aussi bien le terrain du questionnement ontologique facticiel tel qu'il peut se dérouler dans le présent lui-même facticiel. Il n'y a donc pas d'invention «de toutes pièces» au sens où il existerait deux discours dont l'un prendrait en compte le véritable questionnement et l'autre non : c'est dans le cours même du questionnement ontologique que Aristote «invente» sa vision du monde. Et il en va de même pour tous les philosophes chez lesquelles Heidegger finit par discerner un questionnement ontologique, quand bien même ce questionnement ne ferait que dériver du texte, ou selon l'herméneutique propre à Heidegger. Il en va ainsi pour Kant qui a questionné l'être en posant la question des connaissances synthétiques à priori et de la «talité» (du Wassein) des étants.

Alors évidemment, l'expression dérangeante ici, c'est au début du texte considéré, le mot «mitlaufende», textuellement «qui marche avec». Là aussi, Courtine traduit à mon sens faussement, mais là c'est plus grave, car il dit «à emboîter le pas à la vie». «im Leben nur mitlaufende Beschäftigung» ne peut en aucun cas se traduire ainsi. Certes, l'affairement ne fait pas plus que «suivre» la vie, marcher avec, mais lui «emboîter le pas» reviendrait à admettre quelque chose comme une mimésis, une imitation qui ne serait rendue possible que par et dans la possibilité d'une extériorité suggérée par le mot «mit», avec. On pourrait aussi traduire par «va avec», dans le sens de ce qui va avec, en fait partie, lui appartient, mais