Jadis, alors que le fleuve Rhin, sauvage et large, non
encore endigué, charriait des flots impétueux entre les îles boisées ponctuant
tout son cours, les orpailleurs recherchaient patiemment sur ses rives les
pépites d'or mêlées à son sable.
L'un d'eux, Xavier, dit le Véri, pauvre d'entre les plus pauvres, avait
travaillé dur, toute sa vie durant, pour un riche seigneur de la noblesse
alsacienne. Sa femme et deux de ses trois enfants étaient morts de misère. Seul
le troisième, Ludi, qui s'était engagé jeune encore sur le navire d'un armateur
du Rhin, avait pu s'échapper de ce fief sans cœur.
La vieillesse étant venue pour le pauvre Véri, et son rendement aux champs s'en
étant ressenti, le seigneur le mit à la porte de sa cabane et le congédia avec
pour seul viatique, une besace, un pain bis et un bâton de merisier. Pour
subsister, le vieil homme décida donc d'orpailler sur les berges du Rhin, au
long de la Hardt. Il espérait du même coup revoir un jour son fils, marinier de
quelque bateau transitant sur le fleuve. Ainsi, chaque fois qu'un navire battant
pavillon de l'armateur, une étamine blanche avec un griffon d'or, passait entre
les îles, Véri cessait-il d'orpailler, espérant...
Las, jamais son fils ne revint. Les années passèrent, le Véri se voûtait
toujours davantage. Les paillettes d'or qu'il trouvait dans le sable blond
assuraient régulièrement sa maigre subsistance. Un jour de grande tempête, le
fleuve ayant jeté des masses de sable sur la berge, Véri s'en fut les racler
vers sa hutte, pour y rechercher des pépites. Il vit alors un banc de sandres se
rabattre vers la rive, et cela lui donna l'idée de jeter son filet pour pêcher
le poisson afin d'améliorer son ordinaire et peut-être même vendre une bonne
friture.
Ayant jeté le filet, il voulut le tirer hors des eaux vertes du Rhin. En vain.
Il eut beau tirer, s'escrimer, s'évertuer suant à grosses gouttes, il n'y
parvenait pas. Enfin, après maints efforts, le filet fut hâlé sur le sable. Le
vieux se réjouissait déjà , croyant avoir capturé pour le moins un brochet ou
bien quelque saumon. Alors, une petite voix tremblante s'éleva du filet :
- « Vieil homme, c'est une ondine que tu as capturée ! Le vent et le courant
m'ont jetée à la rive du fleuve, et je te supplie de me rendre ma liberté ! ».
Mais lui ne l'entendait pas de cette oreille.
- « Que nenni, lui dit-il ! Je suis seul et vieux, tu pourras m'aider Ã
orpailler, tu apprendras à tenir propre ma hutte, recoudre mes guenilles, faire
une soupe. »
L'ondine se mit à pleurer, à supplier, tant et si bien que le Véri, ému, résolut
de la libérer, car il avait bon cœur.
- « Je ne suis pas méchant homme. On m'a fait grand mal dans ma triste vie, mais
je ne veux en faire à personne. Si tu ne veux me suivre de bon gré, je te laisse
repartir. »
La petite demoiselle du fleuve eut un rire cristallin puis répondit :
« Véri, sois remercié. Tu ne te repentiras pas de ton acte de bonté envers moi !
»
Le vieillard ouvrit son filet, et l'ondine fit un grand saut vers l'eau profonde
où elle disparut. Le cœur gros, Véri s'apprêta à rentrer chez lui, et deux
grosses larmes tombèrent de ses yeux, dans le sable. Le lendemain, revenu au
même endroit pour orpailler, il trouva dans son tamis des masses de paillettes
d'or, en telle quantité qu'il n'en avait récolté d'habitude en dix jours. Aussi
put-il amener au revendeur de pépites, au bourg voisin, un petit sac de minerai
d'or bien rempli, et dont il tira un bon prix.
Sur le chemin du retour, fatigué, il se désolait à la pensée de devoir encore
préparer son repas ! Mais à peine la porte franchie, il vit sa cuisine éclairée,
réchauffée par un feu dans l'âtre, et sur la table fumait dans la soupière, une
soupe aux fèves et aux choux. Véri comprit qu'il devait tout cela à l'ondine. Il
s'en fut donc, après son repas, au bord du fleuve et cria :
« Merci, petite Ondine ! »
Plus tard, l'ondine vint revoir Véri, au bord du fleuve, pour lui annoncer une
merveilleuse nouvelle :
- « Cher vieil ami, lui dit-elle. J'ai soufflé à l'oreille de ton fils Ludi de
venir te retrouver, avec femme et enfant. Il est en route sur un bateau venant
de Rotterdam, et bientôt il sera dans tes bras. »
Le vieillard coula d'heureuses années auprès de la famille de son fils.
Désormais, dans la belle maisonnette qu'on lui avait construite à la place de sa
hutte, il eut toujours une soupe chaude d’assurée, et ses vêtements furent
toujours reprisés, jusqu’au soir où Saint Pierre vint lui faire signe, pour le
grand repos.