La Gorge-aux-loups est à une demi-lieue au sud de Ferrette.
Elle s’enfonce profondément dans la montagne, entre les rochers de l’Heidenflüe.
Il y a bien des siècles, un petit peuple de nains habitait là ils avaient élu
domicile dans d’innombrables petites chambres taillées à même le roc. Ils
vivaient par groupe de deux, homme et femme, dans une entente parfaite. Tous
leurs ustensiles familiers, en particulier leurs instruments de culture et de
jardinage, étaient d’argent brillant et joliment travaillé. Ces nains
jouissaient depuis un temps immémorial d’une éternelle jeunesse.
Tous ceux qui avaient réussi à les voir vantaient l’agrément de leur personne et
surtout l’éclat particulier de leurs yeux, luisants comme les étoiles. Ils
n’avaient jamais d’enfants. Il leur plaisait de sortir de leur solitude et de
fréquenter les humains du pays, dont leur jolie petite voix douce imitait le
langage. Au moment des foins et de la moisson, leur foule grouillante sortait
généralement des cavernes ils venaient avec leurs instruments aratoires,
s’alignaient avec les faucheurs et faisaient tomber dru le blé mûr sous les
coups de leurs faucilles. Dans les villages du pays, presque chaque ménage avait
son petit couple de nains qui prenait part à ses peines et à ses joies; quand
ils passaient le seuil de la maison, c’était toujours fête; ils ne se retiraient
pas sans laisser de beaux cadeaux à tous, jeunes ou vieux.
Les gens se montraient pleins de gratitude pour leurs petits bienfaiteurs. Les
jours de fêtes patronales ou de festins de noces ils leur réservaient les
premières places, leur servaient les meilleurs morceaux et le vin le plus doux
du Cellier. Mais il y avait une chose qui leur déplaisait chez ces petits nains;
c'est qu'ils portaient de très longs vêtements qui tombaient jusqu'à terre et
cachaient toujours leurs pieds. Quelques jeunes filles ne résistèrent pas à la
tentation de savoir comment ces pieds étaient faits. Un jour, elle montèrent,
avant le lever du soleil, vers la Gorge-aux-loups; il y avait, à l'entrée, une
large plate-forme rocheuse; elles répandirent là du sable fin.
Quand les nains, pensaient-elles, iront faire leur promenade matinale, il faudra
bien que leurs pieds laissent des traces sur le sable; nous finirons bien par
savoir".
Et elles se cachèrent dans les taillis pour les observer. Aussitôt que le soleil
envoya ses premiers rayons chauds sur les rochers à l'entrée de la Gorge, les
petits bons hommes et les petites bonnes femmes du monde souterrain, deux par
deux, sortirent en se trémoussant et passèrent, selon leur coutume, sur la
plate-forme rocheuse pour aller au bois. Alors les jeunes filles découvrirent
qu'ils avaient laissé sur le sable des traces de pieds de chèvres. Cela les fit
rire si fort que les nains les entendirent; en se retournant ils comprirent la
trahison et rentrèrent tout attristés au fond de la Gorge. Depuis ce jour-là ils
ne se sont plus jamais montrés.