Chapitre I
Les fiers soldats de la Lorraine, Guirbaden, aire des vautours, dans leur
orgueil et dans leur haine en grand nombre assiégent les tours. Et toi vaillante
forteresse, un petit amas de guerriers, te défends, malgré la détresse,
méprisant craintes et dangers.
Ce que la force n’a pu faire, un serviteur de la maison l’accomplit, le vil
mercenaire, par la nocturne trahison. Aux Lorrains dans les bois il montre un
sentier de tous ignoré, au bout du lequel leur pied rencontre un objet à leur
yeux caché. C’est là , la porte souterraine, par laquelle ils vont tous entrer.
Chacun d’eux retient son haleine et dans l’ombre se laisse guider.
Et les vents de la nuit gémissent dans le feuillage des tilleuls, le longs des
grands remparts se glissent quelque gardiens qui veuillent seuls. Ils sont là ,
plein de confiance, ces guerriers, quoique peu nombreux. L’abri des murs et la
vaillance au besoin, combattront pour eux. Aucun ne sait, hélas ! qu’un traître,
qu’un homme infâme et criminel, pratiquant du sang de son maître, livre la porte
du Castel.
Comme un torrent avec furie, s’élance du haut d’un rocher, des Lorrains la
troupe ennemie, se précipite pour tuer. Fier vautour, aiguise la serre. Bientôt
tu ne combattras plus. L’entends-tu, ce vieux cri de guerre : « Lorraine !
malheur aux vaincus ! »
Ah ! quel carnage !… La défaite de la trop faible garnison est, hélas ! horrible
et complète, grâce à l’odieuse trahison ! Le vainqueur n’épargne la vie d’aucun
des vaillants défenseurs. La triste et livide incendie dans la nuit répand ses
lueurs ! Le chef vainqueur cherche le traître pour lui payer le prix du sang.
Mais on ne le voit plus paraître, les morts le comptent dans leur rang.
L’infâme est puni de ses crimes, il est tombé dans l’action, couvert des coups
de ses victimes, et de leur malédiction.
Chapitre II
Il est minuit… Le superbe manoir n’existe plus. Le voyageur peut voir les vieux
créneaux enlacés par le lierre, les anciens murs crouler pierre par pierre.
Troublant la nuit de sa sinistre voix, l’oiseau nocturne établit son repaire où
les seigneurs demeuraient autrefois. Il est minuit!... Quel est ce léger bruit?
Cette clarté qui dans l'ombre reluit?
Le vieux castel (serait-ce donc un rêve?) De bas en haut lentement se relève
Par le travail de pâles revenants, et lentement le bâtiment s'achève aux yeux
surpris des voyageurs tremblants.
Les voyez-vous monter (tant le château, ces vieux guerriers sortis de leur
tombeau, comme jadis, couverts de leur armure! dans une salle à la noire tenture
Ils entrent tous, leur épée à la main ! La voyez-vous, la sinistre figure, la
noble dame au seigneur châtelain? Les traits empreints d'une sombre fureur, le
front couvert d'une mate pâleur, elle prend place au milieu d’une table où l'on
peut voir ( aspect épouvantable !) Un crucifix que la rouille a rongé, Un glaive
immense, au tranchant redoutable Un crâne ouvert et tout ensanglanté.
La trahison va recevoir son prix! Ces vieux guerriers, les voilà réunis, pour le
juger, le serviteur infâme Malheur! malheur! à son corps! A son âme ! Que dans
la tombe il ne repose pas!
Que sur son front on lise en traits de flamme, comme un stigmate: « Émule de
Judas! »
Mais le voilà , pâle, abattu, tremblant, enveloppé dans un linceul sanglant,
tenant la clef, l'instrument de son crime ! L'un des guerriers sortis du sombre
abîme prend la parole. On n'entend qu'un son sourd, pendant qu'on voit,
misérable victime! le serviteur se traîner d'un pas lourd.
Et les remords se peignent dans ses yeux. Le juge alors, d'un geste furieux
lance vers loi, signe de sa colère, un bâton qui se brise sur la terre en mille
éclats, avec un affreux bruit.
Chaque guerrier d'une voix de tonnerre crie: « A jamais le traître soit maudit!
»
En même temps le voyageur entend Le glas sonné des mains d'un revenant avec les
cris des hiboux et des raines…
Mais le soleil des montagnes lointaines envoie alors un rayon éclatant, Et tout
à coup spectres, images vaines ont disparu devant le jour brillant.
Plus rien !...Les morts on repris leur repos, ils dorment tous au fond de leurs
tombeaux.
Jusqu'à ce que la nuit de ses ténèbres recouvre encor ces ruines célèbres.
Le forestier, rêvant vers le matin, en songe entend mourir les sons funèbres du
glas qui tinte encore dans le lointain.
D'après Frédéric Otte.