Vous êtes ici : Accueil - Accueil Légendes  -  La légende  du fiancée disparu

Au début du XIXème siècle se dressait encore sur la place où se trouvait autrefois la maison des lépreux de Mulhouse (Gutleuthaus) (à peu près à l'emplacement de l'actuel Musée de l'Impression) une chapelle dédiée à Sainte Catherine. Le chœur a été détruit en 1812, et le reste en 1826.
Il y a longtemps de cela, un jeune couple qui avait décidé de se marier, a gravi les marches de la chapelle afin de faire sceller leur union par le prêtre. Mais au grand effroi de toutes les personnes présentes, au moment de franchir le seuil du petit sanctuaire, le fiancé avait disparu, comme par enchantement, alors que quelques secondes auparavant il se tenait à côté de l'élue de son cœur. Elle le chercha partout, l'appela par son nom, puis terrassée par l'émotion et le désarroi, elle tomba évanouie sur le sol de l'édifice. Tout ce qu'il était humainement possible de faire a été mis en action, la chapelle a été fouillée de fond en comble, les voisins ont été interrogés, la moindre ruelle et le moindre recoin de la petite cité ont été passés au peigne fin. Les environs immédiats de Mulhouse ont été explorés et les parents établis dans d'autres communes ont été sollicités. Mais toutes les recherches restèrent bredouilles. Ni la fiancée brisée par le chagrin, ni les proches ne revirent le jeune homme de leur vivant, et cette disparition inexpliquée resta un mystère transmis d'une génération à l'autre.
Cent ans plus tard, un jeune homme rentrant de voyage, habillé d'un costume de fête, mais qui depuis longtemps n'était plus porté, pénétra dans Mulhouse par la porte de Bâle (Baseltor). Ce qui surprit le garde de faction, c'est que les habits du jeune homme étaient entièrement couverts de poussière, alors qu'il avait plu sans arrêt depuis plusieurs jours. En plus, son parler ressemblait à celui de Mulhouse, mais il utilisait des tournures et des expressions qui n'avaient plus cours depuis longtemps. Intrigué par le comportement du visiteur et par ses questions auxquelles il ne comprenait rien, le garde l'amena à l'hôtel de ville (Rathaus), situé non loin de la porte de Bâle.
Arrivé devant les représentants de l'autorité municipale, le jeune homme déclina son nom, qui appartenait à une famille mulhousienne connue, mais dont les derniers membres étaient morts depuis longtemps ; et il demanda ce qu'il était advenu de sa fiancée et de ses parents. Personne ne fut en mesure de lui donner une réponse, quand soudain un vieil homme se souvint que, dans sa jeunesse on lui avait parlé d'une affaire étrange, concernant un fiancé disparu. Cela s'était déroulé à l'époque où son père allait à l'école.
Le fiancé habillé à la mode médiévale, reconnut que le jour de son mariage, alors qu'il entrait dans la chapelle pour se marier, une pensée s'était imposée à lui : «à quoi ressemblera Mulhouse dans cent ans, et qui le vivra ? » A peine avait-il formulé dans son for intérieur cette pensée qu'il perdit conscience, et il ne sait ce qui s'est passé ensuite.
Les personnes présentes furent bien étonnées de ce récit, et elles ressentirent beaucoup de peine et de pitié pour ce pauvre jeune homme qui venait de vivre une aventure hors normes, et qui se retrouvait dans une totale solitude.
Il demanda à voir la tombe de sa fiancée, on l'accompagna au cimetière, et après de longues recherches la tombe de sa fiancée fut découverte. Une croix en mauvais état, usée par les intempéries, se dressait sur la sépulture abandonnée. Il se jeta sur le gazon et devant ses accompagnateurs qui n'en croyaient pas leurs yeux, tomba en poussière.
(Cette légende a été notée par Auguste STOEBER, sur la base d'une tradition orale. Il l'a publiée sous le titre "Der verlorne Bräutigam", dans "Die Sagen des Elsasses", 1858, Sankt Gallen, S. 21-23)Ce récit étrange a de nombreuses variantes dans toute l'Europe. Soit c'est un homme qui est «ravi» hors de l'espace-temps habituel, soit c'est une femme. Les raisons de cette sortie du temps ordinaire peuvent être multiples :
- cela peut être un moine qui entre en extase en écoutant le chant d'un oiseau, et qui quand il retourne à son monastère, ne reconnaît plus personne, car cent années et plus se sont écoulées, alors qu'il avait l'impression de n'avoir passé que quelques instants dans cet état supra normal,
- cela peut être un homme ou une femme qui a suivi un nain, ou un gnome ou un elfe dans son monde à lui qui se trouve sous la surface de la terre, et dans l'Autre Monde le temps n'a pas la même épaisseur, un jour peut représenter un siècle de la société humaine, et malheur à celui qui revient dans le monde dont il est issu ; il risque, au contact de la terre, de vieillir en quelques secondes et de tomber en poussière, c'est pour cela que le départ du monde merveilleux est presque toujours assorti de divers interdits, par exemple celui de descendre de cheval avant un signe précis, ou de sortir de la barque si l'autre monde est une île,
- quand une fée, une nixe, voire une sirène entraîne par son pouvoir de séduction un homme dans son monde à elle, il connaît la félicité, mais au bout d'un certain laps de temps il est atteint de ce mal mystérieux qui s'appelle la nostalgie, 's Heimweh, et il souhaite revoir ceux qu'il a quittés, mais à ses risques et périls...
Dans l'Autre Monde, celui de la féerie, le vieillissement n'existe pas, ceux qui y habitent restent éternellement jeunes, ainsi que leurs invités, sauf s'ils décident de retourner dans leur monde. Mais ce monde extra-ordinaire est aussi celui des morts, dont on ne revient pas, ou rarement, indemne.
Dans le cas du jeune homme de Mulhouse, c'est la force de la pensée qui l'a arraché au monde ordinaire des humains, pour le projeter dans un espace-temps autre, où il y a apparemment beaucoup de poussière, mais dont il n'a gardé aucun souvenir. Son retour dans le monde habituel se passe de bien triste façon, car le temps écoulé le rattrape brutalement, le réduisant à néant en quelques secondes. Sa curiosité est bien mal récompensée.

Gérard LESER