Rascal & Joos : Le voyage d'Oregon (Pastel)
Ecole des loisirs, Pastel
Album
34 pages
Le voyage de retour d’un ours de cirque dans son Oregon natal en compagnie du clown qui lui avait fait cette promesse et le réapprentissage de la vie sauvage.
Identité
Voyage
Amitié
Quête accomplie
Ce récit met en scène deux personnages de cirque : un ours et un clown qui effectuent un long périple où se succèdent les vues d'une Amérique mythique, un long voyage sans retour (deux aller simples, sans bagages et sans clés) qui s'achève sur un nez de clown rouge comme un lumignon de renne, oublié dans la neige, rond comme un point final. Les personnages ne sont pas identifiés tout de suite, ce n'est qu'au fur et à mesure de l'histoire qu'on apprend qu'Oregon est un ours et Duke, un nain. Le narrateur, en l'occurrence le clown, s'est promis de ramener l'ours dans son pays d'origine. L'enjeu apparent, " ramener Oregon en Oregon " n'est qu'un prétexte. A travers ce voyage, c'est bien d'une quête personnelle dont il s 'agit.
Le récit est construit
en 5 parties ou strophes qui rythment l'histoire, des rejets et de multiples
enjambements, un " petit quatrain champêtre " au milieu du texte.
Ce choix d'écriture fait écho au poème de Rimbaud, "Sensation",
placé en exergue. Le voyage conduit des espaces clos du cirque (chapiteau,
cage) aux grands espaces de liberté des Rocheuses et des forêts,
du sombre vers la lumière, de l'artificiel (le cirque) vers l'authentique
(la nature).
Le texte de Rascal fonctionne comme une grande métaphore, joue sur le
double sens du voyage : le voyage de l'ours Oregon pour retrouver son pays d'origine
est l'allégorie du cheminement du nain-clown Duke pour se (re)trouver,
s'accepter, s'assumer : être soi, devenir l'homme dont il rêvait
quand il était enfant... J'ai tenu ma promesse et ne plus être
ce personnage artificiel, dérisoire... mes pitreries, mon numéro.
De nombreuses analogies jalonnent le texte, même si la métaphore
n'est pas toujours limpide, elle permet d'inférer les éléments
de référence... Bien des kilomètres plus tard, je perdais
mon trac et retrouvais l'enfance. Qui sait ? J'y rencontrerais peut-être
Blanche-Neige... La litanie des substitutions métaphoriques montre combien
Rascal suggère les faits plus qu'il ne les décrit. Il laisse des
blancs tout au long du texte, des espaces où les drames sont à
peine évoqués... Moi qui enfant n'avais jamais eu d'ours en peluche...
Le contexte du cirque, le dérisoire du personnage de Duke, les allusions
permanentes à l'enfance et le recours à des jeux visuels convoquent
nos images intérieures, gomment les faits et accentuent les sensations.
L'évocation de Van Gogh, explicite dans le texte et l'illustration, pousse
le lecteur à relever dans le lexique les nombreuses références
chromatiques : le rouge du rideau derrière lequel Duke se " blottit
", couleur du sang, véhicule de la vie, couleur du drame et de la
mort aussi (sang répandu dans les crimes ou les guerres) ; puis le noir...
la nuit noire du départ, le ciel de suie de Pittsburgh, symbole du malheur,
de sa détresse, de son angoisse, de son inconscient ; le jaune des forêts,
celles aux arbres gorgées de miel, des blés des tableaux de Van
Gogh, symbole de chaleur, de lumière, d'opulence ; enfin, le blanc du
"premier matin", symbole de pureté, virginité, espoir,
passage de l'ancienne à la nouvelle vie... neige sur les Rocheuses, Blanche-Neige.
Enfin, le choix d'écriture est renforcé par une accumulation d'expression; stéréotypées, utilisées à double sens... Un dernier tour de piste... pour la dernière ligne droite... Tandis que leur valeur de lieux communs renvoie au propos, leur sens littéral est directement lié aux thèmes évoqués en contexte. Cette profusion de platitudes donne le sentiment d'une écriture banale, banalité seulement apparente car l'auteur piège son lecteur en usant de "remotivations sémantiques " qui détournent ces expressions toutes faites . " De la porte à côté " devient... à côté de la porte ," les vaches regardent défiler les trains " devient... regardant défiler les vaches ou encore " les cheveux au vent " devient... les cheveux rouges au vent.
L'auteur met en scène
un personnage à la psychologie fragile qui, sans la présence de
l'ours, alibi et soutien, n'aurait pu parvenir à retrouver... le cœur
léger et la tête libre.
Dès le début de l'histoire, Duke répond à une injonction
que l'ours lui adresserait personnellement : le ramener dans ses montagnes et
lui rendre sa liberté... Un soir Oregon m'a parlé. "Conduis-moi
jusqu'à la grande forêt, Duke." Mais l'ours n'est qu'un prétexte,
il peut être vu comme le symbole de l'inconscient de Duke. L'équivoque
du pronom [il] dans telle qu'il l'avait rêvée qui désigne
à la fois l'ours et le clown car il fait suite au [je] de Quand j'ai
rouvert les yeux. laisse à penser qu'il n'y a qu'un seul personnage :
Duke et sa voix intérieure. L'ours serait le jouet qui rassure, tendre
confident de l'enfance... Blotti derrière le rideau rouge, je perdais
mon trac et retrouvais l'enfance.
Le clown est porteur et révélateur des faiblesses humaines : ses
maladresses, ses défauts font rire ; caché derrière son
masque, il ne livre pas sa véritable personnalité. Le clown est
aussi le narrateur. Il s'adresse directement au lecteur. L'histoire est présentée
de son point de vue. Des traces d'un débat intérieur apparaissent
: Qui sait, peut-être... j'y rencontrerais (emploi du conditionnel).
Le thème principal est soutenu par trois thèmes secondaires : le voyage, l'Amérique et des références culturelles.
1 - Le voyage
Pour se réaliser, Duke a besoin de vivre réellement une traversée,
celle des Etats-Unis, qui, à la fois, symbolise et concrétise
sa quête. Le voyage se déroule de l'Est à l'Ouest des Etats-Unis,
entre deux lieux de nature différente : le point de départ (le
cirque) est un lieu clos, intemporel et pourrait être le symbole de l'enfermement
de Duke ; l'arrivée dans les grands espaces (montagnes, forêts)
symbolise l'accès à la liberté, la possibilité de
s'accepter.
Rascal lui fait traverser... le plus grand pays du monde dans le même
sens que les pionniers qui conquirent l'Ouest Américain, mais aussi,
dans les traces de Kerouac " sur la route " de la Beat génération.
Une seule étape suffit, de Pittsburgh à Chicago pour laisser derrière
lui... Star Circus, rideau rouge , roulotte et ciel de suie. Comme pour Kerouac,
le véritable voyage commence, en stop, à Chicago, au seuil des
grands espaces. Là, au milieu du voyage, au milieu du récit, on
révèle au lecteur que Duke est nain. C'est un voyage sans retour,
sans clé et sans argent.
2- L'Amérique :
Outre les noms des personnages et les situations géographiques précises,
permettant de reconstituer l'itinéraire de Duke et Oregon, Rascal utilise
un certain nombre de clichés relatifs à l'Amérique. Les
rencontres renvoient aux minorités, aux marginalités, aux rêves
déçus... Spike, voyageur de commerce, starlette de supermarché,
chef indien déplumé, Cheval de Fer, carcasse d'une Chevrolet aident
Duke à comprendre qu'il n'est pas seul sur la touche, parmi les loosers,
victime du rêve américain avec son cortège de publicités,
de slogans, d'illusions à bon marché.
3- Des références culturelles :
La plus explicite, c'est la peinture avec Van Gogh : Les cheveux rouges au vent,
j'ai traversé des tableaux de Van Gogh... ramènent à la
vie tragique et tourmentée du peintre aux cheveux roux, incompris de
son vivant, peintre présent à la fois dans le texte et dans l'illustration.
La plus permanente, c'est la poésie avec Rimbaud. Sensation, mis en exergue sur la page de garde, évoque avec fraîcheur, l'aspiration à d'autres horizons, le retour sur soi, le désir de liberté et d'absolu. Le texte évoque, bien que de façon allégorique, les aspirations du narrateur, son désir de partir et de tout quitter définitivement... Sans bagages et sans clés et le petit quatrain :
On cheminait sous la grêle
On festoyait dans les maïs
On somnolait dans l'herbe tiède
On rêvait sous les étoiles.
renvoie au poème Ma Bohème
: Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées...
J'allais sous le ciel... Mes étoiles au ciel... Mon auberge était
à la Grande-Ourse...
Je partirai, à la fin chez Rascal, fait écho au j'irai du début
de Sensation.
La plus martelante, c'est le roman noir. Le texte démarre comme chez Léo Malet lorsqu'il met en scène Nestor Burma. Emprunts au polar américain, aux personnages ou aux situations rendus célèbres par les " road movies " se succèdent. Le roman américain dans sa forme de road novel est omniprésent. L'œuvre de Kerouac, et, par conséquent, la Beat Génération, résonne dans ces errances ponctuées de hasard, de rencontres, paumés en quête d'eux-mêmes, voyage sans retour, sans clé et sans argent.
... De loin, au fond, en douce,
on ne peut s'empêcher d'entendre Duke Ellington et d'apercevoir Spike
Lee ...
les questionnaires ( travail de Samuel) |
Séquences proposées par M STOECKLE prof IUFM d'Alsace |