Symptosis :
– Pour écrire ce livre vous avez effectué trois voyages en Afrique de
l'ouest et passé deux semaines en mer sur un cargo. Quel déploiement de
moyens !
Denis
Wernert :
– Je ne fais pas partie de ces auteurs qui écrivent à la sauvette sans
prendre la peine d'approfondir leur sujet. Je m'immerge toujours dans les
lieux qui servent de cadre à mes récits. Je fais corps avec eux pour mieux
les appréhender et les décrire; pour mieux décrire les impressions qu'ils
suscitent en moi et que je souhaite partager avec mes lecteurs. En ce qui
concerne ce roman, je ne sais pas si j'ai effectué ces voyages pour écrire
ce livre ou si j'ai écrit ce livre pour rendre compte de ces voyages…
Eternelle histoire de la poule et de l'œuf ! L'écriture fait tellement
partie de ma vie que les deux se déterminent mutuellement. A la vérité,
j'ai tout d'abord porté en moi un projet de séjour en Afrique, inspiré en
cela par un projet comparable réalisé par mon meilleur ami, quelque temps
auparavant. A la suite de multiples péripéties mon projet s'est finalement
scindé en trois volets et échelonné sur les années 2006, 2007 et 2008.
Toutefois, le déclic qui a déclenché le début de l'écriture de ce livre ne
s'est produit qu'en 2007, pour être précis : le 7 janvier 2007 à 7 h 07.
Dès lors je savais que seule la mort m'aurait empêché d'aller au bout de
l'écriture de ce livre.
Quel est votre plus grand souvenir africain ?
Denis Wernert :
– Je ne sais quel est le plus grand, mais celui qui m'a donné la plus
grande joie, c'est d'avoir mis en relation mes différents amis d'Afrique :
au Sénégal, au Maroc, en Côte d'Ivoire, au Bénin, au Cameroun, par delà
les nationalités, les religions, les appartenances sociales. Sous mon
égide ils ont tissé entre eux des liens d'amitié sincère. Ces relations
préfigurent selon moi l'avenir qu'il faut souhaiter au continent africain.
C'est en s'unissant, non en se livrant de stériles luttes tribales, que
les Africains assureront le développement de leur continent. Celui-ci
renferme beaucoup de richesses naturelles et spirituelles, mais elles sont
insuffisamment valorisées vis-à-vis du reste du monde en raison de
divisions intestines. Les différences sont un atout; les divisions sont un
fléau. Cela est vrai à l'échelle de l'humanité tout entière.
– A vos lecteurs européens s'ajoutent à présent des lecteurs
d'Afrique. Sont-ils différents ?
– Totalement différents. Mes lecteurs européens cherchent dans le livre
une histoire qui leur fera passer un moment agréable. Ils s'instruisent en
parcourant le cadre où se déroule l'histoire, et ils rêvent en découvrant
l'histoire elle-même. Pour mes lecteurs africains, au contraire, le livre
est un être vivant. Lire un livre est une façon de rencontrer des gens, de
se faire un ami ou un ennemi de tel ou tel personnage. Lorsque, de
surcroît, ils peuvent rencontrer l'auteur du livre, ils ressentent une
grande joie et une grande fierté. On retrouve là des traits de caractère
typiquement et remarquablement africains : une sensibilité profonde, une
perception spirituelle des êtres et des choses, une ouverture spontanée
aux autres : autant de valeurs que nous avons souvent perdues en Europe.
Ce livre est aussi une façon pour moi d'honorer l'Afrique, les Africains,
et de remercier mes hôtes qui, malgré leur pauvreté matérielle pour
certains, m'ont reçu parmi eux avec amitié, disponibilité, dignité.
– Les prénoms de vos héros sont-ils ceux de personnes existantes ?
– En effet, certains prénoms de mes personnages sont ceux – ou inspirés de
ceux – de mes meilleurs amis. Mais ce n'est pas tout. Vous aurez remarqué
que, mis à part dans la dédicace, aucune mention de remerciement ne figure
dans aucun de mes livres. Je n'aime pas remercier de façon académique. En
revanche, je remercie mes amis tout au long des pages, à mots couverts que
seuls les intéressés peuvent saisir. A l'instar des sculpteurs des
cathédrales qui prêtaient à leurs statues les traits de tel ou tel
personnage vivant, je glisse dans mes textes des hommages discrets à tel
ou tel de mes amis. Mon écriture est la chose la plus précieuse, la plus
pérenne que je puisse offrir à ceux que j'aime. Je leur donne ainsi le
meilleur de moi-même. Je pense que les cadeaux ont toujours plus de valeur
lorsqu'ils sont faits dans la discrétion.
– Votre roman est émaillé de nombreuses poésies et même de slams.
Pourquoi ce mélange des genres ?
– Tout d'abord je pense que la poésie est partout. Elle a parfaitement sa
place dans un roman, tout comme la musique a naturellement sa place dans
le texte d'une opérette, d'une comédie musicale ou d'une pièce de théâtre.
La poésie, c'est le regard que le poète pose sur les choses; puis les mots
que ce regard fait naître sous la plume… Quels que soient ces mots !
Les vers, les pieds, les figures de style, s'ils sont agréables à l'oreille,
ne sont que secondaires dans le processus poétique. Ils ne doivent être
que des instruments au service du poète, non des carcans incontournables.
Ainsi le slam, trop souvent méprisé par des censeurs rétrogrades, est loin
d'être un art mineur. C'est de la poésie à part entière où le rythme tient
une place dominante, ce rythme qui est d'ailleurs, partie prenante de
l'Afrique ! Car ce n'est pas un hasard si, dans ce livre, j'ai fait se
rencontrer un slameur européen et un griot africain ! Comme la musique, la
poésie est un langage universel. Elle peut réunir les peuples du monde
entier par delà leurs différences, en se nourrissant de leurs différences
!
|