FANAL / Art Concret / Art Construit / 30
ans d’atelier / 20 ans d’éditions / 1998
L'atelier FANAL à Bâle, au bord du
Rhin, dans une vieille maison aux volumes généreux et aux poutres centenaires, est
un lieu bien particulier et certainement unique. Tous les artistes qui ont été invités et accueillis un moment
gardent le souvenir d'une expérience rare. Car l'originalité de FANAL repose sur la réunion de personnalités multiples et complémentaires, artistes, artisans, pédagogues, amateurs, tous réunis par une passion
commune, enrichis par des rencontres qui en de nombreuses années d'expériences partagées, ont nourri cette
écoute
des autres faite d'infinie patience, ce respect du temps propre à la maturation d'un
projet, à
ses errements comme à ses certitudes soudaines. L'équipe de FANAL offre depuis vingt ans aux artistes la possibilité de réaliser des éditions dans des
conditions sans pareil.
Dans l'atelier, la naissance de l'œuvre est partagée, fruit d'un
dialogue fécond entre la pensée de l'artiste et le souci de perfection de l'artisan, elle se fait synthèse de l'intuition du
créateur
et des contingences d'un médium donnant aux éditions le caractère véritable d'oeuvres
originales. Pour cet Art Construit où la géométrie impose sa rigueur, l'accident et sa beauté toute romantique sont évidemment exclus. Si la sérigraphie est une technique en adéquation avec cet univers de lignes,
d'angles droits et de vibrations tendues, à l'inverse, la gravure (ici
l'aquatinte) n'avait jamais été mise
au service de cet art. En maîtrisant cette technique qui concilie la respiration fragile du papier et la force de l'encre estampée, l'équipe de FANAL a contribué à
enrichir la gravure d'une expression nouvelle.
Quant à la sérigraphie si bien adaptée au travail des aplats
de couleur réguliers et impersonnels, son utilisation pour créer des multiples
dans le domaine de l'Art Construit est
demeurée à ce jour très modeste.
Pourtant, quelques artistes avaient compris dès les années soixante, que
cette technique pourrait leur permettre d'atteindre un nouveau public
d'amateurs pour lesquels l'œuvre unique demeurait inaccessible. Malheureusement, la sérigraphie fut trop souvent
assimilée à un simple moyen de
reproduction et de diffusion si bien que peu d'artistes prirent conscience de
son potentiel; il faut reconnaître ici que le public demeurait hermétique à cet art qui faisait fi de toute
personnalisation de la facture et se trouvait de fait en rupture avec l'image
populaire de l'artiste démiurge au geste habité.
Cette rupture engendrée à l'aube des années trente par l'Art
Concret naissant et notamment par les recherches théoriques de Théo van Doesburg, pose
toujours problème pour le plus grand nombre en raison justement de cet anonymat de l'exécution.
Héritier des avant-gardes russes, hollandaises
ou allemandes non-figuratives de tendance géométrique, l'Art Construit a bénéficié en Suisse d'un développement historique
continu. Ses représentants ayant conquis depuis ce pays une reconnaissance internationale
dans les décennies qui suivirent la dernière guerre sont principalement Max
Bill, Camille Graeser, Vérena Loewensberg, et Richard Paul Lohse. Cette culture collective engagée au sein de la société à travers de
nombreuses publications ouvertes aux arts appliqués ou à l'architecture,
constitue aujourd'hui pour nombre d'artistes européens une référence essentielle.
Ceci est particulièrement vrai en France pour les représentants de l'Art Construit, fortement marginalisé comme d'ailleurs dans tous les pays
de culture latine et catholique où les problématiques artistiques dominantes se situent dans le cadre de la représentation, du jeu
sur le sens et de l'exaltation de la geste individuelle.
Si le développement de l'Art Concret doit beaucoup
à
la continuité et à
la richesse des recherches menées en Suisse par des personnalités de premier plan comme Richard-Paul
Lohse ou Max Bill, il ne saurait être limité aux seules frontières de la
Suisse, tant la dimension
internationale de celui-ci s'affirma dès ses origines.
Expression artistique permanente, autonome
et dynamique qui transcende les destinées individuelles, l'Art Construit suit une logique historique qui tend à lui donner un
statut particulier dans l'histoire de l'Art du XXe siècle. En ce sens, son
évolution
confirme les utopies universalistes de ses premiers maîtres en même temps qu'elle
prolonge l'esprit interdisciplinaire à l'origine du Bauhaus.
La situation géographique de Bâle -
porte ouverte sur la Suisse entre la France et l'Allemagne - a certainement
contribué à favoriser
l'ouverture internationale de FANAL. Son bilinguisme fait de l'atelier un lieu
de rencontres et de convergence à l'échelle
de l'Europe, que renforce tous les ans l'importante foire d'Art Contemporain,
ART Basel.
FANAL a su concilier avec un rare bonheur
et un grand professionnalisme des activités pourtant bien distinctes.
L'exposition actuelle profite d'un anniversaire - les trente ans de la création de l'atelier -
pour présenter
les éditions
et en fixer ainsi l'inventaire riche mais provisoire; elle ne saurait faire
oublier que parallèlement à cette activité internationale qui a entraîné
l'atelier dans une politique d'expositions et de participations aux grandes
foires d'art contemporain en Europe,
l'atelier demeure un lieu pédagogique où est dispensé un enseignement
pratique et théorique de grande
qualité. Ce dualisme confère à l'atelier sa
richesse et son caractère exceptionnel.
Christophe
Duvivier