« IL n’y a jamais de
noir sans bleu » Aurèlie Nemours ne cherche pas à se renouveler dans l'estampe, elle est peintre. Et un peintre
pose des actes pour accéder à une unité, qui devient sa vérité. Lorsqu'un peintre
atteint cet instant de grâce, il ne peut que
continuer dans cette direction. Il doit avancer sur le chemin de tous les
possibles. Quand il arrive à son « point juste », le moment ultime de
sa réflexion, le « point d'à côté » paraîtra toujours moins vrai. Un tableau abouti peut supporter une répétition à trente exemplaires, car il sera juste trente fois encore. De la même manière, la gravure fait partie du cheminement du peintre, comme
d'autres techniques; elle est là au service d'une
certaine progression spirituelle, appuyée sur le travail et l'étude.
« On entre en gravure comme on entre en peinture », c'est l'engagement d'une vie. Aurèlie Nemours aurait pu être uniquement graveur, mais elle a choisi de peindre.
Toutefois, c'est à partir de la
gravure, avoue-t-elle, qu'elle a découvert l'essence de
ce que devait être la peinture.
Ses premières recherches dans le domaine de l'estampe - des monotypes pour les années 1950-1953 et des bois
gravés entre 1955 et 1958 - ont été menées parallèlement à ses travaux au pastel.
Montrées avec réticence, ces études sont essentielles pour une meilleure compréhension de l'œuvre.
Dans ces gravures sur bois, la planche destinée à l'Hommage à Imre Pan (n° 39) ou, plus
convaincant encore, ce bois gravé dont il existe neuf états (n° 22), montrent une
quantité de développements donnés dans le Rythme du millimètre. Du travail sur le bois
par un burin ou une gouge émergent le point,
l'espace, le vide. Avant l'état repéré comme étant le premier, il en a probablement existé d'autres. Il est alors aisé d'imaginer la première épreuve, une surface
plane et pleine, noire d'encre, où seul est perceptible un
réseau de lignes très fines tracées à la pointe, mettant à jour une succession de
rectangles et de carrés selon que les
verticales et les horizontales sont plus ou moins espacées. Par la suite, conformément à une mathématique propre à l'artiste, certains espaces rectangulaires sont vidés de leur substance et des fenêtres blanches s'ouvrent.
Petit à petit, ce qui apparaissait comme simple quadrillage se
transforme en un jeu de plein et de vide, l'écriture de « l'entre-deux » carré ou rectangle devient espace
de liberté, tout cela par la technique de la taille d'épargne. Chaque état témoigne du processus de création. Une dynamique
s'installe, la figure se divise en deux parties distinctes qui, elles-mêmes, se séparent pour donner des
lignes discontinues et superposées de points noirs, carrés puis rectangles. Les intervalles blancs qui les isolent sont de
plus en plus importants. Le vide engendré par le blanc du papier
et cette absence de matière ne sont pas le rien,
bien au contraire, mais la plénitude, le silence. La
richesse ou la satisfaction ne proviennent pas du résultat obtenu, mais de l'expérience et de cette mise
en danger permanente lorsqu'on parcourt le chemin à la recherche du secret. Les bois, au même titre que les grands pastels des années cinquante, s'inscrivent dans une période où tout s'est clarifié pour Aurèlie Nemours :
le passage du plan au trait et du noir au blanc absolu, l'autonomie de la
ligne, ('horizontale-verticale, le rythme comme l'origine de la forme et le rejet du sujet
constituent pour l'artiste un nouvel alphabet plastique.
Le catalogage des estampes d'Aurèlie Nemours est le résultat d'une longue et fructueuse collaboration avec l'artiste.
Les nombreux rendez-vous de travail se sont échelonnés entre décembre 1998 et août 2000. Lors de ces rencontres, l'expression « une crise de gravure » est revenue souvent.
Cette notion de « crise » peut en effet paraître paradoxale,
puisqu'elle dure depuis plus de cinquante ans, des premiers bois réalisés vers 1946/1948 pour Midi
la lune, édité chez Jacques Haumont en
1950, jusqu'aux dernières sérigraphies imprimées et éditées par Fanal au cours de l'année 2000. Cette envie de
gravure s'articule en deux temps : le moment de passion où l'appel de la matière est plus fort que
tout, avec l'expérimentation du burin
sur l'ardoise, la dureté du buis, la texture de
l'encre appliquée au rouleau sur une
plaque de verre, le papier, les variations de pression modulant notre
perception de l'espace. La peinture se trouve alors en suspens; or elle est
exigeante et n'accepte aucun compromis. Dans un second temps, lorsqu'il a été à nouveau question d'estampe, il n'était plus pensable
d'utiliser les techniques directes de gravure, trop prenantes. Aurèlie Nemours
a donc entamé un travail différent; elle s'est attaché la collaboration de plusieurs ateliers d'imprimerie d'art,
partageant ses aspirations pour une expression pure et géométrique débarrassée de toute représentation symbolique et anecdotique. La première rencontre a eu lieu en 1971 avec Adelheid Hoffmann, dont
Tatelier édite exclusivement des artistes investis dans l'art
construit, expérimental et systématique. Un de ses grands projets a été de réunir plusieurs
protagonistes - Marcelle Cahn, Jean
Gorin, Aurèlie Nemours, Michel Seuphor et Jean-François Thépot - pour l'ensemble Constructivistes
français (nos 37-38), un portefeuille
associant des textes et des sérigraphies.
Aurèlie Nemours retrouve dans la sérigraphie la justesse de la couleur; la fidélité des encres dans leur juxtaposition permet d'apprécier à nouveau l'exactitude de
l'accord, présent dès l'origine dans la
gouache ou le vinyle sur papier. Il serait injuste de ne considérer la sérigraphie que sous un
aspect purement technique, car ce n'est pas le fac-similé d'une peinture. La jouissance
de la couleur explose dans l'album Axel
(1979; nos 47-55), réalisé à l'atelier Del Arco et
qui livre l'expérience d'un travail en
tons directs sans maquette préparatoire, où les blancs, les jaunes, les rouges, les bleus et les noirs ne sont
jamais des monochromes. Il y a toujours du bleu dans un noir... Si, en sérigraphie, le noir peut être mat, satiné ou brillant, il n'est jamais
aussi profond et velouté qu'un noir gravé en aquatinte ou à la manière noire. C'est la profondeur du creux qui lui donne sa densité mystérieuse.
L'estampe, pour Aurèlie Nemours, prend toute son ampleur dans sa
collaboration avec l'atelier-éditions Fanal. Deux
peintres, Aurèlie Nemours et Marie-Thérèse Vacossin, travaillent à l'unisson et partagent
la même exigence. Le livre gravé Symmetria (1982;
nos 56-66) est le résultat de cette
communion artistique, dont le signe fort est la croix, virtuelle ou tracée. Le carré parfait naît de l'intersection de l'horizontale-verticale, qui éclate en quatre carrés distincts pour
donner encore une croix, pleine selon qu'on y lit la matière ou silencieuse et rayonnante par sa blancheur. Lignes, angles
droits, couronnes, autant de formes que la sérigraphie révèle pleinement. La
touche du peintre n'est plus; ce qu'il reste à voir est le rythme,
sacré, essentiel. L'aventure commencée dans les années quatre-vingt avec
cet atelier bâlois se poursuit encore
aujourd'hui.
Finalement, qu'importé la technique choisie,
puisque le but est de donner au monde, et c'est ce que l'on doit comprendre des
« objets à vivre » (nos I à V). Il ne s'agit plus
d'une feuille de vélin précieuse et fragile, mais d'un triptyque de trois rectangles colorés en métal, pensés et justifiés comme le sont les estampes, avec la liberté, pour chacun, de créer son accord de couleur.
C'est ce qu'Aurèlie Nemours considère comme l'« acte révolutionnaire » de sa vie de graveur.
Pascale Chauvineau
Aurelie NEMOURS ESTAMPES /
Musée de la Cohue, Vannes, 2001

