FANAL / 20 ANS D'ÉDITION (dans Arts et Métiers du livre n°214-1999)

par Béatrice Cayetano-Gonin

Fanal, grosse lanterne à l'avant des vaisseaux. Fanal, atelier qui mène sa barque avec exigence et perfection depuis trente ans.

  Le petit groupe de collaborateurs actuels suit une ligne artistique rigoureuse, celle de l'art construit ou concret qui est, selon Gottfried Honegger, artiste de l'atelier, "une écologie esthétique". Démarche orientée, donc téméraire, dans un lieu de rencontres où les recherches sont partagées entre les artistes de passage et les fondateurs. Marie-Thérèse Vacossin déclare : "Cette expérience fondamentale unit la plastique aux relations humaines, c'est une forme d'alliance exceptionnelle"


Le nom de cette maison d'édi­tion prend sa source dans le vocabulaire fluvial et lumi­neux. Venant du grec "phanos" signifiant flambeau, Fanal a vu sa flamme naître à Bâle au bord du Rhin, en 1966, grâce à deux artistes français, Marie-Thérèse Vacossin et Marcel Mazar. En premier lieu, l'ate­lier s'était donné un but pédago­gique avec des cours de peinture et de poterie.

Cette direction est tou­jours l'une des activités de Fanal, mais elle n'est plus la seule. Dans leur atelier de 500 m2, les artistes se rencontrent avant tout pour créer des estampes. Depuis 1966, la flam­me est toujours allumée pour fêter un double anniversaire, les trente deux ans d'atelier et les vingt ans d'édition. Plusieurs manifestations ont et vont marquer ces événements. Notre propos va s'attacher aux deux décennies marquées par une vingtai­ne d'ouvrages édités par Fanal. La maison d'édition, aujourd'hui dirigée par Danielle Harder, André Schweizer et Marie-Thérèse Vacossin, a publié, en plus de ces ouvrages, de nombreux portfolios de gravures ou de sérigraphies. Actuellement, la sérigraphie est l'activité principale de Fanal, faisant de l'atelier le spécialiste en la matière en Suisse.

Son professionnalisme, son dialogue avec les artistes, sa situation au carrefour entre la Suisse, la France et l'Allemagne en font un foyer riche de ren­contres. Nous avons sélectionné quelques artistes prépondérants dans le cap artis­tique que suit Fanal. Pour une liste exhaus­tive des trente six artistes, le Musée Tavet de Pontoise a édité un catalogue qui met l'accent sur ces collaborations. La sérigraphie n'est pas souvent perçue comme un art, mais comme une pratique industrielle. Pour élever son rang et pour créer des "originaux-multiples", Fanal a choisi des tirages limités à 30 ou 50 exem­plaires.

Créer un livre chez Fanal est, pour chaque artiste lancé dans l'aventure, un gage de qualité et de perfection. Leur œuvre, unique, devient accessible au plus grand nombre. Les artistes travaillent en étroite collaboration avec le sérigraphe Daniel Burgin et son assistante Flora Pongan. Tous ces artistes revendiquent l'art construit ou concret, art qui se prête bien à cette technique nette, dont le geste est annihilé. La sérigraphie met en évi­dence les lignes, les aplats, les angles, la pureté des formes géométriques. Cette technique demande un travail de précision dans la juxtaposition des formes et des couleurs.

L'art construit refuse l'anecdote, les références. Il évacue toute subjectivité individuel­le. À l'aide de formes minimales non figuratives, les artistes parviennent à la pureté. Ces formes, composées d'aplats géométriques juxtaposés sans modulation, créent un rythme, une énergie. Uniformité magistrale­ment obtenue par la sérigraphie. Gottfried Honegger affirme que "La sélection des artistes par les Édi­tions Fanal montre bien qu'ils ont compris qu'il existe aujourd'hui des artistes dont l'écriture personnelle, la touche individuelle ont disparu et à sa place est mise en valeur la matière brute, la musicalité de l'art". Il va plus loin en citant Jean Arp : "Les œuvres de l'art concret ne devraient plus être signées par leur auteur". Ce postulat sur l'anonymat de la fac­ture n' interfère pas sur les relations fructueuses qui s'instaurent entre l'atelier et les artistes. De très grands artistes de l'art construit ont collaboré avec Fanal, tels que Jean Gorin, François Morellet, André Heurtaux, Gottfried Honegger, Aurélie Nemours et Manfred Mohr.

En 1969, Jean Gorin assigne la tendance de l'art construit au sein de Fanal en amenant sa rigueur et sa pureté. C'est avec cet artiste néo-plasti­cien que débutent les Éditions Fanal avec Écrits et trois sérigraphies en 1978. Pour insister sur les fondements théoriques de l'art non figuratif, il choisit d'illustrer des extraits qu'il a écrits dans la revue Abstraction Création tels que "La ligne droite et le plan rectangulaire de couleur pure ou de non-couleur sont les seuls éléments pour tous, l'orthogonal est la posi­tion constante".

Une approche théorique et rigoureuse est donc à la base de la production éditoriale de Fanal. L'art construit et la sérigraphie fusionnent pour célébrer les lois univer­selles des couleurs pures, des formes géométriques et du rythme ainsi obtenu. Marie-Thérèse Vacossin s'allie à deux reprises (1979 et 1982) avec Suzanne Feigel, poète bâloise, pour mettre en relation les mots et les couleurs, les lettres et les lignes. Approche sensitive que Vacossin aime mettre en exergue par l'emploi de mêmes structures, se différenciant par l'utilisation des couleurs.

 

En 1980, François Morellet signe son pre­mier ouvrage chez Fanal avec son propre texte Sur la fragmentation, la gravure et l'art de ne rien dire, illustré de neuf eaux-fortes. Là encore, nous retrouvons une théorisation de son propre art qui privilégie la structure aux dépens de toute subjectivité. Dans cet ouvrage, comme d'ailleurs dans ses œuvres à grande échelle, Morellet trace des lignes, puis sépare les supports afin de fragmenter ces lignes et de créer un effet optique. Morellet a beaucoup d'humour et aime jouer avec les formes et les mots. Les titres des sérigraphies éditées par Fanal mettent en évidence ses recherches sur le hasard, les répartitions aléatoires de lignes. Ce jeu se fait plus intellectuel dans les MOTS RELAIS MOR ELLE T édité en 1992 où douze eaux-fortes se font écho deux par deux par des jeux de mots et de couleurs tels les deux carrés se faisant face, l'un gris dans lequel est inscrit "Juan" et l'autre rouge dans lequel est écrit "Dieter". Six références subtiles au monde de l'art ou de l'humanité.

 

En 1980, Gottfried Honegger signe le texte Ich frage mich (je me deman­de), en l'illustrant de six gravures (mono­types) originales. Graveur et sculpteur zurichois, Honegger privilégie la géomé­trie élémentaire en mettant en scène, cercles, triangles et carrés, surfaces et lignes. Son art est souvent transposé à grande échelle pour des réalisations archi­tecturales, telle une station de métro à Rome. Dans cet ouvrage, Honegger répond à ses propres interrogations sur le rôle de l'art concret par des variations de formes simples disposées selon une trame modulaire. Trois ouvrages marquent l'ex­ceptionnelle et considérable collaboration de Fanal avec Aurélie Nemours dont la démarche spirituelle s'affran­chit de toute apparence.

 

Son travail, basé sur la structure, la ligne et le rythme, correspond à la marche à suivre de Fanal. En 1982, le premier ouvrage Symmetria voit le jour. Dix eaux-fortes accompagnant un texte de l'artiste mettent en scène ses préoccupations pour deux formes primordiales : la croix, née de la rencontre entre l'horizontale et la verticale, et le carré, qui naît de l'intersection de ces deux lignes. Dans ses réalisations murales, Aurélie Nemours se plaît à jouer avec la naissance de ces deux formes en joignant par exemple quatre carrés monochromes dont les limites forment le signe de croix. Dans le deuxième ouvrage Rythme du millimètre, de 1985, Nemours représente le carré sous toutes ses formes et sous tous ses rythmes. Proche des illusions optiques, ces compositions évoquent le sacré par une sorte de ritualisation du sériel. Netteté, précision et structure lui donnent accès à une plénitude inté­rieure. En 1995, elle signe "fil fol espace" avec cinq sérigraphies qui interprètent des collages réalisés cinquante ans plus tôt. Ouvrage magnifique conduit par un poème qui fait référence à la structure, au sacré, au blanc, à l'espace, au temps et à Malevitch. Elle rend hommage au Carré blanc sur fond blanc, en appliquant des blancs sur fond immaculé, et honore également la typographie constructiviste, en mettant en évidence quelques mots de son poème. L'artiste zurichoise Verena Loewensberger a créé un ouvrage avec six eaux-fortes pri­vilégiant la ligne qui, chez elle, répond à des forces centripètes. Elle crée non seule­ment des effets optiques, mais en outre établit une énergie qui naît des tensions entre les lignes.

 

D'autres artistes ayant créé avec Fanal des sérigraphies exemptes de texte ont privilé­gié les effets optiques qu'entraîne l'art construit. Klaus Staudt y parvient par l'usa­ge1 de plexiglas sur lequel sont imprimées des lignes en sérigraphie qui se superpo­sent à celles imprimées sur papier. Le mou­vement du spectateur rend l'œuvre dyna­mique. D'autres ont pu, grâce à Fanal, réa­liser des projets qui correspondaient à leurs aspirations, comme Manfred Mohr qui pri­vilégie l'aléatoire en laissant l'ordinateur programmer à sa place. Meret Oppenheim, elle, bien que ne suivant pas la tendance de l'art construit, a tenu à éditer deux ouvrages chez Fanal, dont Caroline, qui a reçu un prix lors du concours des plus beaux livres suisses de l'année 1985. À part Oppenheim, tous ont une démarche personnelle dont le langage commun est l'abstraction géométrique. Les rétrospectives nous ont montré que la plupart des œuvres créent des impressions rétiniennes fortes, par le dynamisme des formes et des couleurs.

 

Démarche auda­cieuse et courageuse car exclusive et unique dans son orientation. Fanal n'a pas choisi une voie facile, mais permet à cer­tains artistes de réaliser des rêves, comme Nelly Rudin qui définit Fanal comme une sorte de "lumière réchauffante dans l'obs­curité du monde de l'art trop souvent commercialisé". Fanal a atteint une recon­naissance internationale en participant chaque année au Saga à Paris et à Art Basel, depuis qu'une section Édition a été créée. Nous souhaitons que le phare reste long­temps allumé pour que les artistes qui se réclament de l'art construit disposent d'un repère lumineux.